PAUSE CAFÉ

Je suis souvent en colère. D’ailleurs, on me le reproche assez régulièrement. Oui, je sais, je l’ai pas lu ton texte, mais c’est parce que je sais que ça va encore être la bagarre. J’ai décidé d’arrêter la bagarre pour quelques jours, pendant très exactement 341 heures. Ma santé mentale prend sa pause café. Pour une fois, je voulais vous raconter du plaisir et du bonheur, parler léger qui s’envole, et l’été m’y a poussée. Un texte pour vous dire simplement comment je me sens maintenant tout de suite, vous adresser une ode à l’arrêt sur image, et vous souhaiter bien du plaisir pour cet été, après les péripéties. 

            L’année va vite et me tournoie au fond des angoisses, celles du quotidien

j’ai oublié mes clés

il manque une pièce justificative

demain la ligne 6 est fermée pour travaux ;

et celles qui se fixent sur l’époque comme si elles étaient indéboulonnables, la crise

climatique

sociale

politique

économique

de l’immobilier des migrants et de la biodiversité. 

            L’année va vite et me tournoie, je ronge mon frein, pense au jour d’après et au monde d’après, je cours de manif en repas préparé entre deux sms, des feuilles volantes où je gribouille mes cours aux soirées arrachées au temps du travail, de dodo dans le train à dodo dans ses bras, je me dépêche d’exister car on m’a appris à ne jamais perdre mon temps. J’accélère pour le dépasser, le temps, pour dépasser même l’immobile et bousculer rapidement les siècles de poussière pendant mon court passage sur Terre. Parfois je lève le nez pour regarder les feuilles des arbres disparaître puis revenir au gré des saisons, je me dis que ça m’ennuie de ne jamais m’ennuyer, et je me dis aussi que la vie folle rend d’autres plus fous que moi, poursuivis par monsieur Burn Out, madame Déclassement et leurs compères aux habits de modernité.  

            L’année va vite et me tournoie, en deux temps trois mouvements, l’été me fait face, déjà sa chaleur m’écrase et m’aplatit, je deviens flaque et je m’en plains, mais parce que j’ai une fâcheuse tendance à m’énerver de tout comme si je vivais mieux les choses avec des lunettes rouges. Je me plains parce que la belle saison freine brusquement ma course folle, arrête de ses petits bras la lourde aiguille du monde. Bref, l’été est là, comme si on avait claqué des doigts. 

            D’abord je pense à la sécheresse, à ces terres craquelées qui ne produisent rien et à la Sibérie qui brûle, l’été est la porte d’entrée vers un dérèglement climatique aux formes pleines. Je me suis assise à table et la famille m’a parlé écologie, végétarisme, féminisme. Soudain, j’ai eu la flemme. La flemme grosse et égoïste, mais la flemme qui passe la pommade. Cette année, avant d’énumérer les malheurs du monde et mes diverses explosions autour de l’apéro, j’ai eu envie de faire pause sur la cassette rouge. De regarder la chance que j’ai sans culpabilité, sans angoisse, sans anticipation, sans la fin du monde et le fracas des catastrophes. D’un coup, le chant des corbeaux a cessé. 

Photo de Pixabay sur Pexels.com

            Il y a longtemps que je passe une partie de mes étés en Corse, dans la maison familiale. Là-bas, il y a des cigales qui forment une éternelle chorale, il y a ma grand-mère qui s’exerce à la guitare et dont les notes sont emportées par le vent jusqu’au fond du jardin, il y a le sable qui s’accroche dans mes cheveux et le sel qui fait pleurer mes yeux, il y a d’infinis éclats de rires qui dureront dans mes oreilles jusqu’aux moments bas de plafond, quand je ferai la brasse dans ma mémoire, à la recherche d’oreillers de bonheur sur lesquels rebondir. Ma famille est douce et tendre, et dans ce joli jour d’août je savoure ma chance avec des pétilles sur les papilles. Demain : encore un autre matin où il pleuvra du soleil ; mais cela m’importe peu car déjà aujourd’hui et à chaque minute qui s’écoule dans la quiétude, je chéris l’eau qui ruisselle alors qu’il fait chaud, le clairon des enfants libérés de l’école pour une fois et des soucis comme toujours, la torpeur de l’été qui distille pourtant dans mon sang des envies féroces et passionnées, auxquelles je rêve tranquillement et sans avoir l’air de rien, alors que l’air du crépuscule rafraîchit l’atmosphère, réchauffe les couleurs des horizons. 

            Quelle douce saison que l’été pour celles et ceux qui ont ma chance, engourdi.e.s dans la journée par une paix que l’implacable thermomètre nous impose, réveillé.e.s dans la nuit par la ritournelle de la fête, l’odeur tournoyante du rosé, celui du vin et celui du ciel.  

Auprès des miens mon cœur bat plus lentement, je goûte à chaque explosion de ce muscle puissant qui m’inscrit dans la vie en ouvrant devant moi mille chemins. Face à la mer immense qui regorge de mes bonheurs minuscules, j’imagine des plaisirs secrets que le quotidien me voile, je mens aux injonctions et j’enjambe la réflexion. Je dessine dans le creux de mes entrailles les espoirs desquels je m’armerai en revenant sur le continent, la métropole ou la civilisation, la terre ferme et le laboratoire de ma vie d’adulte. Ici j’ai envie de flotter, dans l’océan ou dans les nuages. J’ai envie que le vide de ma pensée me ramène à sa substantifique moelle : être humaine brute, sans barrières et sans encombrements. Mon corps est frais, il éclot comme une rose au petit matin, je me sens lavée des immondices que l’époque dépose sur les gens. Ici j’ai seize ans pour toujours, je sens le parfum capiteux et j’ai les yeux qui brillent.  

Photo de Pixabay sur Pexels.com

            Nous sommes le onze août : le onze août, les problèmes du monde sont envolés pour moi, je ne m’en excuse pas. Je vous souhaite à vous aussi les retrouvailles grandioses avec la nature qu’on a cessé de regarder, avec le temps long contre le souffle court, loin des vos proches que vous n’appréciez pas, auprès des moins proches que vous aimez en secret. Je vous souhaite le bonheur du matin qui transpire et illumine, je vous souhaite l’amour qui éclate comme un ballon dont l’air s’échappe enfin dans un soupir, je vous souhaite les chagrins évaporés dans les étreintes avec la mer. C’est l’été, la pleine saison, l’éclaboussure des couleurs et des degrés, le temps de tout remettre sur la table avant de repartir pour une course plus apaisée, avec le temps d’aimer et de vivre en plus d’exister. Enfin voyager dans les journées en ne les traversant plus, comme autant d’instants volés à la férocité de notre siècle. 

            Rendez-vous bientôt, après la pause café. 

Photo de ALEXANDER IGREVSKY sur Pexels.com

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s