JE M’EXCUSE POUR LE BRUIT

« Je suis pas homophobe, mais vous respirez quand même très fort ». Pour les homophobes pas homophobes, pour celleux qui crient par dessus la musique, pour les moments de doute qui ne doivent plus en être. Brouillon queer, pensées en vrac arc-en-ciel. 

            Pour la première fois, les regards qu’on posait sur moi me découpaient de la masse des silhouettes en entier, sans manquer la partie invisible, l’iceberg souterrain, les secrets de l’autre hémisphère de moi-même. C’était la journée des premières fois. 

La première fois que je me suis assise sur un banc, entière.

La première fois que j’ai mangé un macaron à la framboise, entière.

La première fois que j’ai pris la parole en public, entière.

La première fois que les vitrines de Paris me renvoyaient une image complète, fière, délestée de la masse des incompréhensions des autres, de la recherche de soi, du poids d’un monde qui s’est construit en opposition à ce que nous sommes et surtout, à ce que nous voulons être. Pour la première fois de ma vie, j’existais dans l’espace public comme une personne queer. 

            Paris était le lieu de toutes les expérimentations. En déambulant entre les lampadaires qui illuminent et les bosquets qui assombrissent, j’ai pris le temps de la réflexion, celle qui déboule peu après l’explosion de la vérité, des révélations et des étonnements. Je me suis demandé dans l’ordre

pourquoi ça fait autant de bien 

pourquoi j’ai besoin de mon image dans la rue pour recomposer le puzzle de mon identité

pourquoi demain sera mieux qu’hier, si je peux le saupoudrer de queerness 

de nous 

de moi 

            Les questions, la question. Celle qu’on m’a tartinée sur la face, dès que j’ai avoué, en bonne social-traître, faire partie du terriblissimme lobby multicolore.

« Pourquoi avez-vous besoin d’exister si fort ? »

Photo de cottonbro sur Pexels.com

            Parce qu’autour de nos arc-en-ciel, le noir et blanc domine le monde. Règne en maître, en prince, en roi, sans partage. Parce qu’à l’extérieur, nos intérieurs sont verrouillés. Pas par les lois ou les règles tangibles, mais par le monde des méduses, qui se déploient sans dire un mot, étendent des toiles d’araignées au-dessus de nos têtes, étouffant les désirs non cadrés, les pensées insolentes, les discours mal calibrés. Parce que partout et tout le temps, vous existez par-dessus nous sans le remarquer.  

            Le système -encore lui- est un grand parapluie qui fait ricocher nos parcours alambiqués. On se fracasse sur lui, alors excusez-nous de faire du bruit, au milieu de votre brouhaha. 

            J’ai commencé à écrire ce texte en rentrant d’un petit rassemblement à Paris – je dis petit parce qu’il y avait peu de monde, et parce que le sujet n’en intéresse de toute manière pas beaucoup plus- . Je dis petit, mais pour moi c’était grand, dévoiler au grand jour ce qui se cache dans la nuit des êtres, dans les recoins et dans les ombres, et dont on fait à peine la connaissance nous-mêmes. C’était grand comme à chaque fois que des gens comme vous et moi, avec leurs fêlures et leurs craquelures, acceptent de se mettre à nu pour écrire les graffitis de nouvelles histoires, de nouveaux cieux, de nouvelles silhouettes dans les miroirs. À chaque fois qu’on trace une ligne pas très droite, qui hésite mais c’est pas l’important, qui existe et ça c’est primordial. À chaque fois qu’on te dit : « il existe d’autres manières, d’autres schémas, d’autres destins, et ils sont tout aussi légitimes, réels, puissants ». Et j’ai voulu prolonger les phrases dans un texte qui leur donnerait des jambes et des bras, je m’y suis attelée en rentrant, trempée par la pluie, et aussi trempée par deux filles qui en passant ont dit très haut « ah c’est encore les pédés ». Ça m’a pincé l’âme ; j’ai pris mon crayon et un thé, l’un et l’autre pour me réchauffer. 

            Et puis ensuite, j’ai eu quelques discussions avec des gens pas homophobes, des gens pas méchants, des gens pas incultes. Qui m’ont rappelé qu’ « on » voit pas l’utilité d’inventer encore des mots pour nos orientations, c’est bon on a déjà homo et hétéro, la binarité c’est pas plus mal et le reste c’est superflu, qu’on n’a pas besoin de le « crier sur tous les toits », que « t’as qu’à le dire à tout le monde et agiter tes petits drapeaux, tu verras ça changera rien à ta vie ». 

T’inquiètes : j’ai répondu, je me suis défendue, vaillamment. J’ai cru que mon bouclier mental s’était montré assez solide pour l’être réellement. En fait, ça m’a pas mal cabossée. J’ai tout tourné en boucle dans ma tête, comme une ritournelle collée à la pâte-à-fixe, ou plutôt à la glue, bref un truc méga puissant. J’ai tout remis en question, je me suis dit qu’iels ont raison, pourquoi j’écris tout ça, pourquoi je nomme tout ça, pourquoi j’existe comme ça, en prenant l’espace et les drapeaux. Pendant un moment, les canons se sont retournés contre moi, et j’ai marqué quelques buts contre mon propre camp. Inutile de vous dire que ces paroles qui m’ont retourné le cerveau ont été prononcées par des hétéro qui n’ont pas ouvert le leur. 

N’empêche. 

Alors je continue d’écrire timidement, comme pour me persuader moi-même. Me rappeler que si j’ai des larmes agglutinées dans la gorge, non, ce n’est pas « rien ». Que si j’ai descendu les rues cramponnée à mes idéaux, c’est sûrement que oui, ça a un sens. Que dans les yeux qui me lisent, il y a d’autres moi, d’autres gens qui ont mal à chaque petite brèche qu’on ouvre dans leur armure, et qu’iels méritent qu’on continue à parler. 

Les autres n’ont qu’à mettre des boules Quies. 

Photo de Buu011fra Dou011fan sur Pexels.com

            Tant qu’on ne nomme pas, ça n’existe pas. J’ai décidé de nommer mon identité et ça n’est pas du séparatisme, c’est ma manière d’être sur terre. Tant qu’on ne montre pas, on est invisible. J’ai décidé de faire savoir parce que je n’ai pas su, ça n’est pas du communautarisme, c’est de ma manière d’être solidaire. J’ai décidé de dénoncer ce qui se cache dans l’ordinaire et qui fait mal, c’est de la légitime défense, pas la guerre.

            L’homophobie se niche partout où vous nous faites perdre confiance, la biphobie la suit comme une ombre. J’utilise ce terme qui ne te plaira pas, parce qu’il fait aussi partie du fait de nommer ce qui est, et de dire ce que je ne suis pas. Je ne suis pas « hétéro et homo », je suis bie, et j’ai tiré le jackpot : deux « la ferme » pour le prix d’un, celui des hétéros qui me pensent lesbienne refoulée, celui des LGT+ qui me pensent hétéro infiltrée. Des petites piques qui font sursauter sans être létales, violence gratuite et d’occasion, trouvée sur la brocante des ravages de l’hétéro-patriarcat. 

Je n’en mourrai pas, je le sais, mais ce sont elles qui consolident chaque jour qui passe le monde qui exclut un amas de cœur qui n’ont pas de mots pour exister. En répliquant à nos nez, en nous fermant les clapets, en démontrant que nos combats n’ont pas lieu d’être, vous montrez d’abord avec une consternante netteté à quel point vous n’avez rien à carrer des luttes qui ne vous concernent pas, à quel point vous êtes avides des privilèges que vous ne voyez même pas, à quel point pour toutes ces raisons vous êtes les précieux piliers du patriarcat. Vous creusez plus profondes les fondations d’un modèle à répliquer à l’infini, à cloner sans questionnement, à appeler « vérité » par facilité. L’hétérosexualité -comme système-  est le bras droit du patriarcat, la fille aînée de l’église des hommes, un outil subtil et déguisé. Parce qu’il permet que tout rentre dans l’ordre, dans les schémas qui placent la femme dans le giron de l’homme, et l’homme dans le giron du capitalisme. Tout est fait pour diviser le travail en toute simplicité, pour fracturer les sphères en toute utilité, pour reproduire l’espèce en toute impunité. Il faudrait détailler tous les liens qui unissent les deux complices, hétéronormativité, et patriarcat. Ce serait long et je vous ennuierais. D’autres l’ont fait avec grandeur, il y a beaucoup à lire et à écouter. Quant à moi, pour contribuer à détricoter, non pas l’hétérosexualité mais le système qu’on a sous-tendu en faisant d’elle l’unique option, je crois qu’il fallait que je finisse d’écrire mon texte, et que je m’autorise à aller au fond de ma pensée. 

Et ma pensée est plus simple que je ne le pensais : projeter les lumières queer sous le grand chapiteau sociétal, c’est proposer des alternatives, ou dire qu’elles existent. Des alternatives au long chemin tracé. Celui du deuil de l’autres chose, du camouflage des désirs comme des excroissances du corps à amputer, de l’adieu aux déviations vers le hors-norme. Un monde où les feuilles mortes recouvrent les dessins qui racontent les déflagrations des cœurs qui s’ouvrent dans l’absolu, sans quadrillage dans le cahier. Quand les corps parlent dans l’authenticité, c’est-à-dire pas pour dévier des rails, mais pour n’en avoir jamais connus. L’ouverture sur la bizarrerie, sur le broyage sans scrupules des directives qui régissent un monde de pantins, pour des choix éclairés avant d’être mis devant le fait accompli, nous à qui tous les excès doivent être permis. Un autre prisme pour regarder les paysages de la vie. 

            Faire du monde une immense toile d’aquarelle, c’est cette tâche que nous entreprenons à chaque existence qui déborde du cadre et des lignes, et qui apparaît, tout d’un coup, « un peu trop fort ». Au nom de tout ce que j’ai dit ici et qui n’est pas encore bien clair, au nom de ce que je pense que d’autres ont dû taire, au nom de ce qui nous habite et qui gronde comme le tonnerre, je m’excuse pour le bruit. 

Mais ce soir, demain, et encore après, vive le tintamarre. 

Photo de Jens Mahnke sur Pexels.com

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