MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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Protégez ma mère

Par Charlotte Giorgi

Photo de Ivan Aleksic sur Unsplash

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Il y a des moments où l’impuissance fait pire que nous rendre politiquement triste. Il y a des moments où l’impuissance nous désarme complètement, neutralise nos colères, nous vide et laisse entrer en nous une sorte de néant, de bug. L’actualité est riche ces derniers temps, et bien sûr, elle est atroce. On ne sait plus où regarder tant les horreurs nous interpellent, où que l’on soit, quoi que l’on fasse. J’ai du mal à suivre. Mon cœur a du mal à suivre. Comment choisir de quoi parler pour ce billet de la semaine ?

            Comme une enfant, je garde un phare. Le phare des adultes qui font rempart contre tout. Ce phare, c’est ma mère. J’écris pour elle aujourd’hui. Pas pour dire qu’on ne parle pas assez des attentats en France car c’est l’inverse, pas pour demander un renforcement sécuritaire qui ne fait que tendre une situation et nous rendre de plus en plus impuissant·es à la résorber, pas pour pointer un doigt, pas pour résoudre les choses, pas pour oublier le reste. J’écris parce que je suis une enfant qui a peur pour sa mère. J’écris parce qu’à gauche il est difficile de trouver comment évacuer une émotion quand on a tellement peur qu’elle serve à l’amalgame atroce et alimente le besoin de fausses solutions. J’écris pour ma mère, parce que ma mère est prof. Elle fait rempart entre moi et le monde, entre ses élèves et le monde. Comme ce prof dont tout d’un coup tout le monde parle comme si on le connaissait.

            Au milieu des bombardements des civils de Gaza ou de la possible ré-autorisation du glyphosate, ce prof est mort assassiné. On ne sait plus trop où aller chercher des mots nouveaux, comment dire les choses pour trouver un angle différent, avoir enfin une perspective qui fasse avancer au lieu de nous enfermer dans une boucle infernale de commémorations et de violence qui ne s’en trouve pas changée.

            Le terrorisme islamiste, de mon bord politique, c’est vrai qu’on s’en méfie. C’est une trop bonne occasion de taper sur les copain·es musulman·es qui n’ont rien demandé et qui s’en prendront plein la gueule quand même. On condamne, on partage la même horreur, mais je ne sais pas, on ne trouve jamais les bons mots.

            Sauf que ma mère est prof, et que j’ai peur pour ma mère. Je n’ai pas peur spécifiquement du terrorisme islamiste, et c’est ça que j’ai besoin de dire, ça qui m’inquiète. J’ai peur de cet obscurantisme global dans lequel on sombre collectivement, de ces espèces d’aigreurs assassines et stratégiques, j’ai peur de la déconsidération dans laquelle on laisse les profs sombrer, j’ai peur de cette école gérée par des managers dont ma mère subit les percées années après années. J’ai peur que ma mère craque, j’ai peur qu’elle n’arrive plus à gérer correctement sa relation avec des élèves qui, de plus en plus, décrochent, planent, s’enlisent dans la colère insondable, l’indifférence naïve, la bêtise que notre société encourage. J’ai peur de ces services publics désertés par l’argent mais aussi par la volonté de faire le bien commun. Et oui, au milieu du reste, j’ai aussi peur que ma mère prenne un coup de couteau, parce qu’elle défend le libre-arbitre et l’émancipation pour les enfants qui grandissent en partie entre ses mains.

            Mais les profs méritent des minutes de silence tous les jours. L’école est devenue une grosse machine à produire de l’aigreur, et je sais combien ma mère souffre d’en être un instrument silencié. Ma mère croit profondément en ce qu’elle voudrait faire et qu’on ne la laisse pas, ensevelie sous les idioties, la bureaucratie, le poids d’un ministère stratégique qui sombre et entraîne avec lui un espace potentiel d’émancipation. Ma mère sait que l’endroit où elle travaille ne fait plus résonner ce mot-là. Elle, et ses collègues, sauvent les meubles, montent au créneau quand ils le peuvent, se font rabrouer, se font mépriser, se font oublier.

Alors, ouais, j’ai peur. J’ai peur que l’intérêt soudain et suscité par l’émotion retombe, et qu’alors il ne reste plus que l’inconsidération et la condenscendance abjecte d’une adminstration incompétente et vile pour les maltraiter comme elle maltraite tout ce qui est public et la prive de marchés juteux. J’ai peur de cette hypocrisie dégueulasse que l’on ressort à chaque fois. J’ai peur que l’on oublie un peu trop facilement que c’est chaque jour que le sol s’effondre sous les pieds des professeurs, et que nous construisons collectivement les conditions de leur engloutissement.

            J’ai peur pour ma mère et la liberté. J’ai peur car je sais que cette société n’est pas capable de la protéger, et que ces valeurs qui la portent, brandies si fort à chaque drame, sont en train de s’effacer lentement comme une vieille phrase sur un carnet jauni. À notre échelle, nous sommes impuissants à freiner cette immense machine grotesque, et je lui en veux de déposséder ma mère de son métier, du talent qu’elle aurait dû déployer au service de nos indépendances. Je comprendrais que ma mère devienne cynique. Qu’elle vrille. Elle reste droite et digne. Elle se bat jusqu’à l’usure. Mais elle a de plus en plus de mal à se retrouver face à une classe, les grands yeux dans les grands yeux, à ne plus savoir quoi dire et que faire.

            Dans un tel contexte, à nous de tirer les sonnettes d’alarme, bien avant qu’un fou n’arrive pour nous le faire réaliser. À nous de nous protéger entre nous, de tendre l’oreille aux cris de détresse, et de continuer à tisser des liens émancipateurs, loin des idéologies mortifères qui nous assiègent de tous les côtés. Protégeons ma mère. Protégeons-nous. Ne cédons pas le terrain, ni aux terroristes, ni aux managers, ni à personne.  

motu

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