Voyager écolo pour un monde plus beau

Par Une Voyageuse Heureuse

Cette chronique vise à repenser le tourisme. De par mon parcours professionnel, j’ai acquis de nombreuses connaissances sur l’écologie et le voyage. Considérez cet article comme un guide officieux…

1°/ LE CHOIX DE DESTINATION

Peu importe si vous êtes jeunes, vieux·vieilles, étudiant·e·s ou salarié·e·s, pour voyager responsable, il vous faut voyager en conscience et donc de se poser ces deux questions : 

Combien de temps je souhaite partir ? 

La première implique le temps dont nous disposons, et donc de réfléchir à l’avance à poser des jours, à optimiser un week-end avec un jour férié, etc. Cette question vous amènera très rapidement à la deuxième…
… Pourquoi je souhaite partir ? 

Vous avez besoin de vous retrouver seul·e, de rencontrer des nouvelles personnes, de vous connecter à la nature, d’apprendre une nouvelle langue ? 

C’est à partir du constat de vos envies que vous pourrez décider de la durée de voyage qui vous convient ou… De ne pas partir du tout ! À vous de comprendre ce que vous recherchez à travers le voyage. 

Alors évidemment, à part lorsque vous souhaitez apprendre une nouvelle langue, il est important de privilégier un territoire proche de chez soi ou du moins, accessible en mobilités douces… 

PS : et pour éviter le surtourisme (surfréquentation de certaines zones touristiques), on voyage en hors saison !

2°/ LE TRANSPORT

Si vous n’avez pas encore lu ma chronique précédente concernant l’avion comme mode de voyage, je vous invite à la lire (ici) !

Le train 🚂

Alors oui, faire un Paris – Nice, c’est plus rapide en avion, mais clairement pas écolo. Paris – Nice en avion, c’est 0,262 tonnes équivalent CO2 par passager (source) alors qu’en train c’est 1,77 kg équivalent CO2 par passager (source). Le train est donc 68 fois moins polluant que l’avion sur ce trajet, alors le choix est vite fait non ?
“Oui mais le train c’est trop long blah blah blah…” Ça tombe bien, la SNCF a développé des trains-couchettes (cf. cette vidéo de Bruno Maltor pour en savoir plus), de quoi vous économiser une journée de trajet !

Tips : Rendez-vous sur tictactrip.eu pour comparer les meilleurs prix et alternatives pour votre voyage !

Tips 2 : Trouvez des idées de destinations accessibles en train grâce au Guide de Greenpeace !

Le bus 🚌

C’est clairement mon option préférée pour une seule bonne raison : les paysages. C’est incroyable ce que l’on peut voir lors d’un trajet en bus. Je suis partie de Bordeaux jusqu’à Budapest en mai dernier, soit 30h de bus, alors oui, c’était éprouvant, mais qu’est-ce que c’était beau. J’y ai retrouvé mon âme d’enfant longtemps oubliée…

Bref, pas de surprise, Flixbus est selon moi l’alternative la plus simple et rapide. Vous pouvez bien évidemment faire du covoiturage ou de l’auto-stop si ça vous tente.

Le vélo 🚴

Et oui, ne l’oublions pas ! Avec vos jambes, le vélo est le moyen de transport écolo par excellence. Pour le coup, pas de conseils à vous donner, je ne l’ai jamais expérimenté. Par contre, je vous conseille le compte Instagram de Tim Bsn, un grand voyageur à vélo qui vous partage ses aventures !

3°/ L’HÉBERGEMENT

Parlons peu, parlons hébergement. Pour un hébergement écolo, le mieux est de se tourner vers les labels. Vous n’y connaissez rien ou n’y comprenez rien ? Pas de panique, We Go GreenR, une start-up bordelaise proposant des hébergements éco-responsables, a réalisé un super guide que vous trouverez par ici. Vous pouvez d’ailleurs réserver sur leur site, ils ont plus de 1000 hébergements en France et des hôtes adorables, ça vaut le détour !

Pour ceux·celles qui ne veulent pas se prendre la tête, Chilowé vous propose des séjours écolo complets et proches de la nature.

Et si vous êtes sur un budget réduit, l’option de couchsurfing (dormir gratuitement chez des locaux) ou du woofing (donner quelques heures de son temps en échange d’un lit) sont possibles. 

4°/ JE VIENS EN PAIX

De nombreuses activités peuvent mettre en péril la biodiversité des destinations sans que vous ne vous en rendiez compte. Par exemple, aller observer les baleines en bateau (souvent avec des gros moteurs bien polluants) perturbe leur mode de vie et peut leur créer un stress important. En bref, chacune de vos actions a une conséquence. À cause du tourisme de masse, s’est développée une “maladie” appelée la touristophobie, soit la peur / haine des locaux envers les touristes. À raison, les touristes sont vus comme des parasites qui dévalisent les magasins, créent des déchets, font augmenter les loyers et créent des nuisances sonores.
Alors qu’est-ce qu’on fait ?
En amont de votre voyage, renseignez-vous sur les us et coutumes de votre destination. Sur place, rendez-vous à l’office de tourisme ! Iels pourront vous informer sur les habitudes des locaux, les jours des marchés, la collecte des déchets et en plus vous donner de super conseils et activités !

Et lorsqu’on revient, on parle de son voyage à ses proches ou sur les réseaux sociaux afin de sensibiliser le plus grand nombre à l’impact des voyages !

Parce que voyager c’est trop beau, mais voyager écolo pour un monde plus beau c’est encore mieux.

SOURCES : 

https://www.sncf-connect.com/article/partir-en-tgv-inoui-cet-ete-c-est-gagner-en-temps-de-trajet-et-reduire-son-empreinte

http://www..tictactrip.eu

https://www.flixbus.fr/

https://www.instagram.com/timbsn/

https://www.wegogreenr.com/

https://chilowe.com/

Pfff

Par Charlotte Giorgi

Juste un billet gratuit, une liste pour chouiner, un long monologue plaintif. Après tout, c’est ce que les Français font de mieux, non ?

Photo de Boris Sopko sur Pexels.com

            Je déteste. Ce long tunnel d’enfer entre fin octobre et la pose des guirlandes de Noël dans les rues.

            Les gens idiots dans un travail de groupe et l’empathie qui fait qu’on ne peut pas juste les jeter.

            Les touristes qui marchent sur deux rangées dans la rue et qui empêchent de les doubler. Les mêmes lorsqu’ils se mettent à gauche dans l’escalator, la gueule enfarinée et les yeux qui brillent parce qu’ils ont pris leur photo de l’Arc-de-Triomphe au milieu de trente milles autres et des pigeons qui chient.

            Les donuts pas fourrés à l’intérieur.

            Les cintres trop grands pour les habits trop petits.

            Les cheveux qui se coincent dans la raie du cul.

            Les bouteilles d’huile huileuses.

            Les gens (les hommes) qui disent à la fin d’une conférence « ce n’est pas une question mais plutôt une remarque ».

            Faire le @ sur un ordi qui n’est pas le mien.

            Les chaussettes qui descendent au fond de tes chaussures pendant la journée. Le petit dépôt de thé au fond de la tasse. Et le café qui refroidit au fond d’une autre que tu as oubliée.

            Les gens qui prennent un peu trop au sérieux ton signe astrologique.

            Ce que tu t’apprêtes à demander et que tu oublies instantanément.

            Les gens qui font ta blague après, et plus fort que la tienne.

            Ceux qui hurlent au téléphone.

            Les posters qui se cassent la gueule. La pâte-à-fixe qui dégringole.

            Les bijoux qui accrochent et filent les collants. Les gens collants.

            Les bouteilles impossibles à ouvrir, et les boîtes de conserve aussi. La salade qui périme trop vite.

            Les camions garés sur les trottoirs qui font qu’on doit marcher sur la route.

            L’alliage du vent et de la pluie qui rend tout parapluie inutile.

            Les artistes qui se prennent pour des génies mais qu’on ne comprend pas.

            Les trucs qui coûtent beaucoup trop cher.

            Les nuits à changer de position dans le lit sans arriver à dormir. Les réveils.

            Le mot « cordialement » à la fin des mails.

            La couleur kaki militaire. Le militarisme.

            Les guichets de la Poste devant lesquels on est idiots mais impuissants, et le personnel inexistant.

            La viande sur tous les menus.

            La condescendance.

            Touche pas à mon poste.

            Les dîners de famille qui finissent en pugilat.

            Les histoires d’amour qui ne commencent pas.

            Mais j’adore me plaindre.

            On dit souvent que les Français adorent se plaindre. Que c’en est embarrassant.

            Moi je trouve que les plaintes font du bien. Qu’elles nous permettent de connecter à partir de choses bêtes, d’avouer notre insupportable susceptibilité, de montrer qu’on est bien sensibles à quelque chose, bien vivants. Tant qu’on peut se plaindre il y a des garde-fous à tout, et alors je veux bien qu’on se plaigne de ces manies plaintives.

Éloge des ruptures

(la liberté du radis-beurre)

Par Enthea

Dans sa chronique régulière La Dialectique du Pet de Rupture, Enthea nous entraîne dans les méandres de nos relations. Aujourd’hui, elle nous parle de ruptures… et paradoxalement, en dit pas mal de bien.

 Illustration d’Aloyse Mendoza pour la chronique.

Rupture : Nom féminin. Cessation brusque (de ce qui durait). (Le Robert)

Durée : Nom féminin. Sentiment du temps qui passe. (Le Robert)

Sentiment : Nom masculin. Capacité d’apprécier (un ordre de choses ou de valeurs). (Le Robert)

Il est assez rare d’entendre « Ohhhh félicitations » lorsque l’on annonce rompre avec la personne qui partageait notre vie. On nous offre, en général, des regards tristes et compatissants, ainsi que des petits mots de soutien…

C’est sympa.

Mais quel est le sous-entendu derrière cela ?…Est-ce que rompre doit inévitablement être tragique ?

Est-ce qu’une action aussi simple et indispensable, doit impérativement se vêtir d’une dimension dramatique ? Est-ce au risque, sinon, de nier toutes les valeurs et qualités de la relation rompue ? Pourrait-on résilier une relation comme un abonnement téléphonique ?

Mieux : a-t-on appris à se réjouir d’une rupture ?

Est-ce possible de s’en féliciter, même et surtout, si on a toujours du respect et de l’affection pour la personne dont on souhaite s’éloigner ?

Tirer un trait sur une partie importante de notre vie, est souvent difficile, douloureux, et pas toujours consenti. Mais au final,on fait ce choix pour s’offrir le meilleur. Et c’est souvent à ce moment que l’on découvre à quel point on s’était laissé amoindrir par feu la relation, au point de mettre de côté des choses très simples qui nous plaisaient tant. Pour quelle raison ? Qu’est-ce qui nous pousse à nous adapter, nous sacrifier au quotidien, jusqu’à cesser de manger des radis au beurre alors que ça nous fait plaisir, parce que nous sommes en couple ?

Il n’y a de prime abord aucun lien entre oublier de pratiquer quelque chose qui nous fait du bien, et vivre avec quelqu’un que l’on aime.

Mais pourtant nous avons ce réflexe, tout spécialement pour les personnes éduquées en tant que femmes, à mettre nos envies de côté de manière irrationnelle et non sollicitée, pour mieux s’adapter à la relation. S’oublier devient une qualité et une (fausse) garantie de la solidité du lien. On le fait comme ça, par réflexe. Par adaptation, j’imagine.

A force de pratiquer la rupture avec assiduité, j’ai compris que me retrouver face à moi même rendait visible les moments où j’ai oublié de me respecter ou de m’offrir ce que j’attends de ma vie.. A chaque fin, j’en apprends un peu plus sur ce que je ne désire plus faire, ni vivre. Et particulièrement, sur mes besoins, ce qui est bon pour moi et que je ne veux plus jamais oublier.

Par moment, on se construit en contre, en réaction à quelque chose qui nous a fait du mal. Mais l’intérêt de la rupture va être d’apprendre à se rendre compte de nos besoins profonds et de nos envies futiles, de ce qui nous a manqué, de ce qui était en trop. 

Alors, merci pour ça. Merci mes exs, les trous du cul, les géniaux, ou ceux que j’ai oublié, car tous m’ont apporté involontairement (et parfois avec quelques degrés de violence), une compréhension plus précise de la personne que je suis et que je souhaite être. Toutes ces séparations ont, les unes après les autres, fait ressortir les excuses que je me donnais pour ne pas être entièrement moi-même, pour ne pas vivre entièrement mes désirs et aspirations.

Et pour finir, une tendre apologie de la solitude, qui nous apporte (liste non exhaustive, et pas forcément valable pour tout le monde, à compléter à l’envie) :

  • Ne plus avoir à rendre de comptes. Pouvoir faire absolument tout. Carrément tout. Même si ça paraît stupide. Même si c’est risqué.
  • La confiance en soi retrouvée, du fait de pratiquer les choses par soi même.
  • Le soulagement de vivre dans son bordel autogéré.
  • Manger en roue libre. Ce que l’on veut à l’heure que l’on veut, où l’on veut.
  • Retrouver des finances entièrement adaptées à ses besoins.
  • Découvrir du temps disponible pour de nouvelles passions ou de nouvelles personnes.
  • La diminution drastique de la charge mentale (et si tu ne comprends pas, c’est possiblement parce que c’était toi la charge mentale.)

Et puis, ça laisse aussi vachement plus de temps pour s’aimer soi même.

Love.
Fight.

Cette colère qui m’échappe

Par Charlotte Giorgi

Demain, samedi 19 novembre 2022, auront lieu dans toute la France des marches contre les violences sexistes et sexuelles. Et moi hier, j’ai pensé à toi sans colère. Ça m’énerve.

Photo de Andrea Piacquadio sur Pexels.com

            Hier pour la première fois depuis longtemps, j’ai pensé à toi avec la tête au frais. Les vagues qui se fracassaient en moi il y a quelques mois ne se sont pas levées. J’ai pensé à toi. Les tripes intactes, vidée, presque fatiguée des propres émotions que tu as suscitées pendant si longtemps.

            Quand je l’ai formulé pour la première fois à un ami, ça sonnait tellement faux que j’en ai rigolé, nerveusement. « J’ai pensé à lui et ça ne m’a rien fait de particulier ». Rire. Mon ami a dit que ça sonnait un peu bizarre et je lui ai dit que c’était parce que c’était la première fois que je disais cette phrase-là, cette phrase-là à voix haute. Il m’a dit que c’était bien, alors, avec une interrogation dans le ton.

            Oui, c’est bien. C’est bien, non, que mon ventre ne se torde plus dès qu’il entend ton nom, ou que les journées puissent se dérouler, commencer le matin et finir le soir sans que tu m’aies traversée comme un coup d’épée ?

            Je ne sais plus tout d’un coup. J’ai l’impression que cette incandescence, c’était ma colère. Et je ne supporte pas de n’avoir plus de rage quand je pense à toi, à ce que tu as fait et à ce que tu fais encore, avec d’autres qui un jour, comme moi, auront aussi épuisé leur colère. Qu’est-ce qu’il nous reste, quand la peur et la tristesse et la hargne sont parties et nous ont laissée, lisse et vide ? Comment s’intéresse-t-on encore au combat des autres femmes, comment ressent-on encore les injustices, quand ce qu’il s’est passé est resté derrière nous et que c’est mieux ainsi ?

            Je pourrais me laisser couler dans l’eau du bain, l’eau chaude, brûlante, anesthésiante. Je pourrais fermer les yeux et me laisser aller. Mais il y a quelque chose qui ne va pas, à propos de justice et d’équilibre, de société et de justice.

            Il y a que toi, tu te réveilles, tous les jours, impuni. Que tu vois les couleurs d’automne aussi distinctement que je les vois, que tu dors d’un sommeil profond, peut-être même que tu baves pendant la nuit. Tu baves, dis-moi ?

            Ce déséquilibre des forces me rend folle. Que tu trouves de quoi continuer à tracer ton chemin et que je ne trouve plus de quoi vouloir t’arrêter. Que s’est-il passé pour que je chasse l’envie de vengeance, pour que sois si épuisée par la bagarre que je cherche à tout prix l’apaisement, qu’est-ce qui m’empêche à ce point de t’en vouloir encore ?

            Quelques fois je me dis que je te méprise, que je te prends en pitié. Que c’est pour cela que tu me traverses sans me transpercer, que tout a repris sa place. Tu n’as pas le droit à ma haine. Tu es si petit et médiocre que je ne veux plus t’accorder que des pensées de surface, que tu n’atteignes plus jamais le cœur des choses, et le mien.

            Mais ce serait romantiser un peu les choses. Se voiler la face. Se croire apte au jugement. Je ne suis pas capable de ça. Je suis au bout de la route. Au bord de la route. Je suis en périphérie de mes propres émotions. J’étais en colère, c’était ta faute. Je suis de marbre, c’est encore de ta faute. Je sais que je n’en resterai pas là, que je passerai par d’autres arrêts, d’autres choses. Ce sera toujours de ta faute et jamais une responsabilité que tu respecteras. Au bout du compte, tu ne te souviendras peut-être même plus de ce que tu m’as fait. De comment tu l’as mal fait. Même me faire mal, oui, tu as réussi à être mauvais dans ta destruction méthodique du beau et de l’espoir.

            Demain, comme tous les ans, il y aura une marche dans toute la France contre les violences sexistes et sexuelles. Et cette nuit je dormirai mieux, car demain, je ne serai pas la seule à me souvenir de toi, à chercher cette colère qui m’échappe, à vouloir que l’histoire ne s’arrête pas là, en laissant les femmes sur le côté de leurs sentiments. Je ne serai pas la seule à lutter pour que tu n’oublies pas, parce que nous, jamais nous ne pourrons oublier.  

Les précédents billets qui retracent cette histoire :

À PLEIN NEZ

Par Charlotte Giorgi

Ce matin, un billet qui parle de nos petits défauts de courage, de nos erreurs étroites, des moments vraiment pas grands où l’on s’écrase dans le système, et qui permettent, paradoxalement, de lutter efficacement pour les causes que l’on chérit.

Photo de cottonbro studio sur Pexels.com

            Quand je marchais dans la rue, hier, au passage piéton, une odeur d’essence m’a pris à la gorge. J’ai toujours eu l’habitude de lutter. De me boucher le nez. De ne pas respirer ce truc. Ma mère m’a souvent dit que respirer ces odeurs-là, « c’est pas bon ». J’ai toujours eu l’habitude de lutter.

            Pourtant, comme la plupart des gens, il y a toujours eu ce truc séduisant pour mes narines dans l’essence ou le gazoil.

            C’est un peu une métaphore de ma vie, de la force que j’y mets chaque jour pour forcer mon chemin entre des détails. Choisir les choses pour les faire bien, ne jamais flancher, ne jamais prendre le risque qu’un de ces à-côté ne viennent ruiner tout le reste. Avancer le nez bouché. Ne pas céder.

            Je ne sais pas si c’est la fatigue, ou l’agacement, ou même une certaine forme de luxure qui s’est réveillée au fond de moi, mais toujours est-il qu’hier, j’ai respiré l’odeur de l’essence à pleins poumons. Ça sent bon. Ça sent fort. Ça balaie tout à l’intérieur.

            Je me dis que c’est quand même aussi ça la vie. Faire les trucs dégueu. Se vautrer dans ce qui ne va pas. Profiter des choses crasses. Être simple. Se laisser porter. Perdre le contrôle.

            Ces choses-là paraissent un peu anecdotiques. Je veux dire, elles ne sont pas de ces qualités qu’on se plaint de ne pas posséder. Mais en respirant l’essence, j’ai pensé à quel point elles étaient absentes de ma vie.

            Quand on s’engage, le chemin est tortueux. Il fait des allers-retours. Il y a des doutes, mais aussi de la surenchère. La surenchère de la perfection. Cocher toutes les cases, par cohérence. Ne pas fauter, par éthique. Ne rien manquer, par conscience. Comme si la moindre déviation pouvait nous rayer de la carte militante, comme si tous nos actes devaient être le reflet parfait du nouveau monde, dans l’ancien monde encore si imparfait. Et je comprends cela. C’est un barrage aux excuses de merde. Parce que des paravents à l’action, on peut en fabriquer des caisses, sous la bannière « je ne suis pas parfaite ».

            Si je respire l’odeur de l’essence, il faut que je sache qu’il s’agit de plaisirs égoïstes, de rien d’autre, c’est tout. Il faut que je prenne mon pied sans me mentir à moi-même, sans mentir aux autres. Il ne faut pas que je dise « je suis imparfaite, j’essaye de faire de mon mieux ». Il faut que je dise : « je suis une merde, comme les autres ». Là seul réside mon petit salut. Celui de la conscience au-delà de la bonne conscience. Celui qui fait qu’on peut continuer à marcher de traviole, sans pour autant perdre de vue la direction de cette pathétique randonnée.

            L’odeur de l’essence comme ces millions de petites brèches, qui viennent si souvent ébranler nos édifices solides, faire tomber les cartes de nos mains, dévoiler au monde notre impuissance bien humaine. Celles qui font qu’on peut parfois penser que ce que l’on fait est vain, que l’on ne mérite pas de faire partie de ceux qui se battent.

            Comment faire quand on veut tout à la fois, et est-ce si utopique de penser qu’on pourrait avoir la lutte chevillée au corps, quelle qu’elle soit, et la jouissance qui nous prend parfois à se rouler dans le système dans les recoins qu’il nous laisse ?

            J’aimerais pouvoir concilier les deux. Pas parce que ça m’arrange bien, même si c’est le cas. Mais parce que pour l’avoir testé, je crois qu’il n’y a pas de cause pérenne sans un soupçon d’enthousiasme à fauter, de vie et d’erreurs.

            Je crois que je ne dois pas renoncer à l’odeur de l’essence. Mais la respirer avec la conscience claire, la faute transparente, le chemin intact.  

L’ÉCOLOGIE COMME MATRICE

Ce billet a été écrit il y a un an. Il n’a pas périmé depuis. À l’heure où l’ONU alerte sur une catastrophe mondiale, laissée faire par des « engagements pitoyables », il est plus valable que jamais. « Je n’arrive pas à dire ce qui ne va pas, ce qui me chagrine, alors qu’on commence à entendre les experts un peu partout, les courbes du climat et de la biodiversité, les schémas froids et les documentaires choc, à l’approche de la COP. J’ai donc essayé de penser à l’écrit à l’écologie, et au décalage affolant entre ce qu’elle pourrait être et ce que l’on arrive à en faire. »

Photo de Visually Us sur Pexels.com

            À l’approche de la COP27, je m’y attends.

            Les entendre à nouveau. Les chiffres. Les courbes.

            Les activistes qui interrompent le énième sommet pour demander une énième fois : mais avez-vous vu ces chiffres ? Avez-vous vu ces courbes ?

            Les médias qui dépeignent un tableau plein d’antagonismes : la science, et en face, les inconscients, les irresponsables.

            Peut-être une tribune signée par des scientifiques, qui diront que tout s’aggrave. Leurs voix qui éclatent sans résonnance, celles reviendront l’année prochaine dire encore.

            Une boucle sans fin, dans le monde d’une écologie purement rationnelle, une vision du monde dans laquelle règne pourtant la science et dans laquelle pêchent celles et ceux qui ont un rapport sensible aux choses, qui n’entendent pas gagner des batailles avec des arguments techniques, qui pensent que ressentir est l’important.

            Une écologie qui barbe et ennuie la moitié d’une génération qu’on dit « engagée ».

            Une écologie qui permet de réserver les discussions à une élite d’experts, de renvoyer le peuple à son ignorance de toujours. De réunir des COP et des congrès, de se lamenter qu’il ne s’y passe rien. De vulgariser les effondrements, les drames, les chutes. De raconter le futur, les enfants, l’avenir des autres.

            Sans jamais parler de nos vies. Du présent. De nous.

            Nos mots, nos désirs, nos rêves. Comment ils peuvent s’encastrer dans une lutte contre la destruction. Comment nous pouvons faire autrement qu’avec des lois ou des mesures. Comment changer le reste qui paraît si loin de ça et qui ne l’est pas : apprendre à se parler, à ne plus dépendre, à tisser du commun.

            Mais l’écologie, c’est la science. Il y a quelques temps, alors que je discutais d’écologie, un homme m’a dit : « mais tu te renseignes ? Parce que c’est sérieux ce sujet ! C’est technique. »

            Non monsieur. Je vis. J’espère. J’ai peur. Et comme bien d’autres, je sens bien, que nous pouvons faire mieux.

            L’écologie n’est pas scientifique. Elle n’est que ce qu’on s’approprie d’elle, ce qu’on décide d’en faire. D’abord dans nos têtes, chacune, chacun, puis collectivement. Collectivement, ça ne veut pas dire tous ensemble. Il s’agit de choix. Et il est temps de faire le deuil des choix univoques, des cœurs qui battent à l’unisson dans la même direction. Certain·es choisiront un chemin, d’autres. À quoi bon s’acharner à convaincre à tout prix ceux qui n’ont pas les mêmes moyens de locomotion vers l’idéal, ceux qui ne pourront pas emprunter notre voie, ceux qui la détruiront s’ils la suivent avec nous ?

            Laisser les gens faire le choix. S’émanciper. Permettre aux bons outils de se répandre : l’éducation populaire, la solidarité, l’écoute. L’empathie.

            Car forcer la voie sera contradictoire avec nos désirs et nos espoirs. Embarquer sous pression, entraîner avec la force. Qu’est-ce que l’on gagne, si les corps suivent mais pas les têtes ? Un devoir de surveillance constant ? L’infantilisation ? Le risque de perdre notre fin dans les moyens ?

            Faire les choix, c’est d’abord les montrer au grand jour. Ça veut dire, ne pas retirer la substance politique de ce choix. Trop souvent, les choses sont assénées, même au sein de nos rangs écologistes, comme s’il y avait une vérité et des torts. C’est vrai pour une partie : la science ne ment pas. Mais la science occulte qu’il y a des intérêts divergents. Des bases de raisonnement différentes, des choix de traiter des sujets ou de les laisser s’oublier. Comme le formule si bien le collectif Désobéissance Ecolo Paris « ce qui devrait être un choix de vie collectif devient une empoignade sur des chiffres ». Des chiffres que l’on récite presque dans notre sommeil à trop les entendre martelés.

            La question d’après est fondamentale : qu’en fait-on ? Comment s’en saisit-on, et qu’est-ce qu’ils brandissent au-delà d’eux-mêmes ?

            Présenter un tableau de raison et de torts, c’est dépolitiser le choix. Résumer la chose au bien et au mal, c’est empêcher d’appréhender la complexité de cet enchevêtrement de volontés, de dominations, de possibles. C’est encore dire qu’il est question de prise de conscience et d’ignorance. C’est clore une discussion sur notre prise sur le réel.

            Dire que l’écologie se résume à une réduction d’émission carbone, c’est laisser à un groupe techniciste, pragmatique, fondamentalement opposé à un sensible qui sauve, lui, plus qu’il ne détruit. C’est laisser le monopole des questions à poser, le monopole du déroulement de l’histoire à une seule paire de lunettes.

            Il n’y a que des idéologies. Il n’y a qu’un choix des priorités. Ne pas le reconnaître, c’est occulter des rapports de force et des intérêts divergents. C’est se faire plus bête qu’on ne l’est.

            Il n’y a que des idées, des choix, des courants qui nous entraînent. Des décisions qui impliquent des changements comme dans une chaîne de dominos ou l’arbitrage qui permet de fermer les yeux et s’endormir comme hier. Un enchaînement que l’on accepte pour un sursit d’opulence ou des ailes,qui peuvent nous envoler là où l’on n’a pas encore pensé. Là où tout reste à imaginer.

            Il ne s’agit pas de prise de conscience. Il s’agit de choisir ce qu’on fait de notre propre vérité, et comment se le permettre. Il s’agit du comment mais surtout du pourquoi. Du pour qui ?

            L’écologie comme une matrice. Pas comme un thème. Pas comme une couleur. Pas comme des peurs.

            Comme une manière de se réapproprier nos destins communs.

Performer son genre

Par Enthea

Cette saison, l’équipe de rédaction de Motus s’est étoffée. Au fil des jours, nous vous proposons donc de plonger dans les réflexions de cette génération qui navigue dans un monde bouleversé, et qui a fait du questionnement son mot d’ordre. Ces chroniques sont des points de vue sur le monde, elles reflètent donc la subjectivité de leurs auteurs et autrices. Elles se veulent intimes, pour regarder les grandes questions par le petit trou de la serrure. Sans compromis, elles vous entraînent dans les pensées de la jeunesse d’aujourd’hui, celle qui repeint l’époque à son image.

Dans ce billet, Enthea vous parle de male gaze, de performance, de conformisme. Mais aussi d’apprendre à décentrer nos regards vers la liberté.

Photo par Enthea (c)

Allez viens. Aujourd’hui on se balade dans la rue. Ou bien on se pose dans un coin en soirée. Mais surtout, on observe.

Ce jeu d’acteurs, d’actrices, permanent. Une grande mascarade sociale, que nous rejouons chaque jour, où se mêle ce que l’on choisit de montrer, et ce qui nous échappe.
De ces échappés involontaires, une chose m’interpelle particulièrement : nos conditionnements. Ces conditionnements, ce sont les bases qui nous ont forgé·e·s, inconsciemment. Ils sont les fondements de notre société, qui cimentent nos interactions, qui consolident nos certitudes.

Nous sommes éduqué·e·s à voir nos pairs par un certain prisme, comme si c’était le seul regard possible. Ce prisme porte un nom : le male gaze (1). Sa traduction littérale, « regard masculin » porte à confusion, car il s’agit en réalité du regard que nous portons tous et toutes, et qui est considéré comme « neutre ». Cette façon de percevoir le monde conditionne autant les cadrages des nos films que les choix visuels des publicités, que la manière dont nous appréhendons les corps d’inconnus, d’amis, d’amours, …

Le male gaze, ce regard collectif et dominant, se caractérise par le fait de réifier (rendre objet) et sexualiser les corps, notamment les corps perçus comme féminins. C’est ainsi que l’on se retrouve avec des publicités pour des lunettes, avec en gros plan un corps de femme mince, blanche, valide, dénudée, et sans tête. Un basique, toujours efficace. Car nous approuvons inconsciemment ce regard porté, qui nous berce, nous rassure, et nous montre ce qui a valeur d’être validé ou non, depuis tout·e jeune. Et c’est là tout l’enjeu : ce qui a valeur d’être validé. Ce prisme nous éduque et nous apprend ce qui a valeur d’être validé. Nous reproduisons ces valeurs pour correspondre à ce prisme. Ce prisme qui nous éduque et nous apprend ce qui a valeur d’être val… Bref, t’as compris.C’est un cercle.

Ça serait, du fait, naïf et malheureusement faux, de penser que nos comportements, nos goûts, nos désirs, nos sexualités n’ont pas été impactés, voire carrément créés, par ce prisme. L’œil désire ce qu’il à l’habitude de voir, d’une part. Mais la valeur de la validation sociale n’y est pas pour rien non plus dans les choix que nous faisons, pour nos corps (injonction à la minceur, à l’épilation), ou envers ceux d’autrui (discriminations, rejets, adulations, etc).

Il y a quelques années, j’ai décidé d’arrêter de « performer la féminité » (2), à fond et à tout instant. Parce que bon, merci quand même, mais ça prend vachement de temps, tout ça. Et puis ça fait mal, ce type de féminité. Et faim. Et on est beaucoup moins mobiles. Et puis il faut parler moins fort. Dire des trucs moins pertinents. Payer plus cher, pour des concepts esthétiques pas très intéressants.
C’est tout nul, en fait.

Cette esquive des codes validant mon identité, m’a apporté plusieurs questionnements. Notamment sur un sujet qui a sa place autant dans ma vie privée que dans mon travail de photographe : l’érotisation des corps.
Alors, si l’on tente de sortir de tout ça : comment faire, comment se trouver, comment se présenter, comment regarder différemment ?

Lorsque l’on a plus envie de jouer la fragile dévotion, qui devons nous devenir, pour rester une femme désirable ? Quant aux représentations masculines, quid de ce désintérêt pour les marques de virilité (de type brutalité et force) qui sont les plus gros marqueurs d’érotisations des hommes ? Des marqueurs destructeurs desquels, heureusement, une bonne partie de la population cherche à se détacher. Et que fait-on de la non-représentation des personnes qui ne se reconnaissent dans aucun de ces genres ?

Comment érotiser son corps, les corps, dans la séduction au quotidien, ou dans les supports visuels que nous consommons, si l’on sort des représentations binaires et construites au travers d’un prisme que l’on trouve inintéressant, parfois violent, excluant, et dépassé ?

Chacun, chacune, trouve sa propre réponse. Mais plusieurs artistes et vidéastes se sont penché·e·s sur l’idée de proposer des contenus érotiques et pornographiques avec de nouveaux regards. (Et, au passage, travaillent dans une collaboration respectueuse avec les travailleur·euse·s du sexe). Parmi ces artistes, vous retrouverez l’inégalable Ovidie. D’abord actrice X, puis réalisatrice (toujours sur le terrain de la sexualité), elle a tourné des documentaires, films éducatifs, et récemment une série Canal+ « des gens bien ordinaires » qui intervertit les codes de genre lors du tournage d’un film porno.

Pour la curiosité de découvrir du contenu plus axé erotique/porn, vous pourrez retrouver, en vrac quelques références carrément non-exhaustives :

Le travail de la réalisatrice Erika Lust
Le site des incroyables 4chambers (3)
CrashPad (4)
Studio Heavenly spire (chez Pinklabel.tv)
Et sur une note très queer-art, l’inégalable site de Pornceptual (5)

Amusez vous bien.
Love.
Fight.


  1. Male gaze : Le male gaze a été théorisé en 1975 par Laura Mulvey, une réalisatrice britannique et militante féministe. Il désigne la manière dont le regard masculin s’approprie le corps féminin. Par extension, il devient la définition du prisme de nos regard dominants.
  2. reproduire autant que possible les injonctions correspondant au genre dit «féminin»

  3. https://afourchamberedheart.com/performers
  4. https://crashpadseries.com/queer-porn/
  5. https://pornceptual.com/category/erotic-art/

SEPT HEURES TRENTE

Par Charlotte Giorgi

Aujourd’hui on cause du sommeil. Et ça nous donnerait presque envie de dormir…

Photo de Pixabay sur Pexels.com

            En cherchant un titre, pour mon billet ce matin, j’avais envie d’écrire « ode au sommeil ». Et puis je me suis trouvée ridicule. Ridicule petite élève de la start up nation, célébrant la moindre minute passée les yeux fermés, se félicitant de l’essentiel, se congratulant sur les besoins fondamentaux avec des grandes tapes dans le dos. Ah, sacrée hygiène de vie hein. J’ai dormi cette nuit, bravo !

            La vérité c’est qu’il m’en faudrait huit ou neuf, des heures de sommeil, selon les scientifiques. Or « Pour la première fois depuis que le sommeil est observé sur le plan épidémiologique en France, le temps de sommeil moyen nocturne est inférieur à 7 heures », soulignent les spécialistes. En moyenne, les 18-75 ans dorment 6 heures 34 minutes chaque nuit en semaine et plus d’un tiers des Français (35,9 %) dorment moins de 6 heures. C’est une heure voire une heure trente de moins qu’il y a cinquante ans à peine. Et c’est aussi en dessous de la barrière critique des six heures de sommeil que le manque et la fatigue provoquent de graves problèmes de santé. Seul·es 5% des Français·es sont capables de fonctionner avec aussi peu d’heures de repos.

            On comprend un peu mieux pourquoi j’aurais voulu appeler ce billet « ode au sommeil ». Laissez-moi vous expliquer : il est sept heures trente, j’ai sauté l’étape petit déjeuner pour arracher chaque seconde possible à ces foutues journées qui commencent quand je ne suis jamais prête et oui, je rêve à une minute, rien qu’une minute où je pourrais de nouveau m’étaler sur mon lit. J’ai bien conscience que c’est un stade d’utopie assez pitoyable et que je pourrais rêver plus fort, voire mieux, exiger que cette espérance devienne vaguement un droit humain palpable dans ma vie d’esclave de mes propres projets, mais enfin voilà comment ça s’articule : je rêve de tout éteindre, même les soucis, de pouvoir repousser à demain en toute légitimité parce que « c’est l’heure de dormir ». Je rêve de poser mon téléphone, après avoir minutieusement réglé mon mode avion, je rêve de pouvoir lâcher toutes les responsabilités et enfoncer le poids du monde qui pèse sur moi dans un matelas moelleux mais pas trop, avec des draps souples. Je rêve de glisser mes pieds chauds sous les draps frais, de m’étirer, de chercher la position idéale, celle qui soulage enfin les jours de labeur, je rêve de me sentir partir et de n’avoir aucun besoin de me retenir, je rêve de dormir la bouche ouverte, l’oreiller qui marque, le corps inerte et soûl de fatigue. Je rêve de rêver.    

            Je rêve aussi de ces matins brumeux où les yeux sentent à travers la paupière la douce secousse du soleil, l’annonce de l’aube qui m’éveille sans rien d’autre. Je rêve que mon réveil ne me serve plus à rien, que mon corps renoue avec la mécanique qui le fait se rallumer, quand il est prêt, quand il a assez amassé les ressources qui lui servent jusqu’au prochain coucher de soleil. Et je pense, étourdie, que je n’ai jamais réussi à ne pas utiliser de réveil. La brutalité accompagne toujours le matin, le matin qui tombe au mauvais moment, tout le temps.

            C’est peut-être parce que je ne dors pas assez, et encore, je ne suis pas la pire, mais c’est peut-être pour ça, que mes rêves sont aussi nuls. Je rêve que ce soit la vie, fracassante, qui reprenne ses droits. Qu’on puisse croire que c’est ça, la vie, le sommeil, et pas quelque chose d’une mort anticipée parce que tout s’arrête. Tout s’arrête : tant mieux, car il viendra un jour où nous échouerons à recommencer, sans s’être arrêté pour contempler, absorber, se reposer. Ode au sommeil, quoi.

Voyageur·euse ou serial killer·euse ? 

Par une voyageuse heureuse

Cette saison, l’équipe de rédaction de Motus s’est étoffée. Au fil des jours, nous vous proposons donc de plonger dans les réflexions de cette génération qui navigue dans un monde bouleversé, et qui a fait du questionnement son mot d’ordre. Ces chroniques sont des points de vue sur le monde, elles reflètent donc la subjectivité de leurs auteurs et autrices. Elles se veulent intimes, pour regarder les grandes questions par le petit trou de la serrure. Sans compromis, elles vous entraînent dans les pensées de la jeunesse d’aujourd’hui, celle qui repeint l’époque à son image.

Décidément, la pandémie mondiale a fait pas mal de remue-ménage, surtout dans certains secteurs comme celui du tourisme. Alors que le tourisme de proximité – voyager moins loin et avec des transports plus propres – s’est démocratisé, l’éternel débat de l’avion leader pollueur reste dans les esprits.
Je me suis lancée dans le secteur du tourisme, car le voyage a toujours fait vibrer mon coeur. Ecoféministe depuis quelques années maintenant, j’ai torturé mon esprit des heures durant afin de repenser voyage et avion. En tant que professionnelle du tourisme, je souhaitais aborder avec vous cette question. 

Alors, si on en parlait, de l’avion ?

D’après de nombreuses études, le secteur aérien équivaudrait à 2% des émissions de gaz à effet de serre en France. Si peu ? Les vols internationaux ne sont généralement pas pris en compte, ce qui donne l’impression que, finalement, prendre l’avion ce n’est pas si grave. Oui mais non. Selon le Reporterre, ”en 2018, plus de la moitié des touristes internationaux qui ont franchi une frontière l’ont fait en avion.” Sans surprise, c’est le seul moyen de transport pour passer d’un continent à l’autre. Les transports sont d’ailleurs le premier poste touristique émetteur de GES (Gaz à Effet de Serre), suivi par l’hébergement. À partir de ces constats, il est temps de se poser la question suivante : lorsque je prends l’avion, suis-je un·e voyageur·euse ou un·e serial killer·euse ? 

Alors, voyageur·euse ou serial killer·euse ?

En vue des éléments exposés, tout pousse à croire que prendre l’avion, c’est détruire la planète à petit feu… Pierre Périer, sociologue français, a catégorisé les membres des classes populaires qui ne partaient pas en vacances et a découvert que « des familles populaires qui vivent dans des petites maisons, d’une économie liée à la vie rurale, au potager, au bricolage et qui sont attachées à ce que le temps soit utilement utilisé » ne souhaitaient pas partir en vacances. Dans un monde où l’on capitalise chacune de nos actions, dont celle de partir en vacances, la possibilité de refuser de partir pour profiter plus sereinement de son temps est réalisée par certaines familles françaises qui souhaitent revenir à l’essentiel. 

D’après Rodolphe Christin, le fameux écrivain et sociologue connu pour son oeuvre Le Manuel de l’antitourisme : “On a beaucoup parlé de honte de prendre l’avion mais cette réflexion sur les transports n’est pas une remise en question fondamentale du modèle, seulement une adaptation qui vise à faire croire qu’on va pouvoir faire du tourisme avec un impact moindre. C’est illusoire. Pour diminuer l’impact du tourisme, il faut moins de tourisme. » 

Néanmoins, diminuer le tourisme soulève la question de la rentabilité, et donc de l’économie touristique. Sans entrer dans une vision capitaliste du tourisme, il y a une réelle question sociale. Le secteur touristique représente aujourd’hui 9% du PIB (produit intérieur brut) mondial et embauche des millions de personnes. Le tourisme fait vivre des pays qui en sont fortement dépendants comme le Bangladesh. Refuser de partir loin, ce serait donc, indirectement, mettre en péril l’économie de  certains pays. Alors que certain·e·s activistes ont changé leur mode de vie et ont opté pour “une mobilité plus conviviale », hors des vacances, dans le but de “partager des luttes et des prises de conscience.” (Rodolphe Christin). Bémol, cette nouvelle vision du tourisme favorise des hébergements gratuits (chez des proches, woofing, etc.). Coup dur pour l’économie touristique. 

Tunnel sans fin ou renouveau à l’horizon ?

Il me semble qu’aujourd’hui, le virage des professionnel·le·s du tourisme est imminent. Il n’est plus question de désigner l’avion comme unique cause du réchauffement climatique, ce n’est qu’une problématique parmi tant d’autres. La solution est de revoir nos modes de consommation touristique et nos imaginaires quant au tourisme. Bien que les voyageurs·euses se tournent peu à peu vers un tourisme plus responsable, certain·e·s professionnel·le·s sont encore à la traîne. Alors qu’une grande majorité des OGD (Organismes de Gestion de Destination) placent le développement durable au cœur de leurs actions, les tour-opérateurs (entreprises qui organisent des séjours touristiques) n’ont pas tous eu le déclic. Voyages tout compris pour deux semaines à 2000€ ou comment consommer à outrance sans raisonnement (je vous conseille de lire ma chronique précédente “Sommes-nous déconnecté·e·s de nos racines” pour en apprendre plus sur le sujet). Une chose est sûre, ce sont aux professionnel·le·s B2C (business to customer soit les professionnel·le·s en relation directe avec les touristes) de construire des offres touristiques plus durables. Et pour des conseils pour voyager de manière plus durable, rendez-vous le mois prochain pour la prochaine chronique !

Sources :

https://www.icao.int/Newsroom/Pages/FR/Solid-passenger-traffic-growth-and-moderate-air-cargo-demand-in-2018.aspx

https://ecosociete.org/livres/manuel-de-l-antitourisme

180 jours, l’épreuve de la lucidité

Par Charlotte Heyner

Cette saison, l’équipe de rédaction de Motus s’est étoffée. Au fil des jours, nous vous proposons donc de plonger dans les réflexions de cette génération qui navigue dans un monde bouleversé, et qui a fait du questionnement son mot d’ordre. Ces chroniques sont des points de vue sur le monde, elles reflètent donc la subjectivité de leurs auteurs et autrices. Elles se veulent intimes, pour regarder les grandes questions par le petit trou de la serrure. Sans compromis, elles vous entraînent dans les pensées de la jeunesse d’aujourd’hui, celle qui repeint l’époque à son image.

Aujourd’hui, Charlotte Heyner poursuit ses explorations littéraires avec un roman lucide comme nous en avons besoin, 180 jours.

Il y a quelques mois, j’ai suivi un atelier d’écriture mené par Isabelle Sorente et je me souviens que le premier exercice m’avait prise de court : il fallait raconter la mort d’un animal. C’était la seule consigne, pour le reste, nous étions libres de choisir l’animal, le point de vue, le contexte. Lors de la lecture de nos textes, il y a eu une immense majorité de chats, une truite. J’avais choisi une abeille. Personne n’a pensé aux cochons, aux vaches, aux poules, aux animaux qui meurent tous les jours pour nourrir les humains. Pourtant, les chiffres de ces morts-là sont terrifiants.

Selon L214, en France, ce sont 23 millions de cochons qui ont été tués en 2020 et près de 3,2 millions d’animaux en moyenne —toutes espèces confondues — ont été abattus chaque jour pour l’alimentation humaine. Parce que ces chiffres sont aussi immenses, il me semble que le minimum est d’être conscient de leurs conditions de vie et de mort.

Si Isabelle Sorente nous a donné cet exercice, c’est peut-être parce qu’elle s’est penchée sur le sujet dans 180 jours.

180 jours, ça représente un peu moins de la moitié d’une année. Six mois qui séparent la naissance d’un porc et sa mort dans un abattoir, six mois de process pour aboutir au produit fini de 110 kilogrammes, six mois d’engraissement avant « l’embarquement ». C’est ainsi que Jean Legai dit l’Espagnol, propriétaire de l’élevage d’Ombres, présente le complexe au narrateur. Ce dernier, nommé Martin Enders, est un professeur de philosophie qui va enquêter en immersion dans un élevage porcin industriel pour préparer un séminaire sur l’animal.

Ce roman-là pourrait se rapprocher de l’essai dans la manière qu’il a de présenter le fonctionnement de l’abattoir, de l’insémination des truies à l’engraissement à la mort des animaux, d’un coup de MATADOR, un pistolet à tige perforante pointé juste entre les deux yeux.

Il reste un roman pourtant, et la présence permanente de ce narrateur, ses émotions, ses réactions devant ce qu’il voit ne le rend que plus captivant. C’est à travers lui qu’on pénètre dans le complexe industriel, situé à l’écart de la ville, identifiable d’abord par l’odeur douceâtre et chimique qu’il dégage ; à travers lui qu’on entend les cris des cochons qui couvrent la musique pop diffusée dans les hauts parleurs pour « améliorer la qualité de vie des employés » ; à travers lui toujours, qu’on rencontre les employés, eux qui surveillent les naissances, attribuent aux animaux des numéros, nettoient, nourrissent, et tuent.

Je n’ai pas envie d’en dire beaucoup plus sur les histoires qui s’entremêlent autour de ce lieu, de peur d’en dire trop. Sur un sujet aussi intense, on aurait pu craindre une représentation caricaturale mais l’autrice parvient à raconter avec une grande finesse à la fois les animaux et les humains, leurs souffrances et les relations qui se tissent malgré tout. Sa manière de raconter les animaux est particulièrement saisissante parce qu’en les décrivant, elle leur accorde une attention aussi minutieuse qu’aux personnages humains, racontant les regards, les expressions, au point qu’une des images qui reste à la fin du livre est sans doute les yeux soulignés de noir de la truie Marina.

Ce n’est pas une lecture facile, mais c’est assurément un roman bouleversant. Pas seulement parce que l’univers dans lequel il nous plonge est en lui-même glaçant, mais parce qu’il montre ce que cet univers fait à la fois aux animaux qui y naissent pour mourir et aux humains qui y travaillent.

Parfois je m’inquiète que la littérature soit bien vaine face au monde, qu’au fond, elle reste impuissante. Mais il faut bien lui reconnaître cette puissance : celle de nous donner à voir, même ce qu’on aurait préféré ignorer, de nous forcer à une lucidité inconfortable mais nécessaire.

« Il paraît que les gens qui se posent trop de questions sont moins heureux que les autres, a dit l’Espagnol. Et vous croyez qu’on est heureux en faisant semblant de ne pas s’en poser ? J’ai jamais dit que j’avais la recette, a soupiré Legai. »

Livre cité :

Isabelle Sorente, 180 jours, JC Lattès, 2013. [en poche dans la collection Folio, éditions Gallimard]

Sources :