Éloge des ruptures

(la liberté du radis-beurre)

Par Enthea

Dans sa chronique régulière La Dialectique du Pet de Rupture, Enthea nous entraîne dans les méandres de nos relations. Aujourd’hui, elle nous parle de ruptures… et paradoxalement, en dit pas mal de bien.

 Illustration d’Aloyse Mendoza pour la chronique.

Rupture : Nom féminin. Cessation brusque (de ce qui durait). (Le Robert)

Durée : Nom féminin. Sentiment du temps qui passe. (Le Robert)

Sentiment : Nom masculin. Capacité d’apprécier (un ordre de choses ou de valeurs). (Le Robert)

Il est assez rare d’entendre « Ohhhh félicitations » lorsque l’on annonce rompre avec la personne qui partageait notre vie. On nous offre, en général, des regards tristes et compatissants, ainsi que des petits mots de soutien…

C’est sympa.

Mais quel est le sous-entendu derrière cela ?…Est-ce que rompre doit inévitablement être tragique ?

Est-ce qu’une action aussi simple et indispensable, doit impérativement se vêtir d’une dimension dramatique ? Est-ce au risque, sinon, de nier toutes les valeurs et qualités de la relation rompue ? Pourrait-on résilier une relation comme un abonnement téléphonique ?

Mieux : a-t-on appris à se réjouir d’une rupture ?

Est-ce possible de s’en féliciter, même et surtout, si on a toujours du respect et de l’affection pour la personne dont on souhaite s’éloigner ?

Tirer un trait sur une partie importante de notre vie, est souvent difficile, douloureux, et pas toujours consenti. Mais au final,on fait ce choix pour s’offrir le meilleur. Et c’est souvent à ce moment que l’on découvre à quel point on s’était laissé amoindrir par feu la relation, au point de mettre de côté des choses très simples qui nous plaisaient tant. Pour quelle raison ? Qu’est-ce qui nous pousse à nous adapter, nous sacrifier au quotidien, jusqu’à cesser de manger des radis au beurre alors que ça nous fait plaisir, parce que nous sommes en couple ?

Il n’y a de prime abord aucun lien entre oublier de pratiquer quelque chose qui nous fait du bien, et vivre avec quelqu’un que l’on aime.

Mais pourtant nous avons ce réflexe, tout spécialement pour les personnes éduquées en tant que femmes, à mettre nos envies de côté de manière irrationnelle et non sollicitée, pour mieux s’adapter à la relation. S’oublier devient une qualité et une (fausse) garantie de la solidité du lien. On le fait comme ça, par réflexe. Par adaptation, j’imagine.

A force de pratiquer la rupture avec assiduité, j’ai compris que me retrouver face à moi même rendait visible les moments où j’ai oublié de me respecter ou de m’offrir ce que j’attends de ma vie.. A chaque fin, j’en apprends un peu plus sur ce que je ne désire plus faire, ni vivre. Et particulièrement, sur mes besoins, ce qui est bon pour moi et que je ne veux plus jamais oublier.

Par moment, on se construit en contre, en réaction à quelque chose qui nous a fait du mal. Mais l’intérêt de la rupture va être d’apprendre à se rendre compte de nos besoins profonds et de nos envies futiles, de ce qui nous a manqué, de ce qui était en trop. 

Alors, merci pour ça. Merci mes exs, les trous du cul, les géniaux, ou ceux que j’ai oublié, car tous m’ont apporté involontairement (et parfois avec quelques degrés de violence), une compréhension plus précise de la personne que je suis et que je souhaite être. Toutes ces séparations ont, les unes après les autres, fait ressortir les excuses que je me donnais pour ne pas être entièrement moi-même, pour ne pas vivre entièrement mes désirs et aspirations.

Et pour finir, une tendre apologie de la solitude, qui nous apporte (liste non exhaustive, et pas forcément valable pour tout le monde, à compléter à l’envie) :

  • Ne plus avoir à rendre de comptes. Pouvoir faire absolument tout. Carrément tout. Même si ça paraît stupide. Même si c’est risqué.
  • La confiance en soi retrouvée, du fait de pratiquer les choses par soi même.
  • Le soulagement de vivre dans son bordel autogéré.
  • Manger en roue libre. Ce que l’on veut à l’heure que l’on veut, où l’on veut.
  • Retrouver des finances entièrement adaptées à ses besoins.
  • Découvrir du temps disponible pour de nouvelles passions ou de nouvelles personnes.
  • La diminution drastique de la charge mentale (et si tu ne comprends pas, c’est possiblement parce que c’était toi la charge mentale.)

Et puis, ça laisse aussi vachement plus de temps pour s’aimer soi même.

Love.
Fight.

Cette colère qui m’échappe

Par Charlotte Giorgi

Demain, samedi 19 novembre 2022, auront lieu dans toute la France des marches contre les violences sexistes et sexuelles. Et moi hier, j’ai pensé à toi sans colère. Ça m’énerve.

Photo de Andrea Piacquadio sur Pexels.com

            Hier pour la première fois depuis longtemps, j’ai pensé à toi avec la tête au frais. Les vagues qui se fracassaient en moi il y a quelques mois ne se sont pas levées. J’ai pensé à toi. Les tripes intactes, vidée, presque fatiguée des propres émotions que tu as suscitées pendant si longtemps.

            Quand je l’ai formulé pour la première fois à un ami, ça sonnait tellement faux que j’en ai rigolé, nerveusement. « J’ai pensé à lui et ça ne m’a rien fait de particulier ». Rire. Mon ami a dit que ça sonnait un peu bizarre et je lui ai dit que c’était parce que c’était la première fois que je disais cette phrase-là, cette phrase-là à voix haute. Il m’a dit que c’était bien, alors, avec une interrogation dans le ton.

            Oui, c’est bien. C’est bien, non, que mon ventre ne se torde plus dès qu’il entend ton nom, ou que les journées puissent se dérouler, commencer le matin et finir le soir sans que tu m’aies traversée comme un coup d’épée ?

            Je ne sais plus tout d’un coup. J’ai l’impression que cette incandescence, c’était ma colère. Et je ne supporte pas de n’avoir plus de rage quand je pense à toi, à ce que tu as fait et à ce que tu fais encore, avec d’autres qui un jour, comme moi, auront aussi épuisé leur colère. Qu’est-ce qu’il nous reste, quand la peur et la tristesse et la hargne sont parties et nous ont laissée, lisse et vide ? Comment s’intéresse-t-on encore au combat des autres femmes, comment ressent-on encore les injustices, quand ce qu’il s’est passé est resté derrière nous et que c’est mieux ainsi ?

            Je pourrais me laisser couler dans l’eau du bain, l’eau chaude, brûlante, anesthésiante. Je pourrais fermer les yeux et me laisser aller. Mais il y a quelque chose qui ne va pas, à propos de justice et d’équilibre, de société et de justice.

            Il y a que toi, tu te réveilles, tous les jours, impuni. Que tu vois les couleurs d’automne aussi distinctement que je les vois, que tu dors d’un sommeil profond, peut-être même que tu baves pendant la nuit. Tu baves, dis-moi ?

            Ce déséquilibre des forces me rend folle. Que tu trouves de quoi continuer à tracer ton chemin et que je ne trouve plus de quoi vouloir t’arrêter. Que s’est-il passé pour que je chasse l’envie de vengeance, pour que sois si épuisée par la bagarre que je cherche à tout prix l’apaisement, qu’est-ce qui m’empêche à ce point de t’en vouloir encore ?

            Quelques fois je me dis que je te méprise, que je te prends en pitié. Que c’est pour cela que tu me traverses sans me transpercer, que tout a repris sa place. Tu n’as pas le droit à ma haine. Tu es si petit et médiocre que je ne veux plus t’accorder que des pensées de surface, que tu n’atteignes plus jamais le cœur des choses, et le mien.

            Mais ce serait romantiser un peu les choses. Se voiler la face. Se croire apte au jugement. Je ne suis pas capable de ça. Je suis au bout de la route. Au bord de la route. Je suis en périphérie de mes propres émotions. J’étais en colère, c’était ta faute. Je suis de marbre, c’est encore de ta faute. Je sais que je n’en resterai pas là, que je passerai par d’autres arrêts, d’autres choses. Ce sera toujours de ta faute et jamais une responsabilité que tu respecteras. Au bout du compte, tu ne te souviendras peut-être même plus de ce que tu m’as fait. De comment tu l’as mal fait. Même me faire mal, oui, tu as réussi à être mauvais dans ta destruction méthodique du beau et de l’espoir.

            Demain, comme tous les ans, il y aura une marche dans toute la France contre les violences sexistes et sexuelles. Et cette nuit je dormirai mieux, car demain, je ne serai pas la seule à me souvenir de toi, à chercher cette colère qui m’échappe, à vouloir que l’histoire ne s’arrête pas là, en laissant les femmes sur le côté de leurs sentiments. Je ne serai pas la seule à lutter pour que tu n’oublies pas, parce que nous, jamais nous ne pourrons oublier.  

Les précédents billets qui retracent cette histoire :

Performer son genre

Par Enthea

Cette saison, l’équipe de rédaction de Motus s’est étoffée. Au fil des jours, nous vous proposons donc de plonger dans les réflexions de cette génération qui navigue dans un monde bouleversé, et qui a fait du questionnement son mot d’ordre. Ces chroniques sont des points de vue sur le monde, elles reflètent donc la subjectivité de leurs auteurs et autrices. Elles se veulent intimes, pour regarder les grandes questions par le petit trou de la serrure. Sans compromis, elles vous entraînent dans les pensées de la jeunesse d’aujourd’hui, celle qui repeint l’époque à son image.

Dans ce billet, Enthea vous parle de male gaze, de performance, de conformisme. Mais aussi d’apprendre à décentrer nos regards vers la liberté.

Photo par Enthea (c)

Allez viens. Aujourd’hui on se balade dans la rue. Ou bien on se pose dans un coin en soirée. Mais surtout, on observe.

Ce jeu d’acteurs, d’actrices, permanent. Une grande mascarade sociale, que nous rejouons chaque jour, où se mêle ce que l’on choisit de montrer, et ce qui nous échappe.
De ces échappés involontaires, une chose m’interpelle particulièrement : nos conditionnements. Ces conditionnements, ce sont les bases qui nous ont forgé·e·s, inconsciemment. Ils sont les fondements de notre société, qui cimentent nos interactions, qui consolident nos certitudes.

Nous sommes éduqué·e·s à voir nos pairs par un certain prisme, comme si c’était le seul regard possible. Ce prisme porte un nom : le male gaze (1). Sa traduction littérale, « regard masculin » porte à confusion, car il s’agit en réalité du regard que nous portons tous et toutes, et qui est considéré comme « neutre ». Cette façon de percevoir le monde conditionne autant les cadrages des nos films que les choix visuels des publicités, que la manière dont nous appréhendons les corps d’inconnus, d’amis, d’amours, …

Le male gaze, ce regard collectif et dominant, se caractérise par le fait de réifier (rendre objet) et sexualiser les corps, notamment les corps perçus comme féminins. C’est ainsi que l’on se retrouve avec des publicités pour des lunettes, avec en gros plan un corps de femme mince, blanche, valide, dénudée, et sans tête. Un basique, toujours efficace. Car nous approuvons inconsciemment ce regard porté, qui nous berce, nous rassure, et nous montre ce qui a valeur d’être validé ou non, depuis tout·e jeune. Et c’est là tout l’enjeu : ce qui a valeur d’être validé. Ce prisme nous éduque et nous apprend ce qui a valeur d’être validé. Nous reproduisons ces valeurs pour correspondre à ce prisme. Ce prisme qui nous éduque et nous apprend ce qui a valeur d’être val… Bref, t’as compris.C’est un cercle.

Ça serait, du fait, naïf et malheureusement faux, de penser que nos comportements, nos goûts, nos désirs, nos sexualités n’ont pas été impactés, voire carrément créés, par ce prisme. L’œil désire ce qu’il à l’habitude de voir, d’une part. Mais la valeur de la validation sociale n’y est pas pour rien non plus dans les choix que nous faisons, pour nos corps (injonction à la minceur, à l’épilation), ou envers ceux d’autrui (discriminations, rejets, adulations, etc).

Il y a quelques années, j’ai décidé d’arrêter de « performer la féminité » (2), à fond et à tout instant. Parce que bon, merci quand même, mais ça prend vachement de temps, tout ça. Et puis ça fait mal, ce type de féminité. Et faim. Et on est beaucoup moins mobiles. Et puis il faut parler moins fort. Dire des trucs moins pertinents. Payer plus cher, pour des concepts esthétiques pas très intéressants.
C’est tout nul, en fait.

Cette esquive des codes validant mon identité, m’a apporté plusieurs questionnements. Notamment sur un sujet qui a sa place autant dans ma vie privée que dans mon travail de photographe : l’érotisation des corps.
Alors, si l’on tente de sortir de tout ça : comment faire, comment se trouver, comment se présenter, comment regarder différemment ?

Lorsque l’on a plus envie de jouer la fragile dévotion, qui devons nous devenir, pour rester une femme désirable ? Quant aux représentations masculines, quid de ce désintérêt pour les marques de virilité (de type brutalité et force) qui sont les plus gros marqueurs d’érotisations des hommes ? Des marqueurs destructeurs desquels, heureusement, une bonne partie de la population cherche à se détacher. Et que fait-on de la non-représentation des personnes qui ne se reconnaissent dans aucun de ces genres ?

Comment érotiser son corps, les corps, dans la séduction au quotidien, ou dans les supports visuels que nous consommons, si l’on sort des représentations binaires et construites au travers d’un prisme que l’on trouve inintéressant, parfois violent, excluant, et dépassé ?

Chacun, chacune, trouve sa propre réponse. Mais plusieurs artistes et vidéastes se sont penché·e·s sur l’idée de proposer des contenus érotiques et pornographiques avec de nouveaux regards. (Et, au passage, travaillent dans une collaboration respectueuse avec les travailleur·euse·s du sexe). Parmi ces artistes, vous retrouverez l’inégalable Ovidie. D’abord actrice X, puis réalisatrice (toujours sur le terrain de la sexualité), elle a tourné des documentaires, films éducatifs, et récemment une série Canal+ « des gens bien ordinaires » qui intervertit les codes de genre lors du tournage d’un film porno.

Pour la curiosité de découvrir du contenu plus axé erotique/porn, vous pourrez retrouver, en vrac quelques références carrément non-exhaustives :

Le travail de la réalisatrice Erika Lust
Le site des incroyables 4chambers (3)
CrashPad (4)
Studio Heavenly spire (chez Pinklabel.tv)
Et sur une note très queer-art, l’inégalable site de Pornceptual (5)

Amusez vous bien.
Love.
Fight.


  1. Male gaze : Le male gaze a été théorisé en 1975 par Laura Mulvey, une réalisatrice britannique et militante féministe. Il désigne la manière dont le regard masculin s’approprie le corps féminin. Par extension, il devient la définition du prisme de nos regard dominants.
  2. reproduire autant que possible les injonctions correspondant au genre dit «féminin»

  3. https://afourchamberedheart.com/performers
  4. https://crashpadseries.com/queer-porn/
  5. https://pornceptual.com/category/erotic-art/

Violences sexistes, quel est le rôle du « boys club » ?

Photo de Helena Lopes sur Pexels.com

Alors que nous célébrons les 5 ans du mouvement #MeToo, il paraît que les femmes s’expriment plus. Pour autant, avons-nous appris à les écouter ?

Affaire Quatennens, affaire Bayou… Dans cet épisode de notre podcast Vacarme des Jours, Charlotte et Marius reviennent sur les récentes affaires de violences envers les femmes dans les organisations politiques, et interrogent pour l’occasion la notion de « boys club », ces hommes qui se protègent entre eux, en étouffant parfois même inconsciemment la libération de la parole.

La drague des aînés

Par Charlotte Giorgi

Aujourd’hui, un billet sur les jeunes qui bifurquent. Mais surtout, sur leurs aîné·es, qui croient les récupérer au tournant, et récupèrent à la place un véritable choc générationnel. Nous ne voulons plus de votre monde. Gagnez du temps et cessez donc de nous le vendre par tous les moyens.

Photo de cottonbro sur Pexels.com

            Ces derniers temps, c’est fou de voir à quel point les générations qui nous précèdent nous tournent autour.

            Elles ont besoin de chair fraîche.                                           

            Pour accepter leurs jobs pourris, commencer au lance-pierre et finir au burn-out, comme ça s’est toujours fait, d’une génération à l’autre. Pour se réconforter et faire briller les yeux de jeunes débutants. Pour montrer qu’elles n’ont pas totalement perdu pied, dans ce monde qui passe tout au radar des questionnements.

            Mais notre génération est sceptique. Elle demande mieux. Elle demande pourquoi. Elle demande à voir.

            Elle se fait draguer.

            Les aînés insistent, sûrs qu’ils ont compris les enjeux. Ils acceptent le féminisme, ils acceptent l’écologie, ils acceptent l’éthique, va.

            Ils ne savent pas très bien pourquoi.

            Parce que ça fait jeune.

            Parce qu’engagé est le dernier terme à la mode.

            Parce qu’ils croient nous parler en martelant un nouveau langage, celui de la colère, de la révolte et de l’élan vers un monde nouveau.

            Certains sont sincères. Je l’espère car il en faut.

            Mais pour les autres, quelques slides verts dans les présentations ne suffisent pas à nous faire tomber amoureux. Quelques emojis dans vos prospectus, quelques exemples de vos combats douteux, quelques clins d’œil appuyés ne changeront pas nos perceptions, ne nous feront pas dévier de nos chemins nouveaux.

            Dans le domaine dans lequel j’étudie et je travaille, la communication, rien n’a jamais été plus vrai. Les grosses agences, celles qui exploitent, sont arrivées au bout de leur stock de cobayes.

Elles ne recrutent plus. Parce que la pub n’est que trop rarement alignée avec le monde. Ce n’était pas franchement mieux avant. Sauf qu’avant, le monde s’alignait sur elle. Elle avait raison dans une société qui avait tort. Elle n’allait pas à contre-sens de plein gré. Aujourd’hui, elle ne peut plus avoir raison.

            L’espoir peut souffler un coup. On ne l’a pas encore totalement asphyxié. Des intentions sont formulées, le mouvement général de la société se lit et se ressent. Il nous faut des nouveaux récits, des nouveaux rêves, des nouveaux axiomes de vérité. Notre réalité doit être reflétée, aidée, supportée. Pas enjolivée, ni démolie, ni éloignée par la narration dont on l’enrobe.

            Mais les sbires s’acharnent. Ils nous disent vive l’écologie, vive le féminisme.

            Puis qu’ils n’ont pas le choix. Que sans ça, sans cette responsabilité fondamentale des entreprises, le profit ne rentre plus. Ah. C’est donc ça, qui anime, encore, toujours, sous des formes diverses. C’est sur ce principe indéboulonnable que l’on plaque n’importe quel reste. Les combats sociaux sont des vitrines. Des moyens.

            C’est parfois déprimant, souvent risible, cet engagement à côté de la plaque, ces raisons qui contredisent leurs propres intentions. C’est la fin, qui a changé. Les moyens les accompagnent. Mais sans la fin, il n’y a pas de changement, il n’y a pas de transformation : il y a des ajustements ridicules.

            Comme dirait une prof à moi : « dans la com’, on est éclairagistes, pas maquilleurs. » Nous ne sommes pas formés à mentir, travestir la réalité, faire miroiter des fantasmes utopiques. Vous ne pouvez plus nous demander cela, de verdir et d’être votre caution « jeunesse engagée », alors que nous envoyons sciemment l’écologie ou le reste se faire foutre pour des bénéfices. Nous voulons exercer nos métiers, proprement, éthiquement, dignement.

« Mais l’entreprise en a besoin pour fonctionner ». L’entreprise a besoin de bénéfices. Oui. Pour assurer son fonctionnement.

            Le reste, le supplément apporté par le mensonge et les crimes d’imaginaires, pour quoi faire ? Grossir, « scaler » comme on dit ? Investir dans plus plus plus ? Croître ?

            Les moyens, sans fin. La destination est inconnue, mais allons-y à grandes enjambées.

            Je voudrais vous dire : notre génération a jeté un coup d’œil du côté de la ligne d’arrivée. Là-bas, il y a des genres de Picsou auto-satisfaits, aux process clairs et aux chemises propres. Mais il y a aussi la fin du monde. Ouais. Genre, la mort de l’humanité. Quelque chose comme ça, qui fait tout de même vaguement réagir.

            Nous avons sauté de votre avion avant le crash, et je suis fière de ma génération.

            La vôtre, sous ses grands airs de startup nation, est une trouillarde hallucinante, qui se trimballe dans le monde l’arme tournée vers elle-même. Vous faites tout pour les mauvaises raisons.

Mais peut-on vraiment faire nos métiers de manière propre ? Devenir un encart publicitaire,dans tous les cas, est-ce compatible avec nos idéaux ? Ou les métiers de la communication sont-ils voués à disparaître ?

Je crois à la métamorphose. Je crois au renouveau du sens, de la fin au-delà des moyens. Les métiers de la communication sont utiles. Pour faire lien. Pour porter aux yeux du monde les initiatives sincères, les démarches qui font du bien à ce futur dans lequel nous avons tant cranté. Oui, pour ouvrir des plateformes de discussion, de réflexion, d’élans. Pour amener sur la terre ferme les messages qui ordonnent le nouveau monde, le rendent sensible, palpable. Oui, pour imaginer, faire de l’art, créer.

La fin a changé, la fin de l’histoire, aussi.

Ils ne recrutent plus.

Pas parce que les métiers s’éteignent et que qu’ils en sont les sauveurs ultimes.

Parce que leurs métiers se transforment et qu’ils en sont les fossoyeurs imbéciles.

Ils ne recrutent plus. Tant mieux, nous on bifurque.

La dialectique du pet de rupture [Introduction]

Par Enthea

Cette saison, l’équipe de rédaction de Motus s’est étoffée. Au fil des jours, nous vous proposons donc de plonger dans les réflexions de cette génération qui navigue dans un monde bouleversé, et qui a fait du questionnement son mot d’ordre. Ces chroniques sont des points de vue sur le monde, elles reflètent donc la subjectivité de leurs auteurs et autrices. Elles se veulent intimes, pour regarder les grandes questions par le petit trou de la serrure. Sans compromis, elles vous entraînent dans les pensées de la jeunesse d’aujourd’hui, celle qui repeint l’époque à son image.

La chronique d’aujourd’hui parle d’amour, de tout ce qui l’entoure, et elle est signée Enthea.

Photo de Lina Kivaka sur Pexels.com

La dialectique du calbute sale(1) : as-tu écouté ce merveilleux podcast d’Ovidie ? Écoute-le, et ris avec elle. Seulement ensuite, reviens à cette chronique, dont le titre est un hommage, et une continuité à ces questions sans réponse, et à ces terrains politiques et de pouvoir que sont les relations et les ruptures.

Si tu n’as jamais connu d’interaction d’ordre sentimental qui t’ait attiré·e dans les affres de la détestation de toi, des doutes et de la perdition : je suis vraiment heureuse pour toi sœurot, keep going !

Si à l’inverse tu as déjà traversé le désert du manque de quelqu’un qui t’a roulé dessus au tractopelle après une humiliation en règle, alors : bienvenue. Prends une tisane digestion légère et un plaid léopard, et viens te poser, on est ensemble, on est légion.

Pour paraphraser celle qui a inspirée nombre de réflexions féministes, l’écrivaine Virginie Despentes(2): j’écris de chez les désillusionné·e·s et celleux qui pensaient avoir tout vu et hallucinent encore, pour les paumé·e·s, les infiniment tristes, et celleux qui souhaitent en rire, pour ces histoires que l’on ne comprend pas, et celles qui nous ont beaucoup appris. Ça sera beau, ça sera triste, on sera vénères (mais on l’est déjà), ça sera doux, on sera ému·e·s, et surtout, ces histoires sont les histoires de nous toustes. Car, si beaucoup de choses nous différencient – et on adore –, l’amour nous réunit également. On cherche à s’aimer, se désaimer, se retrouver, et l’on se prend les pieds dans des schémas toxiques, issus de nos éducations empreintes de patriarcat. 

D’accord, mais, ce titre de chronique, on en parle ?

En premier lieu, rendons grâce à la personne sans qui ce titre n’existerait pas : une relation destructrice dont la guérison fut le point de départ de ces réflexions. 

T’est-il familier, ce moment où ta dignité s’éclipse discrètement par la porte de derrière et te laisse (mal) gérer une situation ?

Un soir, j’ai invité un amant, torturé, qui ne m’a jamais respectée, à passer la nuit chez moi. J’avais cette petite phrase qui tournait dans ma tête : « Il ne se passe jamais rien de bien après 2 h du matin » (3). J’ai soigneusement ignoré cette phrase. Il était 1 h 43.

Il vient chez moi. Saut à suivre jusqu’au moment où on décide de faire du sexe pas incroyable, car c’est encore – ce que je croyais – ce que l’on pourrait faire de moins pire.

Saut à suivre jusqu’au moment où, en pleine action, il me regarde dans les yeux, s’écarte de moi et, en continuant de me fixer avec défi et colère, lâche la plus grosse caisse, le plus gros vent, la plus longue note que j’ai entendus de ma vie.

« Et voilà ! Maintenant je sais ce que tu n’as plus !

– Heu… L’odorat, j’espère ? »

– Non…

T’as plus envie de moi. »

Endure. Le silence et la stupéfaction.

Lui, avec une expression indescriptible de rejet volontaire qui m’a laissée démunie. Il moonwalk jusqu’à la salle de bain sans un mot de plus, puis revient pour ronfler dans mon lit, comme si je n’existais plus. Il est parti quelques heures plus tard, nous ne nous sommes plus revus.

Moi, à regarder le plafond, sans trop comprendre ce qu’il vient de se passer. J’ai un souvenir un peu fantomatique de la situation. Non pas que ce soit le premier pet de ma vie. Et un pet, ça n’a rien de dramatique.

Mais clairement, c’était mon premier pet de rupture. Je n’avais jamais envisagé qu’un jour, pour en finir avec moi, quelqu’un déciderait de s’y prendre ainsi. Je n’avais jamais envisagé mériter cela. Un « arrêtons-nous là » m’aurait suffi.

Une action de ce type, si elle n’a rien de grave et a le mérite de faire bien rire mes copaines, n’est pourtant pas si anecdotique. Elle nous parle de ce que l’on se permet (ou pas), dans les relations, dans les ruptures, et de nos approches du care(4) – de la considération que l’on porte aux ressentis de notre partenaire. Comment certain·e·s s’octroient le privilège d’essayer de tout détruire avant de partir, de ne répondre d’aucun acte, et de laisser un vent d’incompréhension derrière eux. De la difficulté de rompre avec respect, et de nos inégalités face aux schémas relationnels.

Entre anecdotes, réflexions personnelles et inspirations par des camarades de la badasserie (entre autres, je conseille vivement les strips d’Anaïs Les Fleurs(5)), ainsi s’ouvrira cette chronique : La dialectique du pet de rupture.

Notes et sources :

1/ La dialectique du calbute sale, par Ovidie, hors-série du podcast Le Cœur sur la table, Binge Audio

2/ Virginie Despentes, King Kong Théorie, 2006, éd. Grasset

3/ How I Met Your Mother, épisode 1×18

4/ Le terme care, mot d’origine anglaise, regroupe des valeurs éthiques au sujet de la relation. Dans ce contexte, il s’agit de la manière de prendre en considération les besoins et ressentis des personnes concernées par la rupture. 

5/ https://www.instagram.com/anaislesfleurs/