CC SA VA

Par Charlotte Giorgi

Les journées mondiales sans smartphone ont sonné comme une bonne idée de boomer à mes oreilles. Je suis enfant de l’an de grâce 1999. Et je me suis embarquée dans une réflexion autour du petit objet, entre remarques de grands-parents et défense de ma génération forgée aux pixels.

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Des fois, et surtout quand je suis avachie dans mon lit, les yeux engloutis par les pixels, je repense à ce temps béni de l’adolescence pendant lequel mes parents avaient encore le pouvoir de me priver de téléphone le soir. En plus d’être limitée dans l’échange de SMS de haute volée (« cc sa va ») par les horaires de mon forfait illimité (17h-21h), après le dîner, j’étais tenue de soigneusement poser l’objet infernal sur la commode du salon, située à un étage et dix pas de ma chambre. Chambre dans laquelle je me retranchais, ulcérée, humiliée, échaudée par des rapports de force qui m’ont pourtant permis de conserver un espace de rêverie dont je manque terriblement aujourd’hui.

            Aujourd’hui, je suis libre de pleinement ressentir ma vacuité lorsque je me surprends à scroller pendant des heures sur TikTok ou à recommencer trente fois mes stories Insta pour raconter un détail insignifiant de ma petite existence qui tâche de se rendre intéressante à grands renforts de like et de partages. À l’instant d’ailleurs, j’ai interrompu l’écriture de ce billet pour me ruer sur une notification. 70% d’entre elles au moins ne me sont d’aucune utilité. Oui LinkedIn, je me fiche pas mal que Jean-Pierre machin ou Caroline truc aient également commenté la publication de Martine bidule.

            Il n’empêche, mes sens en alerte ont besoin de cette drogue, celle qui permet l’interruption de toutes les tâches, qui justifie de couper court à toutes les pensées. Il y a quelques années, une porte, des murs et une volée de marche me séparaient de ce gouffre dans lequel on s’enfonce, en croyant s’accorder du divertissement bien mérité mais en contorsionnant notre existence autour des rêveries proposés par le marketing soigné de nos appareils électroniques.

            Malgré tout, fidèle soldate de ma génération, je me révolte lorsque les anciens s’insurgent. Ils sont là, les lunettes sur le bout du nez et l’objet au bout de leur main dédaigneuse, à commenter, à ronchonner : cette génération de flemmards, tout au bout des doigts, et les réseaux sociaux abrutissants, et les smartphones greffés au poignet, et l’intelligence artificielle ce bulldozer de l’esprit humain. Ils mélangent tout, pour eux c’est du pareil au même. Tout ça : un grand progrès inutile. Une occupation futile.

            Pour nous autres, aussi drogué·es que l’on soit, c’est aussi le monde. Un espace aussi constitutif que le sol sur lequel nous marchons, ou les discussions attablées. Que nous le voulions ou non, nous avons grandi entre ces deux univers, palpable et digital.

            Pour ma part, moi qui ai toujours tellement préféré l’écrit à l’oral, le trouvant plus précis, plus réfléchi, plus profond, j’ai trouvé dans ces espaces digitaux une voie d’expression. Ils m’ont permis d’envisager un métier qui me passionne, et qui m’est accessible grâce à ce double monde que je chéris autant qu’il me terrifie. J’ai aussi beaucoup appris de ces espaces de partages, de questionnements intimes ouverts au reste du monde. Je me suis sentie entourée, j’ai discuté, grandi. J’ai choisi quels contenus j’avais envie de voir défiler devant mes yeux fatigués (choisir – tout est relatif), et j’ai arrêté de regarder la télé. Parfois je me dis que chaque époque a son péché mignon, son moyen d’échapper aux tourments du soir qui viennent dans les têtes désoeuvrées. Mais je ne fais pas que m’échapper, je prends aussi le pouls de ma société, je cherche l’inspiration, j’affûte mes idées.

            Le smartphone, quel objet. On ne pourrait jamais le résumer dans une binarité du bien et du mal. L’utilisation que l’on en fait est si différente d’une personne à l’autre, ce qu’on croit maîtriser n’est pas entre nos mains et ce que nous croyons laisser échapper est en fait soigneusement paramétré. L’usage inutile a doté notre génération de capacités intelligentes, et de réflexes soignés.

            L’objet est là. Il a ouvert une dimension qui cohabite avec celle que nous avons toujours connue. C’est ce qu’on en fait qui compte vraiment. Ce qu’on en fait pour qu’il nourrisse l’enfant qui peste contre ses parents qui l’oblige à poser son téléphone rose bonbon, sans la ligoter au monde des pixels pour autant. Comment nous reprenons le pouvoir, comment nous investissons les deux mondes.

L’influence peut-elle être éthique ?

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On entend sans cesse parler de ces nouveaux métiers sans pouvoir les définir. On s’exaspère du nombre de publicités sans pour autant vouloir débourser un centime pour consommer du contenu. On s’informe davantage sur les réseaux sociaux que devant un poste de télévision.

Le monde de l’influence digitale est encore en construction, et il est déjà largement dénoncée par toute une partie de la population. Mais pourrions-nous imaginer en faire un outil éthique ?

C’est ce dont Marius et Charlotte débattent dans ce nouvel épisode Avocat du Diable sur Vacarme des Jours, notre podcast d’actualité !