MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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Utérus Hurlants – n°1 : Trahir la patrie sereinement

PAR ENTHEA

 

*Haut parleur grésillant*

Mesdames Messieurs bonjour et bienvenue à bord de ce train express national à destination de Maternité. Nous prions les voyageurs et voyageuses qui seraient trop jeunes, trop âgé·es, trop genderflous, trop lesbiennes ou trop gays, trop pauvres, trop gros.ses, trop racisé·es, trop en situation de handicap, n’ayant pas les bons documents administratifs, n’étant pas désiré·es sur le territoire national en rapport à leur lieu de naissance, ou ne s’étant pas assuré d’une situation conjugale convenable, de bien vouloir descendre de ce train immédiatement.
Merci à nos voyageurs et voyageuses de bien vouloir veiller à la conformité de leur situation, afin de s’assurer de ne pas entraver le convoi¹.

« …
…Eh merde ! …J’ai raté le train. »

J’ai pas vraiment couru après, mais… Tant pis, non ? Trop tard. Enfin je veux dire, trop tard parce que je crois qu’on m’interdirait d’y monter, de toute façon… Si je rejoins Maternité maintenant, on m’annoncera que je suis « en grossesse gériatrique ». A 35 ans² ! T’imagines ? Non merci. J’ai pas trop envie de ça. J’ai jamais été certaine de vouloir y mettre les pieds, mais voilà qui règle la question. Et j’ai toujours ces paroles, collées au fond de mon crâne… « Les filles, même à 25 ans, elles sont déjà presque périmées. Elles sont toutes périmées, c’est mort, ça a déjà été consommé plein de fois ! ». 

Ca, c’est moi. Et c’est nous. Au travers des yeux de l’influenceur masculiniste Alex Hitchen, en 2026. On est les meufs périmées, qui devraient faire le deuil de leur capital séduction, puis très vite après, le deuil de leur droit à procréer. Imbaisables, inutilisables, il ne nous reste plus qu’à nous extraire de l’espace public, et aller couver notre ménopause dans la honte de ne plus servir le désir masculin, ne plus offrir d’enfants. Est-ce que vous saviez que beaucoup de professionnel·les de santé refusent de stériliser les femmes qui le demandent, si elles n’ont pas passé les 35 ans ? Est-ce que vous saviez que certain·es professionnel·les de santé refusent de stériliser les femmes qui ont déjà eu plusieurs enfants et qui n’en veulent plus « au cas où elles se séparent, car des fois le nouveau compagnon veut des enfants » ? Nos utérus vénères.  La ménopause et la maternité ne concernent pas que les meufs, beaucoup de personnes qui ne sont pas des meufs tombent enceintes. Cependant, cette chronique va explorer les enjeux de la question de la fertilité, au croisement des stigmatisations et injonctions liées au genre féminin. Parce que la question de la date de péremption du corps des femmes se croise avec plusieurs mécanismes du contrôle des corps : 

  • L’injonction à avoir très peu de partenaires, MAIS à faire le bon choix pour la vie, pour les femmes. Parce que s’il nous frappe ainsi que les enfants, s’il n’assure pas sa part dans le foyer, c’est de notre faute. Personne ne soutient les salopes. 
  • L’injonction à ne pas enfanter trop tôt, pour les femmes
  • L’injonction à enfanter avant 35 ans, pour les femmes
  • L’injonction à ne pas vieillir, pour les femmes
  • L’injonction à construire un cadre conjugal strict, comprenant vie commune, mariage hétéro, et enfant, pour les femmes
  • L’injonction à une dévotion totale envers son foyer et ses enfants, pour les femmes

Et tant d’autres encore. Au milieu de tout ça, on essaie d’être irréprochables, on veut naviguer entre les problèmes. Est-ce qu’un dévouement absolu nous sauvera ? Aujourd’hui, sur ce quai, je me demande ce qu’il va advenir de moi, à 35 ans, ayant raté ce train. J’habite seule (j’aime ça plus que tout), j’ai eu de multiples partenaires, à vrai dire je ne saurais même pas les compter. J’ai commis l’outrage du divorce, et je n’ai aucune envie de laver des slips qui ne sont pas ceux que je porte, ni de me dévouer corps et âme à des projets qui ne sont pas miens. Et maintenant, en plus, j’apprends que je suis périmée, et je ne produirai pas d’enfant. Je crois que je vaux rien

Que deviennent ces corps qui s’échappent, et n’accomplissent pas leur devoir national de procréation ? Qu’advient-il de nous, si l’on n’offre pas l’essence de notre valeur féminine³ au profit du collectif ? On va recevoir une lettre de la république prochainement pour nous rappeler qu’il va falloir enfanter de la chair à canon, et de la chair à production. Beurk. Un rappel menaçant et perfide à discipliner nos corps. De quoi dégoûter même celleux qui ont des projets de famille.

Aujourd’hui, depuis mon non désir d’enfant, j’ai la rage au ventre pour la Enthea d’un autre multivers, qui aurait voulu se reproduire, et qui n’aurait sans doute jamais pu, non pas par infertilité (quoique, qu’en sais-je ?) mais au motif de ne pas s’être disciplinée suffisamment tôt, suffisamment bien. J’ai également une dose de rage supplémentaire pour mes amies qui ont joué la mascarade de la procréation, et qui ont porté (seules) les lourdes conséquences d’avoir simplement voulu faire famille, parfois hors du circuit traditionnel. J’ai suivi avec angoisse leur calvaire médical, social, conjugal, psychologique, administratif… Je me suis questionnée sur leur bonheur affiché d’être mère, au prisme de nos longs échanges téléphoniques, qui me racontaient tout l’inverse. J’ai entendu beaucoup d’histoires, toutes différentes, mais toutes comprenant de la violence et de la solitude. J’ai envie de savoir, j’ai envie qu’on décortique ensemble, ce que la maternité et la non maternité engage, pour la vie des femmes cisgenres.  Par maternité, j’entends des préoccupations maternelles telles que la conception et gestation d’un·e enfant mais également des formes de parentalité plus larges, par exemple dans le cas de familles dites « recomposées ».

Je vous propose d’ouvrir cette chronique, qui explorera à quel point toutes les options sont fucked up, et pourquoi.
Pardon pour le spoil, mais le jeu est truqué. Face je gagne, pile, tu perds. J’écris ici en tant que dissidente nullipare, énervée et d’autant plus difficile à « redresser » et à contraindre que contrairement à la dissidente mère de famille, il n’y a que mon corps sur lequel effectuer des pressions. Au croisement de nos libertés, de notre santé, d’une multitude de violences, nos choix personnels n’ont que trop peu de place pour exister pleinement. Nos chairs doivent servir l’homme et la patrie.

Et si…

On ne voulait pas ? … [à suivre]

 

 

 ¹ Dans la théorie, la loi de 2021 garantit l'accès à la PMA pour les femmes seules et lesbienne. Dans la pratique, les profils moins typiques que le couple cis-hetéro sont en plus grande difficultés face aux parcours alternatifs et dans l'accès aux soins médicaux de qualité.

² Il n'y a pas de consensus médical sur l'âge, situé entre 35 et 40 ans en général. Le terme « grossesse gériatrique » tend à être de plus en plus remplacé par le terme « grossesse tardive ».

³ Cette tournure de phrase est dédiée à souligner les injonctions portées sur le genre féminin, perçu de manière binaire, et souvent confondu avec le fait de porter un utérus. On rappelle qu'enfanter n'a rien de spécialement féminin, et que le sexe ne définit pas le genre.

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