MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES

Propagande

PAR ROSE

Mon premier jour à Sciences Po Paris, dans les toutes premières heures,  noyée dans l’amphithéâtre, on m’a annoncée, à moi et à toustes les autres, avec enthousiasme et sans sourire :

« Vous êtes l’élite ». 

Ça n’a pas eu l’air de gêner grand monde. J’imagine qu’iels étaient toustes d’accord. Perso j’ai grimacé un peu. Je trouvais ça douteux qu’on nous appose une réalité générale sans nous connaître. Mais c’était agréable. D’être récompensée pour toutes ces années exemplaires de labeur à l’école, pour avoir bien joué le jeu.

La mascarade.

Là-bas, on m’a appris à penser rationnellement, à ne pas tout voir en noir et blanc, à nuancer, à composer ma pensée, à ne pas être trop naïve.

La mascarade.

Cette école forme une pensée droite et générale pour de futurs représentants de la classe bourgeoise. Cette même classe bourgeoise que j’ai rencontrée lors de mon premier CDI au sein d’une start up qui se targuait de sauver la planète. Spoiler, elle a pas sauvé la planète. C’est une entreprise. Elle cherche à générer du profit tout en fabriquant un capital sympathie autour de sa mission d’intérêt général. Chaque nouvelle recrue arrivait avec des étoiles plein le visage, persuadée de participer au changement, convaincue qu’elle faisait le bien. Hé non. 10 ans, deux plans de licenciement. La domination au travail, ça broie. Surtout quand on vous raconte que vous êtes une grande famille au service de sauver le monde. Si c’est pour sauver le monde alors, bien sûr, pardon, il fallait pas faire valoir ses droits.

La mascarade.

Au collège et au lycée, on s’est insurgé.es devant l’histoire de la Shoah, on a haï les nazis, on croyait la France résistante, après tout, on lui avait coupé sa tête, au roi. On a étudié les lumières, mais pas l’esclavage. On a lu Victor Hugo, mais pas Aimé Césaire.  On a appris la valeur d’une vie blanche. Et on a appris à avoir pitié pour les autres. Pas à leur reconnaître leur agentivité, non. De la pitié. Les pays développés aidaient les pays sous-développés ou en développement, par bonté de cœur, pour qu’ils accèdent à notre niveau de confort. Comment s’en insurger ? C’était mal la France qui finançait des nouvelles écoles et réduisait les cuisinières à charbon ?

La mascarade.

On a vu des blancs sur les plateaux télé, raconter nos vies, on a vu des blancs dans les films, raconter nos vies, on a vu des blancs sur scène, raconter nos vies. Et on ne comprenait pas ce qu’il manquait. C’était quoi le problème ? Tout le monde était blanc et joli et en bonne santé ? Et alors ? C’est quoi le problème ? Il en existe d’autres ? Oui, mais c’est pas de leur faute. De la pitié. On nous a dit que les diplômes nous aideraient à gagner notre vie, pas que c’était notre nom et notre quartier qui le déterminerait. On nous a dit que la racaille était vile, pas qu’elle était pauvre.  On nous a dit « aux grands hommes, la patrie reconnaissante ».

On nous a dit d’être libre mais pas libertine, d’être indépendante mais pas farouche, d’être polie mais pas coincée.

On leur a dit d’être viril mais pas violent, d’être solide mais pas intime, d’être grand mais sans talons.

On leur a dit qu’iels étaient contre nature.

La mascarade.

Les milliardaires veulent notre bien et il suffit de les éduquer sur le changement climatique et les inégalités sociales. Tague-les en commentaire. C’est parce qu’ils ne se rendent pas compte que rien ne change. Mon père m’a dit, petite, « tu crois vraiment que les politiciens nous veulent du mal ? ».

J’étais enfant. Évidemment que non. Sinon ils décideraient pas pour nous. Sinon alors ça voudrait dire que rien n’a de sens. N’importe quoi.

La mascarade.
Ou plutôt, non : la propagande.

J’ai pris vingt ans de lucidité en deux ans. Il a fallu un génocide en 4k et voir l’ensemble des représentant.es des valeurs morales s’asseoir sur leurs valeurs morales en inventant de nouvelles valeurs morales pour que je comprenne, dans ma peau, dans mes nerfs. La propagande.

Ça fait longtemps qu’iels le savent elleux, les dominé.es, les souffrante.s, les colonisé.es, les non chrétien.nes, les non blanc.hes, les queer, les non valides, les non conformes. Il a fallu 35 années pour que ça me percute correctement.

Leur propagande.

J’étais méfiante, toujours, un peu à côté, un peu singulière, un peu marginale. Mais juste un peu. Juste ce qu’il fallait pour être la parfaite caution « anti » du système. Juste ce qu’il fallait pour qu’on puisse me remettre à ma place. Juste ce qu’il fallait pour que ça ne dérange pas trop. Juste ce qu’il fallait pour que je pense être à part. Faire ma part.

Ma propagande.

Je croyais voir clair dans leur jeu. Je voyais que 5 %. C’est pas parce que le marketing me glissait dessus que j’étais pas alignée avec le brief initial. Je faisais partie des colibris, des bien-pensants, des écolos. Je prenais mon vélo moi. Je hais les nazis.

Ma propagande.

Comment on fait la différence déjà ? Entre ce qu’on m’a dit, ce que je me suis dit moi, ce que j’ai cru, ce qu’on m’a fait croire. Elle commence où la propagande ? Elle s’arrête comment ? Elle vaut quoi ma mémoire ?  

Elle vaut quoi notre mémoire si elle est perpétuellement salie au nom de la propagande ?

Notre propagande.
Notre mémoire.

La mascarade.

Et nos yeux grands ouverts.

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