PAR ENTHEA
Il y a quelques semaines, à l’heure où ses lignes seront publiées, j’ai appris une nouvelle qui a bouleversé mon cœur tout mou : mon petit frère, qui approche de sa trentaine, essaie d’avoir un enfant avec sa compagne. Il me l’a annoncé en même temps que leur entrée dans le parcours de PMA, au détour d’un SMS des plus anodins. « C’était super cet après-midi, on se refait ça bientôt ! Ah, au fait avec A****, on essaie d’avoir un enfant depuis plus d’un an. ». Et moi, de rester bloquée, les yeux humides d’émotion. Cette nouvelle m’a bouleversée, sur plusieurs points. Je lui ai répondu que j’avais hâte de devenir une tata gâteau. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais dans ma tête je suis déjà la tata trop stylée qui fait les meilleurs cadeaux, les meilleures sorties, et à qui iel pourra raconter un peu tout ce qui se passe d’important dans sa vie. Ensuite j’ai eu peur qu’iel soit de droite, raciste, sexiste,etc… Ensuite je me suis dit que ça, c’était aussi mon taff de tata. Certes, on va jouer ensemble à pokémon, mais on va aussi apprendre qu’en réalité, on ne met pas les animaux dans des boîtes, et qu’on ne les fait pas se bagarrer. On apprendra à respecter le vivant, et à crier qu’on emmerde le FN, le RN, et toutes les saloperies assimilées. Enfin bon. Directement après son message, je me suis mise à farfouiller dans ma bibliothèque, à la recherche de ressources que je pourrais leur proposer, pour les accompagner, pour leur montrer mon soutien à ce projet. Et je me suis rapidement rendu compte que tous mes contenus vont dans le sens de la maternité solo, de la maternité tardive, ou de la non-maternité. Rien qui ne puisse, a priori, les concerner. Je me suis également retrouvée confrontée aux biais de mon discours, et de mes réflexions sur cette question. Ces réflexions que j’avais la prétention de penser « universelles », dans le sens où je supposais qu’elles puissent parler à tout le monde, quels que soient leurs liens avec la maternité.
Lorsque j’ai commencé à construire la trame de cette chronique, je me suis instinctivement axée sur ce que la maternité inflige aux corps, aux désirs et aux ambitions des mères. Sur les risques et les sacrifices auxquels il faudra faire face. Sur toutes les inégalités, sur la violence des parcours que j’ai entendus de la part de celles qui me sont chères. Mais aujourd’hui cette perspective d’être une tata en devenir, de les suivre dans ce parcours, m’oblige à me confronter à la violence de ce que je m’apprêtais à écrire. Je me dois de trouver un angle plus juste, sans pour autant maquiller la violence de ces réalités. Je dois trouver une forme et un ton avec lequel je serai à l’aise qu’iels lisent ces lignes, et qui n’apporteraient pas encore plus d’angoisse et de violence que ce qu’iels risquent déjà de vivre. Iels ne liront pas ces lignes, mais ça n’est pas ce qui importe, car ce qui change aujourd’hui, c’est que je dois temporiser la rageuse aux poils hérissés que j’étais, terrifiée par ce que la maternité fait aux femmes et personnes menstruées, pour donner de la place à une parole qui mesure la sensibilité des personnes en parcours de procréation, et la beauté de ces aspirations. En cela, déjà merci à eux deux de m’avoir offert la possibilité de considérer cette question avec plus de souplesse et de douceur.
Dans un deuxième temps, ces maternités et paternités à venir m’ont donné une autre perspective sur ma propre vie. Je ne m’étais jamais projetée dans l’idée d’être tata, puisque mon frère n’avait jamais évoqué son désir d’enfant. Mais j’ai ressenti une émotion si intense que je me demande encore si elle n’est pas déplacée. Tout se mélange, entre de la joie pour mon petit frère (avec six ans d’écart, je le couve de mon mieux depuis qu’il est tout petit), de l’inquiétude pour l’épreuve que sa compagne va traverser (il va falloir que je le briefe sur ce qui se joue lors de la grossesse et l’accouchement) et la hâte de découvrir un nouvel être vivant, qui deviendra le point central de la famille. Ça n’est pas mon choix, ça ne me concerne pas directement. Mais pourtant, j’adore ce qu’il se passe. Une partie de moi s’est réveillée, avec cette espèce d’instinct de protection très viscéral, que j’ai l’habitude de ressentir envers ma chienne. Ce petit truc qui dit « Ne t’en fais pas, quoi qu’il arrive dans la vie, je vais retourner la terre entière, pour que tout se passe bien pour toi. »
Je me suis demandé pourquoi je m’investis émotionnellement autant dans cet enfant qui n’existe pas encore, alors que mon envie de procréer reste à priori toujours à zéro. Je n’ai pas de réponse toute faite, mais j’ai entrevu quelques hypothèses.
Mon compagnon et moi avons acté (pour le moment toujours dans une écoute attentive des fluctuations de nos envies) que nous ne voulions pas nous reproduire. Lui a toujours adoré les enfants, et s’était posé la question de sa paternité comme une possibilité, à un moment de notre relation, puis s’est ravisé. Actuellement, il est « marraine » d’un petit de 1 an,( « marraine », c’est comme un parrain, mais sauf qu’il y avait déjà un parrain, donc il a été officialisé marraine) et s’épanouit à fond dans ce rôle à l’amour illimité mais aux responsabilités légères. De mon côté, je ne me suis jamais projetée dans la gestation et l’accouchement (je suis persuadée que je mourrais en couches, ou que je ne pourrais pas assumer le manque de sommeil ni la saturation des sens et des sollicitations), mais je me suis très souvent impliquée dans des pratiques éducatives. J’ai été contente de contribuer à l’épanouissement des enfants de 6 à 14 ans de mon ex-compagnon, pendant plusieurs années de notre relation. Je suis très fière d’avoir été celle qui a pu apaiser les terreurs nocturnes de la petite qui avait subi des violences, d’avoir réussi à lui redonner le goût de la lecture dans un monde où, dyslexique, elle subissait les humiliations quotidiennes de sa maîtresse. J’ai compris à travers elle, à quel point chaque jour était criblé d’injustices devant lesquelles iels devaient fermer les yeux. C’était malgré tout de très beaux moments, inspirants, doux, émouvants. Je me suis renseignée depuis très jeune sur la pédagogie et les manières de communiquer avec les enfants, de tous âges, même si je me disais « c’est bizarre que tu fasses ça, vu que tu ne vas pas faire d’enfant. ». Je crois qu’instinctivement, je comprenais à quel point les enfants sont sujets de violences et de maltraitance quotidienne, et à quel point il est de notre devoir de nous éduquer, parents ou non, à mieux les comprendre et les respecter.
Ce que je veux dire par là, c’est que depuis l’annonce de mon frère, j’ai eu cette sensation apaisante qu’il n’y avait enfin plus de problème. Cette petite alarme au fond de ma tête, qui ne cessait de me dire que si je ne me reproduis pas je le regretterai quand il sera trop tard, que si je ne me reproduis pas mon amoureux va devoir se reproduire ailleurs au risque de notre séparation, que si je ne me reproduis pas je rate quelque chose de beaucoup trop important… Cette petite alarme s’est arrêtée. Elle ne peut plus hurler, car j’ai trouvé la solution, qui la dupe. Je crois que nous sommes en train de faire famille, autrement.
Je pourrai contribuer, soutenir, apporter, donner de l’amour, sans déchirer mon corps en deux pour en sortir un être vivant. Je pourrai jouer, discuter, faire les devoirs, rigoler, sans avoir besoin d’y sacrifier mon planning, qui ne souffre déjà pas de beaucoup de marge de manœuvre. Je pourrai l’emmener jouer au parc, tout en faisant un grasse mat’ (ou tout au moins la grasse mat’ qui est tolérée pour une « dog mom » de doggo exigeante). Je ne serai pas capable de créer par mon ventre, je ne serai pas capable d’y laisser ma santé déjà précaire, je n’ai aucune envie de sacrifier mon parcours professionnel que je m’acharne à essayer de construire, et je veux garder mes week-end pour les passer à chiller dans des coussins moelleux, faire des siestes et rigoler avec mon amoureux, car c’est précisément ce qui me rend heureuse. Mais qu’est-ce que je serai contente de pouvoir, par moment, devenir un apport positif, un soutien, dans la vie de ce petit être tant désiré.
Cette chronique est l’occasion de poser un peu à plat les contradictions, observations, attentes, et réflexions que je ne suis sans doute pas seule à entretenir avec cette dérogation à la maternité. J’écris pour chercher des réponses, comprendre les limites et enjeux de cette posture, mais aussi pour mes ami·es, celleux qui ont traversé violences et injustices sans pouvoir faire entendre leur voix, dans un système construit pour écraser les plus vulnérables, spécialement les femmes et les enfants.
L’avenir nous dira ce qu’il en est, mais pour l’instant, au travers de cet enfant qui n’existe encore que dans les intentions de mon frère, j’ai découvert qu’il était possible de faire taire cette alarme que l’on a programmé au fond de mon crâne depuis toute jeune. Je serai tata, mon amoureux est marraine, et on aime et éduque un petit chien fou qui vit chez moi. L’amour est partout et la joie aussi, parce que nous assumons ce qui nous est possible, ce qui nous rend heureux. Pas au-delà.