MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES

Jusqu’ici tout va bien

PAR ROSE

Avril a été un mois de poisse 360° sans éclaircies. J’ai perdu ma grand-mère, je suis salement tombée d’une échelle, j’ai pas eu le financement pour mon projet de reconversion, j’ai crevé mon vélo en voulant aller voir une expo, j’ai pas vu l’expo, mes toilettes ont fui, l’ascenseur est tombé en panne le jour de mon déménagement. Je me suis décidée à aller me faire tatouer 777 sur le poignet, la chance du casino, l’abondance, pour déjouer le sort, en rigoler, reprendre le contrôle. Je me suis foulée ce même poignet le lendemain. 

Il existe des adages pour ça : jamais deux sans trois, mercure rétrograde, la loi des séries, c’est un signe de l’univers (qui a priori veut que tu pisses dans une baignoire et emmerdes la culture). Je sais pas. Je crois juste que parfois les problèmes s’accumulent, et on perd en vigilance et on est un peu à côté de la plaque. Et on remarque davantage. Et on tire des fils pour créer du sens et raconter une histoire de sa vie.

Face à ce siphon de problèmes de riche, qui n’en restent pas moins les miens, et qui se rajoutent à ma fatigue du monde, un sentiment s’est naturellement imposé : le lâcher prise. Une distance. Des mètres de ressenti entre mon quotidien et la vie. C’est étonnant parce que c’est pas mon genre. Mon genre c’est de me prendre des murs et seulement quand ça fait mal, de reculer pour appréhender les façons d’escalader. Mon genre c’est de penser que tout est foutu quand il y a un changement de plan. Mon genre c’est d’être ultra rigide. Je suis câblée au drame petit-bourgeois.

Avril m’a forcée à abandonner le contrôle, avril était en roue libre. Avril m’a rappelé, bête et méchant, qu’en fait, jusqu’ici, tout va bien. J’aurais pu me briser les os en tombant de mon échelle, c’est mon poignet gauche de droitière qui est foulé, ça se change un pneu. Tant que je suis en vie, alors tout reste possible.

Bête et méchant. L’émerveillement de se rappeler la vie. Et la responsabilité de se rappeler sa place : j’ai le luxe du désespoir, la moindre des choses c’est donc de bien lui marcher dessus. 

J’en ai marre de manger mon seum. J’ai un libre arbitre, et je suis encore capable. À force de m’entendre dire que c’est compliqué, le capitalisme, la guerre, le genre, les impôts, la sécurité sociale, j’aurais presque tendance à y croire. Mais c’est quoi le bail ? C’est notre première fois avec le fascisme ? Non. C’est notre premier génocide ? Non. C’est notre première guerre de pétrole ? Non. On a baroudé l’humanité, on a eu Moïse et Jésus et Mahomet et Rosa Parks et Anne Frank. On a coupé la tête au roi, on a tenu la Commune, on a jeté des pavés sur les Champs-Elysées. On a des pensées brillantes, produites et défendues par des humains insatiables, on a des voisin.es qui rendent service et des ami.es qui nous aiment même quand on mérite pas.

On est en chute libre. Et on voit les étages défiler. Mais on n’a pas encore touché le sol. Je dis pas, la chute est rapide, l’air est froid, il cingle, le cri est aigu. Mais le cri existe. En fait, jusqu’ici, tout va bien.

Pour toustes celleux qu’avril a laissé.es sur le trottoir, que 2025 a rendu désabusé.es, que le néolibéralisme fout en l’air : y a rien qui est foutu, tant que c’est pas foutu, et même quand c’est foutu, c’est pas pour toujours. Rien ne dure toujours. Ni le mariage, ni le fascisme, ni le mois d’avril.

Faut qu’on arrive à se rappeler toutes les fois où on s’en est sorti.es et faut pas qu’on perde de vue qu’on est vivant.es. Je dis ça parce que moi, perso, j’avais oublié dernièrement. Et on oublie parfois. Et peu importe le niveau de souffrance pour avoir le droit ou non de se plaindre. Et peu importe la taille des problèmes. Il existe des choses simples qui terrassent alors qu’il y en a qui survivent à des guerres. La violence de la chute ne dépend pas toujours de sa hauteur.

On oublie que de tous temps, en tous lieux, à toutes échelles, notre histoire commune c’est beaucoup de luttes, beaucoup de galères, et parfois des victoires. C’est surtout des gens qui se sont rappelés qu’ils étaient vivants en pissant dans une baignoire.

Et s’il faut ça pour se souvenir, je prends. Parce que se souvenir de sa vie sur une baignoire, c’est aussi se souvenir que du coup la lutte continue. Elle a besoin de gens qui la nourrissent, et lui donner à manger prend mille formes : financer des assos et des médias indépendants, donner de son temps sur le terrain, vulgariser, informer, soutenir les camarades en burn out, se relayer, relayer les infos, ne pas se réduire au silence. La lutte nécessite juste des gens pas morts. Elle continuera aussi longtemps qu’un seul cœur pourra la porter. Ce sera grâce à nous si tant que c’est pas foutu, c’est pas foutu. 

Parce qu’en fait, jusqu’ici, tout va bien.