PAR ENTHEA
Je vous souhaite qu’ils meurent, parce que je vous aime.
Au travers de l’article du mois dernier, j’ai fait de mon mieux pour vous proposer un regard tempéré, plein d’amour, et d’espoir. Ce mois-ci, c’est rupture d’espoir. Ce mois-ci, la situation est devenue encore plus critique, et le déni ne suffit plus. Je vous propose ma rage, ma colère, mon indignation, mon ras-le-bol, des pleurs étouffés, des appels téléphoniques avec des enfants hurlants au milieu d’un burnout, et pour seule ouverture, le vertige des situations inextricables, devant lesquelles toutes les institutions responsables, y compris la justice, ferment les yeux.
J’espère que vous avez passé une bonne journée ? Moi oui. Mon amie, non.
Ça fait des années qu’elle ne passe plus de bonnes journées.
On s’est connues assez jeunes, on s’est vues dans les pires situations. Je ne dis pas « pires » à la légère. Notre amitié a soutenu des agressions, des viols, des violences conjugales, des abandons, des abus et situations critiques en tous genres.
On a longtemps, souvent eu envie de mourir dans notre jeunesse. Mais quelque part, quelque chose faisait que la question de savoir si l’une ou l’autre d’entre nous allait se flinguer, ne se posait pas. On avait envie de ne pas avoir envie de se foutre en l’air.
Cette année, je me suis beaucoup demandé si elle allait réussir à tenir. A garder cette force de ne pas lâcher. Il y a des situations que tous les mots et le soutien du monde n’apaisent pas. Des situations qui, même retournées dans tous les sens, discutées avec colère, puis avec sagesse, puis avec utopie, ne laissent vraiment pas beaucoup d’espoir. Elle me passe régulièrement un coup de téléphone dès que ça devient trop critique pour elle, ou pour un de ses enfants. Je lui assure à quel point non elle n’exagère pas, et surtout, NON, ce n’est pas elle qui déconne. Non, effectivement ce n’est pas normal ce qu’il fait. Et est-ce qu’il accepterait une thérapie ? Non. Est-ce que c’est possible de lui en parler ? Peut-être. Ça la fait angoisser, on passe 20 mn à essayer de trouver les bons mots pour qu’elle puisse lui dire ce qu’il n’écoutera jamais. Est-ce qu’elle peut aller un peu chez sa mère ou chez une copine pour la soirée, si elle n’en peut plus ? C’est difficile, avec ses bébés. La semaine dernière, il a menacé de la frapper, elle et son enfant adolescent. La semaine précédente, il a frappé dans les murs et s’est mis à hurler lorsqu’elle s’est interposée parce qu’il voulait mettre une gifle au gamin.
A nos 20 ans, on se voyait peu, parce qu’elle avait une belle carrière, elle travaillait un peu partout et voyageait beaucoup dans le monde, gagnait très bien sa vie, faisait pas mal de rencontres. Elle a toujours voulu des enfants.
Avant d’être mère, elle avait été enceinte d’un homme, (un type contre qui j’avais dû lui donner ma bombe lacrymo, pour qu’elle puisse se défendre) qui l’avait forcée à avorter. Elle était détruite de cet avortement. Ce mec, dont elle était pourtant amoureuse, lui a ensuite dit quelques jours après l’avortement qu’il avait lui-même forcé, qu’il aurait voulu un enfant. C’est quel niveau de torture ?
Elle est quand même devenue mère assez jeune, avec un type vraiment nul donc elle s’est séparée rapidement. Il conduit ivre, boit souvent, insulte, crie, crée du drame, arnaque, essaie du chantage, et refuse désormais la garde de son enfant. Parce que si cet enfant est « devenue mal élevé » c’est la faute de sa mère. Evidemment. Il ne paie pas de pension alimentaire. Mais la plupart des mères séparées qui lisent cet article s’en sont déjà doutées, malheureusement. Selon l’observatoire de la Fondation des femmes sur le coût d’être mère, après une séparation, le niveau de vie des mères chute de 24 %, et 46 % des enfants vivant seuls avec leur mère sont pauvres. Un élément important est qu’après la séparation, 97 % des pensions alimentaires – dont le but est de contribuer à l’entretien et à l’éducation des enfants – doivent être versées par le père. Elles sont impayées dans 30 à 40 % des cas.
Elle a ensuite fait d’autres enfants avec ce gars avec qui elle vit encore, qui menace de la frapper, elle et ses bébés. Elle a beaucoup aimé ce gars, qu’elle connaissait depuis longtemps, c’était selon ses dires un ami, très doux, très calme, toujours là pour elle. Il l’apaisait beaucoup, elle se sentait bien. A tel point que ça a été le seul mec dont elle m’a parlé que j’ai validé, en mon for intérieur.
Peut être qu’à ce stade de la lecture vous vous dites « ah oui, enfin bon, elle ne les choisit pas bien. Ça se voit, quand même. ». Et c’est le moment de faire un point rapide sur les basiques importants :
- Une violence n’est jamais de la faute de la victime.
- Selon l’OMS, 40% (presque la moitié) des cas de violences conjugales commencent à partir de la première grossesse. Les femmes concernées n’ont donc pas pu voir arriver ces violences avant d’être dans une situation encore plus vulnérable.
- Quand bien même, « voir arriver des violences » reste extrêmement difficile voire impossible par essence.
- Une violence est TOUJOURS de la faute de l’agresseur. Ce n’est pas aux personnes agressées de vivre en hyper-vigilance pour espérer ne pas être agressées.
Ca me rappelle cette autre amie, qui était obligée d’avoir contre son gré des relations sexuelles avec son ex, avec qui elle était séparée depuis longtemps, car sinon il refusait de lui donner l’autorisation de sortie de territoire pour que leurs enfants aille voir leurs grands-parents (double-nationalité).
Mais bon, c’est une autre histoire.
Vous vous demandez où-est-ce qu’on va avec tout ça ?
Bienvenue dans les entrailles de ma colère. Et de la colère croyez moi il y en aura plus qu’il n’y en a dans les tréfonds des enfers. Parce que les histoires de mes amies enceintes, ou mères, qui m’ont parlé des violences conjugales, médicales, obstétricales, sociales, psychologiques, sexuelles, qui leur ont été infligées, j’en ai plus qu’il n’est supportable d’en raconter. Et je vais vous décortiquer ça, étape par étape. Parce que le dénominateur commun de tout ça, c’est que leur maternité est devenue une opportunité, un créneau, pour les maltraiter sans qu’elles ne puissent trop rien dire, ni rien faire. De la violence et des abus à tous les étages. Des femmes brillantes, avec des caractères affirmés, de niveaux de vie et d’études différents. Des femmes comme celles que nous croisons tous les jours, parce que ce sont exactement celles-là.
Aujourd’hui, bienvenue dans leur enfer invisible et soigneusement orchestré.
Bienvenue dans la vie d’une mère de ses enfants, qui a sacrifié sa carrière florissante et sa vie sociale épanouie pour se dévouer au « réarmement démographique », à sa vie de famille qu’elle adore, et qui se retrouve coincée dans les labyrinthes de violences de son ex et de son compagnon actuel.
Dans la france de macron (je ne mettrais aucune majuscule à ces deux mots), vaut-il mieux vivre des violences psychologiques doublées de menaces physiques, ou bien se retrouver dans la vie extrêmement précaire et violente d’une mère célibataire avec enfants en bas âge ?
Ne me parlez pas des associations de protection des femmes battues, qui font un travail formidable avec toujours moins de moyens de la part de l’état, dont les situations prioritaires sont malheureusement bien plus critiques que celle-ci.
Qu’est-ce qu’on conseille à une femme qui a le choix entre vivre dans les violences, mais assurer la subsistance de ses enfants, ou essayer de s’enfuir, et se retrouver abandonnée dans une situation financière et logistique critique ? Je suis admirative de sa force de caractère et de sa robustesse. Elle a tanké beaucoup de grossesses (parfois arrêté volontairement ou non), dont plusieurs accouchements, et a repris sa vie de femme et de mère de famille presque immédiatement après, comme si de rien n’était. Ce qui me paraît être une action tout simplement surhumaine. Elle a tout fait parfaitement, elle a validé brillamment l’injonction que l’on nous donne à toutes : être forte et bien fermer nos gueules. Elle est l’exemple parfait de la perfection, et dire qu’elle n’a pas eu d’aide de son compagnon serait un euphémisme : c’est moi qui lui ai apporté ses médicaments contre la montée de lait (le père était occupé à ne pas être disponible), et le lendemain de son accouchement, ce clown lui a crié dessus et l’a humiliée, au prétexte qu’elle n’avait pas assez bien rangé sa chambre d’hôpital (trop occupée qu’elle était, à mettre leur enfant au monde). Elle m’a appelé en pleurant. Again. On aurait sans doute dû lui mettre une dose indécente de laxatif dans son café à ce moment-là.
Elle a tout fait, tout bien. Elle a choisi un mec qui paraissait doux, elle a quitté son travail pour bien s’occuper de ses enfants. Elle a fait plein d’enfants sans se plaindre (car souffrir en silence est bien la moindre de nos qualités). Elle est restée celle qu’on lui demande d’être : désirable en dépit des douleurs, de l’épuisement et des priorités. Parce que si on a l’indécence de prendre du poids ou d’arrêter de se maquiller ou de porter des vêtements qui nous font mal, sous prétexte qu’on s’est ouvertes en deux pour créer la vie, on mérite bien ce qui nous arrive, n’est-ce pas ?
Elle a validé toutes les épreuves, elle a été parfaite. Elle essaie chaque jour de faire tenir son couple, son foyer. Félicitations, voici votre prix : l’obligation de rester à leur portée, d’être le jouet de leurs humeurs, de leurs violences. Votre envie de protéger vos enfants sera la garantie de votre soumission.
Aujourd’hui, la seule chose que je souhaite à mon amie, c’est de toucher le plus rapidement possible l’assurance vie du bourreau qui lui sert de mec.
Ressources :
Observatoire de l’émancipation économique des femmes, de la Fondation des femmes : https://fondationdesfemmes.org/wp-content/uploads/2023/06/Le_cout_d_etre_mere_VDEF.pdf