PAR ROSE
Cet été j’étais au mariage d’un ami cher, un mariage faste, énorme, où je connaissais pas la majorité des invités et où je me suis retrouvée sur deux photos, de loin, floue. C’est comme si j’avais pas assisté à ce moment. Ou comme si j’en étais un personnage de douzième plan. Pourtant je connais le marié mieux que la moitié des visages sur les photos. Ça m’a fait bizarre. Et j’ai donc eu cette pensée étrange : avec l’IA, en cas de problème, on pourra toujours me rajouter sur la photo de groupe. Suivie de cette deuxième pensée immédiate : mais ça va pas ou quoi ?
Il y a encore pas très longtemps, ça demandait quelques connaissances et des bons logiciels pas gratuits pour retoucher une photo, arranger un visage, modifier la réalité. Maintenant tu fais danser Gabriel Attal sur La Cuenta avec un prompt bien rédigé. Inventer le présent est devenu hyper simple. Invisibiliser les erreurs et les hontes aussi. C’est rare de se trouver beau en photo, c’est des angles de nous qu’on connaît pas, des profils aux mentons qui disparaissent, des dents trop présentes, un air triste ou effrayé alors qu’on pensait être concentré.e. Bref, c’est très souvent hyper décevant. Et un peu honteux.
Idéalement on aimerait laisser des traces de nous qui nous mettent en valeur. Des poses immortelles où toustes nos survivant.es diraient « quel chien », ou un truc approchant en nous regardant. Et l’IA, ça rend ça très accessible. Corriger le double menton, harmoniser le sourire, rendre les yeux pétillants. C’est donc naturellement extrêmement tentant de tricher. Un peu comme on le fait en posant, regard fixe sur la caméra, sourire forcé, aligné.es. Personne fait ça dans la vraie vie. Dans la vraie vie, il y en a toujours un.e qui a les yeux fermés, l’autre qui n’est pas prêt.e, et le.a troisième qui regarde ailleurs. Alors la pose ça nous permet de contrôler la réalité.
Et je sais pas, vous en avez pas marre vous de sourire sur les photos et de vous scruter en déplorant que votre image soit pas l’exact reflet que vous maitrisez dans votre miroir ? Vous aussi vous avez travaillé vos poses ? Vous aussi vous savez exactement quoi éviter pour maximiser vos chances de pas finir raté.e ?
Je commence à percevoir chez moi la peur de vivre dans un monde où le raté n’est même plus envisageable, parce qu’on pourra le corriger aussi vite qu’on a pris la photo. Alors que c’est drôle les photos moches. Ça nous permet de nous mettre à distance de notre sérieux, de se foutre de nous gentiment, d’accepter qu’on maîtrise pas tout, que parfois nos doubles mentons apparaissent sans qu’on puisse toujours appuyer fort notre langue contre notre palais, et que dans un moment de concentration on ait une tête qui soit pas pensée pour qu’on en dise « quel chien ». Le raté et le moche c’est l’assurance que c’est pas grave. C’est des bons souvenirs, c’est des bonnes blagues, c’est des gros plans qu’on chérit sur les groupes whatsapp. C’est toutes les petites réalités qui viennent faire la nique à l’injonction de beauté éternelle.
Et puis c’est aussi la vulnérabilité. Le rappel qu’on est tout ce qui nous compose, les beaux profils comme la vision d’horreur. Moi j’aime bien savoir que je me connaitrais jamais comme les gens qui m’aiment, qui me voient en mouvement et en 3D, qui me connaissent de dos ou de trois quarts. Iels ont un accès privilégié à mon être, à mon odeur, à la façon dont je marche. C’est autant de parties de moi qui m’échappent et qui leur sont à elleux extrêmement familières. C’est beau de ne pas s’appartenir tout entier. J’habite mon corps ma tête et mon monde et pourtant y a des pans entiers de ma personne qui appartiennent entièrement aux autres. C’est ça que les photos ratées elles capturent parfois. Et c’est ça qui nous déconcerte si facilement. La réalité c’est qu’on s’appréhende super mal.
Est-ce qu’on peut continuer à faire des photos moches et à en rire ensemble pour palper la réalité du monde au lieu de vouloir paraître inébranlable tout le temps ? Et est-ce qu’on peut arrêter de poser en souriant quand on a le soleil dans les yeux et qu’on a mal digéré le déjeuner ?
Moi je veux des photos moches et brutes pour me rappeler c’était quoi ma vie. Parce que c’est la mienne, et que je la chéris si fort. Je veux des photos moches et brutes pour savoir comment iels me voient les autres. Parce qu’iels me connaissent d’une manière que j’ignore. Je veux des photos moches et brutes pour continuer à rigoler de moi, et jamais perdre de vue que je suis comme tout le monde.
Et au final tant pis si on me voit que de loin sur les photos de mariage. Il fallait m’inviter sur les photos de groupe. C’est aussi simple que ça. J’aurais probablement été moche, et ç’aurait été un bon souvenir.
Vive les ratés, vive le laid.
Gloire à nos doubles mentons.