PAR MARIUS
Le narratif qu’on voit fleurir autour du mouvement social en cours distingue le “casseur” du bon manifestant.
La gauche dit “les casseurs desservent le mouvement”.
Les médias mainstreams vendent une foule infiltrée à la racine par des violents.
Mais en fait, qui casse ? Et pourquoi ?
Face aux images du 17/10, deux diagnostics possibles :
- La société s’ensauvage et les gens sont de plus en plus violents
- C’est le signal politique de quelque chose
C‘est un signal politique car la casse s’est généralisée. À partir de là, les arguments sur “l’utragaucheviolente” ne tiennent plus. Quand la casse se généralise, c’est avant tout l’expression par les actes que les autres courroies d’expression sont viciées. Après 3 semaines de revendications quotidiennes des lycées au facs, de mobilisations avec les organisations syndicales en semaine dans plusieurs villes, il aura fallu que l’office de tourisme à Lyon parte en feu, le clocher de la mairie de Limoges tombe, etc. pour que le président de la république s’exprime enfin sur le sujet (sans même donner acte aux revendications).
Les profils des arrestations le prouvent aussi : les casseurs sont des manifestants. Pas des vilains venus foutre le bordel. Juste des gens, avec des revendications, qui n’en peuvent plus de ne pas être écoutés, voir leurs camarades violentés, ne pas pouvoir manger à leur faim, se loger, étudier dans des conditions dignes, conduire leur voiture; le tout accompagné d’un mépris sans faille du gouvernement. C’est ce contexte global qui nous mène où nous sommes aujourd’hui. C’est aussi celui du moment du 17/10 : dans beaucoup de grandes villes , les manifestations officielles n’avaient pas encore commencées que déjà les gaz lacrymogènes pleuvaient. Arriver dans un état de nerfs justifié par le contexte, et se trouver immédiatement face à une telle violence sans même avoir pu chanter le début d’un slogan, cela crée deux choses : de la dispersion (les gens ont peur et partent dans tous les sens), et de la frustration. À partir de là, une casse généralisée est quasi un déroulé logique. Qui aurait pu prédire ?
Les “casseurs opportunistes”
Depuis samedi 17 octobre, un discours émerge peignant le profil de “l’opportuniste non politisé mobilisé sur snapchat durant les manifs venu juste pour casser”, comme s’il fallait être encarté dans un parti pour avoir le droit à une conscience politique. Mais poser la questions de la violence politique, c’est plutôt s’interroger sur comment les conditions matérielles de violence subies poussent/enclenchent une réponse violente. Pour être un peu plus concrets, on a vu beaucoup de pillages de nourriture et produits de première nécessité. Les gens ont faim.
“Oui enfin on a aussi vu beaucoup de jeux vidéos, figurines et autres vêtements dans les pillages.”
On a effectivement beaucoup vu ces images dans les médias. Choix éditorial ou réalité de la casse ? Faire un tour sur les réseaux permet d’avoir accès à une autre partie de ce qui a eu lieu : celle des grandes enseignes pillées et de la redistribution de nourriture à des sans-abris, par exemple.
Mais il faut aussi comprendre la dimension festive de la casse. On a vu des gens faire pêter le champagne en disant qu’ils n’y avaient jamais gouté. On a vu ce magasin de manga dévalisé. Ce sont aussi des conséquences politiques : quand tu grandis dans une société qui te vend le rêve de la consommation en permanence tout en t’empêchant d’y accéder, dans des moments pareils, tu te sers. Ne pas comprendre ça, c’est ne pas comprendre le niveau de précarité où est rendue une immense partie de notre société.
Pour faire justice à la fameuse ultragauche, on se doit de dire qu’il y a aussi des casses organisées, ça existe. On parle là de pensée politique et d’actions qui en découlent : leur combat passe par répercuter/rendre la violence institutionnelle de classe qui est subie par les plus précaires/vulnérables au système, sur toutes les institutions de l’Etat capitaliste (banque, assurance, ministère, fast fashion, luxe, etc….).
La casse n’est pas toujours un déchaînement de violence gratuites ou justifiées par un contexte, ces actions peuvent être le continuum d’une pensée politique forte.
Pourquoi ils ne cassent pas ?
Beaucoup dans le mouvement sont contre la violence. Et c’est tant mieux : ce mouvement est ample, il permet à beaucoup de monde d’exprimer ses revendications politiques de la manière qui lui irait le mieux dans le contexte actuel. Ceux qui ne veulent pas casser ne cassent donc pas. Par contre, on les entend assez peu taper sur leur collègues “violents”. Ils disent, “ce n’est pas mon mode d’action”.
Séparer les manifestants des casseurs, c’est désolidariser un même combat aux modalités différentes. Et cela ne veut pas dire que l’on est d’accord entre nous, que toutes les modalités nous vont. Cela veut simplement dire que la situation exige de regarder ce qui nous rassemble avant ce qui nous sépare.
(des)servir le mouvement ?
On entend beaucoup dire que la casse desservirait le mouvement, le rendant illégitime.
C’est vrai que ces dernières années, avec tous ces mouvements sociaux plus classiques, on a vu énormément de changements advenir (non). L’enjeu n’est donc plus de se rendre audible par le pouvoir en rentrant dans ses bonnes grâces, l’enjeu est de se rendre audible par notre propre force. Car en 2026, Tout mouvement de rupture est dénigré. Intrinsèquement, il sera dénigré. Et plus il est dénigré, plus ça dit de l’inquiétude qu’il provoque chez le pouvoir en place, que ce soit par ses revendications, sa puissance, ou les deux.
Mettre la non-légitimité du mouvement sur le dos de la casse, c’est ignorer la lutte qui se joue entre manifestants et espaces de pouvoir de manière systématique depuis des années.
Ce qui dessert le mouvement, c’est l’instrumentalisation qui en est faite par la justice, le pouvoir, les médias mainstreams.
Une justice de classe qui s’abat sur ceux arrêtés.
Les individus désignés “pilleurs/casseurs” (plus souvent ceux chopés sur place après le moment de casse), jugés en comparution immédiate depuis lundi, écopent régulièrement de peine de prison ferme, alors même que la quasi intégralité d’entre eux ne présentait aucun antécédents judiciaires.* C’est la violence institutionnelle (préjugement classiste et raciste) qui abat son marteau alors même que la violence des casseur/pilleur peut être vu comme une manifestation politique, par les corps, de cette violence intériorisée.
Du fait de cette justice de classe il y a une nécessité morale et politique de soutenir tous les manifestants même les plus virulents, même si l’on est pas en accord avec ces stratégies. On voit déjà les premiers récits de vies détruites, et la justice expéditive touche toujours les mêmes populations.
Les mêmes images en boucle, partout.
Il y a un contraste important à visibiliser entre l’émotion face aux images du 17/10 et la destruction effective, silencieuse et presque invisible, de toute forme de bien commun dans un Etat devenu simple promoteur du néolibéralisme.
On voit des médias qui s’apitoient sur la perte du patrimoine simplement quand il brûle sous nos yeux alors même que la casse du gouvernement macroniste dans le domaine de la culture est énorme.
Le traitement des “dommages” de manière générale est aussi signifiant : on parle du patrimoine, des coûts de reconstruction etc., jamais des conséquences pour les personnes mutilées, la prise en charge de leur soin, les possibles procès qui ne serviront à rien et qui entraînent eux aussi des coûts.
Enfin, l’utilisation de mêmes images en boucle va jusqu’à desservir la figure même qu’elle prétend plaindre : on a vu des commerçants expliquer ces derniers jours que le traitement médiatique catastrophiste invisibilisait les réouvertures de commerces et effrayait les client spotentiels, à un moment ou ils en auraient le plus besoin.
Faut-il casser ?
On aurait beau jeu ici de dire s’il faut casser ou non. Le mouvement s’autodetermine, celles et ceux qui le font vivre discutent, choisissent, prennent des initiatives. Et Iels apprennent. Comme à chaque fois.
Cela ne nous empêche pas de penser des trucs.
Evidemment, casser c’est avant tout se mettre en danger, et vu la repression actuelle, il ne faut pas le sous-estimer. Cela entraîne aussi des traumas pour les employés, et des pertes pour les propriétaires. Et être propriétaire ne signifie pas exploiter le monde entier et rouler sur l’or. Pas toujours. L’idée n’est pas de rentrer dans un réflexe de classe débile à la sauce “c’est des patrons ils méritent”. Les pillages ont pu causer de la douleur, des pertes indélébiles, etc.
Mais ce qu’il faut bien comprendre avec la période, c’est que nous sommes à un point de rupture. Et parfois lors de telles bascules, on ne peut pas concilier complètement nos affects et nos pensées politiques.
Nous ne sommes pas pour la casse, pour le pillage, pour tout ça. Nous aurions aimé que ce soit différent. Nous sommes profondément désolés de voir ces gens qui perdent leurs commerces, ces employés qui ont eu peur.
Mais pour être à la hauteur du moment politique, nous devons constater collectivement qu’en arriver là signifie que les autres courroies d’expression ne fonctionnent pas. Les gens ont faim, se font tabasser et ne sont pas écoutés. C’est ce message politique qui doit être entendu, et si nous passons notre temps à le nuancer parce qu’il n’est pas exprimé comme nous le voudrions, nous l’invisibilisons.
C’est aussi ça, être au point de rupture, comprendre que l’urgence c’est plus de faire des leçons aux camarades mais d’obtenir des réponses, de gagner du terrain avant de finir complètement asphyxiés.
*un système d’autant plus répressif qu’il est la conséquence de 10 ans de macronisme (circulaire diverse de garde des sceaux) pour permettre à cet outil de s’exprimer désormais contre des manifestants.