MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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Le cabaret des métastases

Par Enthea

Illustration d’Anastasia Renauld (@_nas_studio_)

« Laissez vous effeuiller pour la bonne cause »
* campagne de sensibilisation 2023 de la mairie de Puteau contre le cancer du sein

Laissez-vous tripoter sensuellement et regarder de manière lubrique pour la bonne cause. Abandonnez vos corps à nos regards même si vous n’êtes pas à l’aise, parce que c’est comme ça.
Montrez-nous vos seins.
On veut des boobs ! On nous les a promis.
C’est octobre rose, bordel !

Est-ce que je vais trop loin ?

La tournure de cette campagne me fait vomir. Cette notion de « se laisser faire » qui arrache le consentement sous couvert d’acte médical, beurk. « Pour la bonne cause », soit le fameux « c’est pour ton bien », sans plus de discussion. Le tout sous la métaphore de l’érotisme : on s’effeuille (ou plutôt, on se FAIT effeuiller, en tant qu’objet sexuel passif) : on est au cabaret.
Mmmmm sexy…
Un cancer ? Peut être. Mais avec sensualité SVP.

En roue libre : Jean-Michel de la comm’ nous partage son fantasme.
Sans trop réaliser que le but pour nous, ce n’est pas de faire un strip-tease à notre médecin, c’est tout simplement d’essayer de ne pas mourir dans les prochaines années. Combien d’entre nous se passent ou se sont privées de soins médicaux parce qu’elles n’étaient pas à l’aise avec les pratiques intrusives (et parfois violentes) sur leurs corps ? Ta blague est nulle, Jean Mi. Tu ne comprends même pas le sujet.

Ça fait bien longtemps que je suis énervée chaque mois d’octobre : au lieu de me concentrer sur ma santé et celle de mes ami·e·s, je vomis devant la sur-utilisation et la sexualisation des corps dans les campagnes de communication.
Depuis 15 ans, j’évolue dans le milieu de la photographie. J’ai été beaucoup modèle, puis, lassée des ordures que j’ai croisées, j’ai préféré devenir photographe. Mais quoi qu’il en soit je ne peux pas échapper sur mes réseaux, à la déferlante de corps dénudés, sexualisés, jeunes, blancs, valides, beaux, et immortalisés par des photographes qui prennent soudainement très à cœur la santé des femmes, au mois d’octobre. (Mais pourtant malgré l’engouement que l’on retrouve lors d’octobre rose, toujours rien sur le SOPK ou l’endométriose. Messieurs les photographes, où êtes vous ? Ces maladies ne sont-elles pas assez sexy pour mettre en valeur vos talents ? Parce qu’elles ne concernent pas nos seins ? Ces saints seins que vous désirez opulents, fermes, en nombre pair, et surtout à disposition de votre plaisir ? La journée mondiale de l’endométriose, c’est le 7 mars. Quelle chance, il vous reste du temps pour préparer le projet !)

Bien sûr ces exemples sont frappants, et ne concernent qu’un cercle précis. Et je suis heureuse de constater qu’en 2023 les campagnes de communication à plus grande échelle utilisent de moins en moins la sexualisation des corps perçus comme féminins comme outil commercial. (Et quelle ironie ça serait, de faire son beurre sur ces seins que l’on peut perdre, sous prétexte de nous prévenir du risque.)

Pour autant, la libération du sein demeure largement conditionnelle à son esthétique et à ce que l’on a envie de voir dans l’espace public. (je ne vous fais pas de topo sur les problématiques de l’allaitement, les choix esthétiques des publicités, etc, hein, vous connaissez la chanson?)

Alors je veux voir des seins en moins, des seins qui tombent comme les miens, des seins avec la peau qui plisse comme celle que j’aurai un jour j’espère. Des seins qui ne remplissent pas un bonnet A, parce que ça ne protège pas du cancer, même s’il y en a moins. Des seins avec ces vergetures qui nous décorent le corps de manière éparse, des seins de nos sœurs racisées, parce que le cancer ça ne concerne pas que les blanches. On veut de l’information facile et accessible pour nos frères et sœurs transgenres, on veut que tout le monde existe dans cette lutte, et jeter des pavés dans cette vitrine publicitaire qui transforme l’information médicale en défilé de la bonne meuf. Pour qui ? Pourquoi, faites-vous cela ? Parce que si octobre rose est une problématique de santé publique qui a pour but de toucher toutes les personnes concernées, alors pourquoi est-ce qu’on l’esthétise et sensualise de cette manière, au détriment des possibilités d’identification ?
Et pourquoi encore et toujours ce besoin de nous réduire à des objets ou actions sexuelles ?

Ce bon vieux male gaze* qui ne nous lâche pas et impacte nos décisions, jusqu’aux campagnes de communication qui doivent nous sauver la vie.Je suis fatiguée de l’utilisation de nos corps (et plus spécifiquement par des personnes non concernées), à des fins érotiques jusque dans la maladie.
Prenez soin de vous.

Love.
Fight.

*Le “male gaze”, traduit mot à mot comme « regard masculin » a été défini par en 1975 par la réalisatrice et critique de cinéma Laura Mulvey. En réalité, il est défini comme le « regard neutre » ou «regard de référence », également applicable aux femmes ou à leurs réalisations, et qui concerne la manière dont les corps sexisés sont réifiés, morcelés et sexualisés. Par exemple au travers des films, livres, publicités, qui font le focus sur les seins et fesses des femmes, qui les sexualisent pour vendre tout et n’importe quoi, et leur coupent la tête et évincent toute identité, pour les réduire aux zones sensuelles, etc.