MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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Toi et Rafah 

Par Charlotte Giorgi

Photo de Quin Stevenson sur Unsplash

Dans mon lit je tourne et retourne. Je ne sais pas, d’ailleurs, pourquoi on dit qu’on tourne. Moi je m’enfonce dans le matelas, je défais mes draps, je m’énerve entre deux gorgées d’eau et un rapide pipi. Ça fait quelques semaines que ça dure. Je dors mal. Plutôt : je m’endors mal. C’est un peu la faute du Prozac, mais il a bon dos. Je me demande comment on peut dormir tranquillement, en entendant les nouvelles de Rafah, ou en étant amoureuse de toi.

Je me demande qui de toi ou Rafah m’obsède le plus. Le matin, les infos nous préparent au pire, entre deux autres titres, comme si de rien. Après avoir rasé Gaza, les tirs et les bombes et les folies de l’armée israélienne se dirigent vers Rafah, où sont massés plus d’un million de Palestinien·nes que l’on a poussés à s’entasser là, terrorisé·es, après l’explosion de leurs maisons et la destruction consciencieuse de leur repères, des traces de leur existence. Dans ma tête, tourne en écho cet enregistrement. La voix d’une petite fille, qui s’appelait Hind Rajab et qui appelait à l’aide les secours alors que toute sa famille venait de se faire tuer. Sa petite voix qui s’est tue, ou plus exactement que l’on a tue, et qui dit : “j’ai si peur, venez me sauver”, et qui n’a pas suffi à désarmer les soldats qui l’ont tuée, elle, ses proches et les ambulanciers venus la secourir. Elle avait 6 ans. Elle est morte assassinée, comme tant d’autres enfants victimes d’une guerre qui n’en est pas une. 70% des victimes de la guerre qui n’en est pas une sont des femmes et des enfants. 60% de la population de Gaza aurait moins de 18 ans. Ce n’est pas une “guerre” contre des “terroristes”. C’est un génocide contre une majorité d’enfants. Hind en faisait partie, elle en fera partie pour toujours. Elle sera l’enfant de 6 ans qui n’a pas ému les gens qui la condamnaient. On n’émeut pas des génocidaires. 

Je pense à ça, en m’enfonçant dans le matelas. Je pense à tout ce qu’on lit sur elle “a été retrouvée sans vie”, “est morte”, “disparue”. Et je me demande quelle force d’autopersuasion il faut à tous ces gens pour ne pas vouloir écrire en toutes lettres que les soldats israéliens ont tué cette petite fille. Ses bourreaux ont des noms, et toute leur immunité, malgré des mois de crime, des années de piétinement des droits humains, et les alarmes d’une Cour Internationale de Justice, vous en conviendrez, pas si terroriste que ça. 

Je pense à ça et à la Saint Valentin. La Saint Valentin qui paraît toute petite, débile. De toute façon on ne la fêterait pas. Ce n’est pas notre genre, la niaiserie. Les trucs qui dégoulinent. Je pense à toi et au fait que c’est étrange de mêler Rafah et toi. Je pense à comment expliquer dans le billet que j’écrirai, demain au réveil, que t’aimer me donne des exigences morales, me pousse au cul et met le feu aux poudres. Je pense à comment je t’aime, à comment je peux t’aimer alors qu’il y a Rafah et cette ombre qui plane au-dessus de tout, toutes ces fois où il faut être à la hauteur et où personne ne l’est. 

Comment je peux t’aimer dans ce monde où il y a Rafah et comment tu ne peux pas être la solution à tout et comment je peux penser à tes cils, et puis à Hind. Tu as des fois des cils d’enfants. Je me demande s’ils t’auraient abattu. Je sais que non. Parce qu’on est blancs, parce qu’on n’a jamais été les enfants palestiniens massés à Rafah. Je me demande s’ils auraient abattu Hind, quoi qu’on ait fait. 

Je ne suis capable de t’aimer que si c’est fait dignement, et que le fond de moi n’est pas en vrac. Je suis capable de t’aimer parce qu’on est dignes et qu’on écoute les enregistrements où Hind crie sans penser à la guerre, mais en pensant aux génocides. Je t’aime tellement d’être digne dans cette époque, je mélange tout dans mon lit qui est le tien, et j’espère qu’on pourra s’aimer putain de bien, à Rafah aussi, dans quelques temps. 

motu

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