Par Charlotte Giorgi
8 mars 2024, et une page blanche. Est-ce possible? Ne plus réussir à être féministe le jour où tout le monde l’est?

Voilà. Nous y sommes. 8 mars, et cette page est restée blanche. Vide, toute la semaine. Je n’arrive pas à être féministe sur demande. Je ne suis pas spécialement féministe aujourd’hui, pas plus qu’hier en tout cas. Peut-être même un peu moins. Ma force n’est pas constante, ma colère s’apaise de temps en temps, et je vis parfois en pensant à autre chose. Aujourd’hui, par exemple. J’en ai marre de ne pas être assez féroce, de ne pas assez me débattre, mais parfois, ouais, je l’avoue bien volontiers : je suis fatiguée. J’aimerais que d’autres prennent le relai, j’aimerais m’avachir sur un canapé et me laisser bêtifier. Rien à foutre des grèves et des violences et de tout cramer, des fois. Je me suis levée ce matin, et j’étais vide. J’ai vingt-cinq ans, la semaine dernière c’était mon anniversaire et je ne pensais qu’à m’amuser. Je suis désolée. Je m’excuse parce que je sais que l’on m’aime beaucoup par mes rages, et que tout le monde les trouve belles. Dégouliner d’amour, excuser, rire, chercher à comprendre, à dialoguer, à accorder son pardon, ça ne me rend pas belle. Je fais un peu pitié, alors que toutes les autres flambent dehors, avec mes considérations mollassonnes. Je ne crois pas qu’elles le soient. Je crois que le repos est féministe, je crois que la tendresse est féministe, je crois que les actes gratuits sont féministes. Je crois que je suis forte. J’en suis sûre. Je m’en persuade. Je résiste à la férocité du présent, comme je peux, et surtout comme je veux. J’élabore mes stratégies, pour durer. Pour faire tout ça pour quelque chose. Pas pour les choses nobles ou la dignité ou des trucs auxquels j’aspirerais. Pour vivre. Survivre. Être là. Avec amplitude. Avec variations. Avec des jours différents, des modulations, être moi, vraiment complètement. Je pense qu’on peut pas s’en demander beaucoup plus, si on est complètement honnêtes. Espérer plus, toujours. Mais s’engloutir sous les grandes morales me paraît vain, et assez écrasant, en vérité.
Je ne sais pas si c’est bien, de raconter ça le 8 mars. J’ai l’impression que tout le monde se force, fait un petit effort. On sort les pancartes, les promos, les pubs, le bruit. Et aujourd’hui, moi, je n’y arrive pas. Je suis fatiguée. J’ai mal dormi, je suis malade. Et après tout, qu’est-ce que ça peut bien faire? Ce sont des questions collectives. Mon petit cas n’intéresse personne, ou en tout cas, il ne doit pas faire résonner des problématiques générales.
Dans mon pays, aujourd’hui, pour la première fois dans le monde entier, la liberté d’avorter est inscrite dans le droit constitutionnel. On nous a refusé le “droit”, car ce mot ne leur plaisait pas. Liberté c’est mieux, apparemment. C’est là, flottant, mais rien ne dit que les conditions sont garanties pour qu’elle devienne un droit. On peut s’en saisir, c’est tout. On ne peut pas nous en désaisir, c’est déjà ça. Mais dans un pays où les services publics sont rognés de toutes parts, où l’on est pauvres, où l’on se réarme démographiquement, les droits, où on se les carre? J’ai vu des filles pleurer. Dans le monde entier, on force l’admiration car partout le droit des femmes à disposer de leur corps est bafoué. C’est con, mais les choses sont toujours des luttes. Des vents contraires, aussi stupides et insensés soient-ils, sont là. Tous les jours de l’année. Ça ne me fait ni chaud ni froid – je sais, c’est grave –, parce que j’y suis habituée. Sur ce petit endroit à nous sur le grand internet, on a écrit des tas de choses féministes. On se bat farouchement. Pied à pied. On hurle.
Et puis le 8 mars, alors que tout le monde et même les pires semblent prendre le relai, on souffle. On attend la prochaine attaque, la prochaine riposte, le prochain sursaut du vieux monde. Et on ne sort jamais vraiment des combats, car la vie n’est faite que de ça. Bravo à celleux qui sont aux aguets tout le temps. Moi, je n’y arrive pas sur commande, pas tout le temps. Mes tripes sont en grève, et j’en ai assez de les donner dans tout, tout le temps.
Je nous souhaite des plaisirs, rien qui entrave, de la paix, des ami·es pour partager les victoires et les fatigues, avec qui aller se faire avorter, ou accoucher à la maison, dans une piscine gonflable. Je nous souhaite de faire du mieux qu’on peut, et d’être honnêtes. Je nous souhaite de durer autant que les luttes dureront. C’est ce que j’ai de mieux en tête.