Par Rose
Envie de tuer des gens ce matin. Envie d’hurler « qu’est-ce qu’il vous prend ? ». Envie de trouver ce que ça raconte de nous. Et Rose s’est mise en quête.
Le mois dernier, un vélo cargo m’a frôlée-dépassée sur une piste cyclable, il m’a surprise, je lui ai fait remarquer, il s’est retourné et il a dit « nique ta mère ». L’année dernière, mon voisin a installé un jacuzzi qui chauffe et filtre en permanence et a transformé le silence en crises de nerfs, je lui ai fait remarquer, il a dit « ici, c’est chez moi ». Il y a quelque temps une voiture a souhaité doubler la mienne par la droite, l’a finalement fait, a pilé et a failli tous nous tuer, j’ai crié, on m’a fait un doigt.
Les trois fois, ces fois-ci et absolument toutes les autres, ma réaction a été celle d’un désir de violence, l’image fut nette : une barre de fer, de l’élan, et le choc au niveau de leur visage. Une pulsion de vengeance, une pulsion de douleur, une pulsion de punition immédiate. Toujours, ce besoin de faire mal et d’humilier. De venger mon injustice. Et l’image me hante pendant toute la journée, je raconte mon histoire le lendemain. Et pendant la semaine. Et même encore l’année d’après. La trace est vive, l’injustice ne me quitte pas.
Dans les histoires simples, à la morale limpide et à la gratification immédiate, les fautifs reconnaissent leurs torts, s’excusent, et tout est ordonné. Dans ma vie complexe à la morale inexistante, les fautifs m’insultent, me rembarrent et se gaussent de toute leur fierté placée sur l’autel de leur inconséquence.
Comment garder son calme quand l’insulte remplace l’excuse ? Comment tendre la joue gauche quand celle de droite montre les dents ? Où est-elle passée, la peur du jugement dernier ?
Mon sentiment d’injustice est quotidien, intime et politique. Parce que les fautifs qui se gaussent n’évoluent pas seulement sur mes pistes cyclables, ils passent à la télé, ils gagnent des élections, ils envahissent des pays. Ils commettent des génocides. Et ils ne rencontrent rien d’autre que l’impunité. Alors quand l’impunité me bouscule en pédalant, termine ma tranquillité, joue avec ma vie sur le macadam, c’est toute la justice du monde qui me hurle de trouver une barre de fer et de massacrer l’indécence.
Mais l’injustice est aussi vieille que nos sociétés humaines et le monde n’est pas plus violent qu’hier. Qu’est-il donc arrivé à ma joue gauche ?
J’ai récemment commencé à me rendre à une nouvelle évidence : je ne supporte plus rien. Je ne supporte plus qu’on me colle dans les queues, je ne supporte plus qu’on s’arrête en plein milieu du trottoir sans prévenir, je ne supporte plus qu’on rentre dans le métro sans d’abord me laisser sortir, je ne supporte plus qu’on ne réagisse pas vite, qu’on soit ailleurs, qu’on me marche sur le pied. Je ne supporte plus de devoir être vigilante et dans l’anticipation de tous les êtres humains, constamment, qui m’entourent. Je ne supporte plus de devoir m’écarter, me justifier, pointer l’injustice et forcer à sa reconnaissance. Je ne supporte plus de devoir me battre pour mon espace, mon droit au calme, à l’innocence. Je ne supporte certainement pas qu’on me fasse un doigt après avoir mis ma vie en danger.
Ce n’est pas le monde qui a bougé. C’est moi qui suis de moins en moins souple. Je me transforme en barre de fer. Rigide, phallique, froide. L’altérité me pèse quand elle me heurte. L’individualisme m’enrage. L’inconséquence me rappelle l’ensemble de tous nos abandons collectifs, de notre repli sur nous seuls, de notre croyance inébranlable en notre caractère singulier et formidable. Après nous le déluge et les insultes fusent.
Car peu importe ce que mon voisin ressent si j’estime que son monde n’est pas le mien. Et peu importe les blessures que j’inflige si j’estime que je suis la.e seul.e qui mérite d’être sauvé.e.
Je ne supporte plus rien car mes injustices portent le poids d’un avenir solitaire. Alors que je rêve de commun, de soin et de souci, on m’offre du distinct, du détachement et de l’orgueil. Alors que j’ai le besoin immense qu’on se reconnaisse, qu’on se regarde et qu’on se porte, la couverture est tirée, chacun se sauve d’abord, et les défaites rassurent. Nos individualités additionnées ne formeront rien d’autre qu’une compétition infinie. Il faudrait pourtant qu’on nourrisse la masse, qu’on se pense en vivant, en meute, que nos faiblesses appellent aux forces des autres et que nos (inter)dépendances soient assumées.
Je ne suis rien sans vous. Je ne suis rien sans tous les autres. Je ne serai sauve qu’à condition qu’on le soit tou.te.s.
Chaque insulte me ramène à mon éternelle solitude. Chaque faute non reconnue me renvoie au néant. Faillir à reconnaître l’espace de l’autre, ses blessures et son chemin, c’est nier son être. Et nier les êtres, c’est nier l’humanité. Alors, même le déluge n’aura plus rien à détruire.
J’ai besoin de me savoir multiple, parmi les autres, et à ma place.
Parce que si je ne suis pas à ma place ici, alors où ?
Et si je ne suis pas à ma place maintenant, alors quand ?