MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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Les femmes ménopausées sont-elles lesbiennes ?

Par Enthea

La plume d’Enthea nous avait manqué : elle nous revient pour partager les réflexions qui accompagnent son travail de recherche des interstices d’émancipation de ce monde encore tarabiscoté dans les représentations clichés, normes oppressives et autres injonctions commerciales. Ici, elle explore les portes ouvertes (et non fermées) par la ménopause.

Crédit photo : Planning Familial 21, dans le cadre du projet « Ménopause ».
Photographe : Enthea Malfondet
La ménopause : assignation stigmatisante ou outil de résistance ? Peut-on dynamiter les rapports de pouvoir inhérents à l’hétérosexualité juste en vivant notre meilleure vie ?

« Ça sent la ménopause… »

J’ai entendu cette phrase en mars 2025 de la bouche d’un humoriste français, qui utilisait cette métaphore pour décrire un aliment qui le dégoûtait.

Un dégoût qui me contrarie, parce que nous, les personnes menstruées, composons environ 50% de la population. Et la ménopause fait partie intégrante de notre parcours des menstruations (si on a la chance de vivre assez longtemps). Pour être plus précise, la ménopause/péri-ménopause s’invite dans presque la moitié de notre temps de vie, en moyenne. Et pourtant, cet état est utilisé pour nous insulter, nous rabaisser, (au même titre que « tu as tes règles ou quoi ? »). C’est également un argument pour nous freiner dans nos carrières, une raison pour nous chasser de l’espace public, nous silencier, une justification pour brider nos sensualités, pour contrôler nos corps, etc…

Mais qu’est-ce que signifie en réalité cette entrée dans la ménopause ?
On connaît par cœur l’existence des bouffées de chaleur, ainsi que d’autres signes physiologiques qui peuvent accompagner cette transition (ce n’est pas systématique, et beaucoup de personnes ne traversent pas de grosses difficultés). Cependant la ménopause est tellement pathologisée, perçue comme une « maladie » (1), comme une étape critique (2),  que l’on invisibilise la liberté qu’elle procure. Du côté de l’allègement physiologique, on peut compter :

  • La fin de la charge menstruelle : on utilisera l’argent des tampons, culottes de règles, cup et autres joyeusetés, pour aller boire des verres en terrasse avec nos copaines.
  • La fin de la charge contraceptive que l’on porte seul·es, fini les tests de grossesse, la panique en cas de retard. (Et fini les questions intrusives sur notre éventuelle procréation.)
  • La fin des SPM (syndrômes pré-menstruels) qui créent des douleurs abominables à la poitrine, au ventre, partout. Qui empêchent de dormir, donnent des nausées… On utilisera cette énergie pour lutter. Ou pour se reposer.
  • La fin des règles et l’ensemble des signes sympathiques qui les accompagnent : la constipation suivie de sa diarrhée fulgurante, s’évanouir de douleur sur les toilettes, défoncer son frigo, avoir la migraine, avoir l’impression d’être grippée pendant 3 jours, souffrir assis·e, allongé·e, debout.

Et on pourrait continuer cette liste longtemps.

Et puis les enjeux de la ménopause dépassent largement les signes physiologiques : c’est dans les récits, les représentations collectives, les imaginaires sociaux qui l’accompagnent qu’elle prend toute sa portée. Dans le cadre des recherches pour ma thèse et mon travail, je suis amenée à échanger régulièrement avec des personnes ménopausées, à écouter leurs témoignages, absorber leurs vécus, à apprendre de leurs parcours. Ces personnes, rencontrées lors de groupes de discussions et d’entretiens individuels me parlent de leurs vulnérabilités, souvent sans filtre. Mais involontairement, elles me partagent aussi et surtout leurs forces. Je ne leur ai jamais dit combien, grâce à leur honnêteté, elles me donnent les armes pour me construire un avenir plus apaisé, en tant que personne menstruée. J’absorbe leurs mots, la puissance dont elles font preuve pour s’émanciper des injonctions violentes qui leur collent à la peau, leur détermination et « ne plus se laisser faire », leur affranchissement des règles du « marché à la bonne meuf » (3), les « … On s’en fout, quoi ! », et toute la complexité et les doutes qui accompagnent le fait de vivre dans des corps sexisés.
Cette démonstration de puissance, de transgression, cette résistance à nourrir la domination patriarcale, m’a amené à me demander : les femmes (4) ménopausées sont-elles lesbiennes ?

Bien sûr la question ne se pose pas sous le prisme de la sexualité des personnes concernées, mais d’une forme de performativité, d’une résistance aux injonctions patriarcales, qui critiquent l’hétérosexualité comme système de pouvoir (Coffin, Le génie Lesbien, 2020). D’une part, je fais le triste constat que les femmes ménopausées sont collectivement considérées comme n’étant plus des femmes. Et dans un second temps, j’observe leur émancipation de leur statut de “femmes” (en tant que groupe social qui se pense par sa relation particulière à l’homme), et la manière dont cette posture leur permet de construire des stratégies relationnelles hors des logiques de domination propres à l’hétérosexualité.

On retrouve cette mise à distance du statut féminin dans les discours médicalisants du XIXᵉ siècle, notamment dans les premiers écrits qui définissent encore la ménopause telle qu’on l’entend aujourd’hui. Dans un traité médical de 1836, un médecin décrit cette période comme le moment où « la femme, dépouillant peu à peu ses caractères distinctifs, cesse, pour ainsi dire, d’être femme en perdant la faculté de devenir mère » (Pétrequin, 1836). Ce détachement au statut de femme pour devenir néant marque encore aujourd’hui nombre de nos représentations contemporaines. Il peut notamment se retrouver dans ce que l’Association des Acteur et Actrices de France nomme « le tunnel des 50 ans » : les actrices disparaissent de l’écran peu avant leur 50 ans, à l’âge de la ménopause sociale (5), et réapparaissent ensuite vers l’âge de 70 ans, dans des rôles de « grand-mères ».

Un an et demi d’enquête (6) menée auprès des personnes concernées m’a aidée à  percevoir à quel point la période de la ménopause est charnière dans le rapport au corps et aux injonctions qui lui sont liées. Les « … On s’en fout, quoi ! », balancés en riant par ces femme, font échos aux diverses manœuvres qu’elles ont développé, pour s’émanciper des pressions portées toute leur vie. Leurs stratégies de séduction et le rapport qu’elles entretiennent à l’amour se tissent avec une envie de liberté, d’autonomie, un besoin de se réapproprier leur puissance et reconstruire un lien fort avec elles-mêmes, de vivre leur corps le plus loin possible du tracas des pressions normatives auxquelles elles ne peuvent de toutes façon, plus répondre pleinement.
Les manières dont-elles se racontent, au croisement d’injonctions encore très ancrées et de nouvelles postures relationnelles sont novatrices (à une époque où le divorce (7) leur est beaucoup plus facile), et inspirantes : elles posent les bases de réflexions qu’il ne tient qu’à nous d’enrichir, avec les armes de nos générations.

Puisque les femmes ménopausées ne sont visiblement plus des femmes, et que selon Witting  (8) « ce qui fait une femme, c’est une relation sociale particulière à un homme », et c’est également pour cela que « les lesbiennes ne sont pas des femmes », alors… Peut-on se demander si, finalement, par la résistance qu’elles proposent aux rapports de pouvoirs hétérosexuels,  les femmes ménopausées ne sont-elles pas lesbiennes ?

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(1) Entendu lors d’un micro-trottoir sur la ménopause au centre ville de Dijon en octobre 2024

(2)  DE GARDANNE, Charles‑Pierre‑Louis. De la ménopause ou de l’âge critique des femmes. 2ᵉ éd. Paris : Méquignon‑Marvis, 1821. 452 pages.

(3)  DESPENTES, Virginie. King Kong théorie. Paris : Grasset, 2006. 158 p. ISBN 2‑246‑68611‑3 ; 978‑2‑246‑68611‑8
(4) Ici le mot femme s’entend comme le groupe sociale de personnes perçues comme femmes et subissant des discrimination genrées, indépendement du genre réel des individu·es.

(5) Ménopause sociale (Yvonne Verdier, 1979) : injonction sociale à ne plus se reproduire, apparaissant bien avant la ménopause physiologique

(6) Enquête menée majoritairement auprès d’un public favorisé, ce qui influe sur leur privilège à pouvoir s’émanciper de certaines injonctions

(7) 64 % des divorces ont lieu entre 39 et 59 ans. 75% de ces divorces sont à l’initiative# des femmes, sur : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3303338?sommaire=3353488

(8) Wittig, Monique, La Pensée straight, Paris , Balland, 2001, 157 p.,ISBN 2-7158-1264-2

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