
Dans un train climatisé au point que je sens l’angine arriver (après une semaine à 37 degrés dans le sud Ardèche), mon téléphone vibre dans tous les sens.
Pas d’amis qui demandent des nouvelles ou d’amoureux éploré qui ne se remémore les semaines de vacances à se suçoter le cou. Juste France Info, tout content de m’envoyer notif après notif après un été de plus à commenter la baisse de fréquentation des glaciers de bord de mer. J’imagine les journalistes engoncés dans leurs costards, tout excités par une nouvelle année à commenter de manière robotique les nouvelles plus absurdes les unes que les autres qui nous parviennent à la pelle en ce début de XXIe siècle.
Je me tâte à faire une sieste, ballotée par le TGV qui me ramène à Paris (ville maudite que je n’ai pas réussi à quitter plus de deux semaines consécutives parce que j’ai un faible pour les malédictions). Je me tâte à faire une sieste, sauf qu’en deux coups d’oeil sur mon fond d’écran défiguré par des éclairs d’alerte info, je lis en diagonale qu’un streamer est mort en direct après avoir été roué de coups pendant une dizaine de jours pour le seul plaisir des spectateurs à pop corns, plusieurs milliers à ce qu’on dit. Tiens, l’ONU a déclaré la famine aujourd’hui, relate une brève insipide. Un incendie titanesque ravage l’Aude, je lis entre deux battements de cils. De là où je reviens aussi, nous avons croisé des pompiers à l’affût d’un feu qui nous entourait et menaçait de reprendre à tout moment.
Quelle belle époque pour être en vie. J’ai décidé de faire une sieste malgré tout.
Nous étions le 18 août 2025. Il restait deux semaines avant de reprendre la plume sur le média. Pour répondre à des exigences impossibles : rapporter des vérités douces à entendre, ne pas être trop “négatifs”, “anxiogènes”, “critiques”. Attention, vous allez les perdre. Attention, les gens veulent être abreuvés de nouvelles qui n’existent pas : tout va bien, tout ira bien et il n’y a rien besoin de faire pour que ça aille. Ne vous avisez pas de leur donner les outils pour. Mieux vaut leur dire que tout est déjà là, à dispo. Que c’est comme ça. Qu’il n’y pas le choix.
Les gens sont fatigués. Et ce n’est même pas encore vraiment la rentrée. Les gens sont fatigués en vacances, en rentrant et quand ils repartiront. Ce n’est pas une question de rentrée. Et de toute façon ce sont à peine des retrouvailles, timides et encore bronzées, avec le monde du travail et des discours lisses. Finis les blagues de la plage, les cocktails chargés sans conséquences et les exclamations un peu border. Les gens sont fatigués de retrouver ces cocons dont ils savent bien qu’au fond, ils ne les protègent de rien du tout. Ces intérieurs cosy, ces routines bien huilées et l’horizon bien circonscrit des possibles.
Les gens sont fatigués, et on se dit que c’est la nécessité de faire un choix qui les épuise.
La division et ces hystériques qui font de tout un débat avec des cris, des engueulades et des fureurs splendides. Les guerres et cette tristesse de fond. La crise et la manière dont elle se rappelle à nous à chaque JT. La multitude de marques de jambons ultra transformés dans les supermarchés. Choisir est épuisant. Et rien n’est plus arrangeant pour celles et ceux qui aiment à nous écraser qu’un peuple qui pense que se choisir un autre destin, un autre commun, est éreintant.
Ce qui éreinte vraiment ? La dissonance entre ce que l’on sait, au fond, possible, et l’impossibilité qu’on monte en épingle un peu plus chaque jour. Entre l’immondice du moderne, et l’impuissance dont on se plaint avant d’avoir essayé quoi que ce soit. Ce qui fatigue, en réalité ? Se concentrer sur les statistiques du taux par clic d’un email marketing vérifiées par un manager en burn-out, plutôt que de regarder ses enfants droit dans les yeux et leur demander ce qu’ils voudraient changer à l’école, au monde, et aux gens. Ce qui nous coûte ? Un système qui nous fait courir dans une roue de hamster en maintenant que les portes pour en descendre sont closes. Il suffirait de poser un pied en-dehors de cette roue pour constater que c’est cet éternel tournis qui nous pèse.
Le choix d’un autre destin, si nous n’avions pas appris docilement à en être fatigués d’avance, pourrait pourtant nous régénérer.
Depuis cette bonne sieste dans un TGV Montélimar-Paris Gare de lyon, j’ai défait ma valise, arrosé mes plantes, et commencé un nouveau carnet. J’ai parcouru avec une joie de rentrée scolaire les contenus des nombreux tracts qui appellent à tout bloquer le 10 septembre. Quelle joie j’ai eu à constater que notre camp politique, celui des merdeux qui ne sont pas fatigués, fourmillait déjà. De seumards de mauvaise foi, de théoriciens un peu gauches, de bons vivants qui veulent bon vivre. De gens qui refusent que l’utopie ne nous foute en burn-out. De celles et ceux qui savent que la vie est inconfortable quand on la mène plus qu’on la subit. Depuis cette bonne sieste, je me suis juré qu’on ne m’y reprendrait pas. Il y a pas fatigue plus saine que celles des conspirations pour rendre le monde meilleur.
Apparemment, le 10 septembre c’est aussi la journée internationale de prévention du suicide.
Prévenons donc un suicide collectif : celui de nos idées, de nos rêves, de nos solidarités et de nos capacités à nous mettre en mouvement, en réclamant du temps pour ne plus être fatigués de vivre. Mettons la charrue avant les boeufs : demandons notre repos avant d’être trop fatigués pour le faire. Le 10 septembre, et tous les jours d’après, on choisit la bonne fatigue : celle des choix faits en conscience, en renoncements comme en revendications, et finalement, en luttes.
Ce média en sera.
On est heureux de vous retrouver.