PAR CHARLOTTE GIORGI
Qu’on lui coupe la tête !
Le 11 septembre, on s’éveille un peu groggy de la soirée de la veille – lancement d’un nouveau mouvement social en France d’un côté, et réveil vaporeux après nos Etats Généraux du Seum pour l’équipe Motus de l’autre. C’est peu dire que nous n’avons pas encore les yeux bien en face des trous quand nous parvient la nouvelle : un influenceur trumpiste aux positions que l’on découvre scandalisé·es, vient d’être assassiné d’une balle dans la nuque, pendant un meeting.
Décidément, le 11 septembre, ça ne leur revient pas, aux Américains.
Premier réflexe : se rappeler de manière tout à fait imbécile “ah mais c’est vrai que c’est aussi simple que ça finalement”.
On vit, on meurt. On parle, on tire. C’est si simple qu’on l’oublie. C’est vrai qu’il y a toujours cette manière là, tellement directe qu’elle en est grotesque : prendre un putain de flingue et tirer droit devant. Couper court, mais dans le sens “qu’on lui coupe la tête”. C’est drôle d’être revenus de ce mode opératoire, en bons “civilisés” alors que notre époque a tout de la brutalité politique la plus pure et violente. Mais ce jeune homme engoncé dans ses idées rances qui s’effondre en plein meeting, c’est trop frontal, trop choquant, même pour cette affreuse époque. La violence habituelle tue, comme le rappelait Luigi Mangione, doucement, en catimini. En supprimant des droits, en fermant des frontières, en sabotant les systèmes de santé, d’éducation, d’accueil. La violence trouve la plupart du temps des moyens de contourner l’effusion de sang et la traversée d’un crâne à des milliers de km/h. Charlie Kirk était de cette violence-là. Sa nécrologie faite partout a donc ce goût un peu rance. Alors que des milliers de personnes sont assassinées en live stream par des méthodes impérialistes que prônait ce jeune blanc bec, il faudrait qu’on s’attarde longuement et qu’on se repentisse parce qu’un de ces « civilisé » a trouvé la mort dans une affaire qui ne nous regarde pas. Nous ne connaissions pas Charlie Kirk avant, et nous ne nous souviendrons probablement pas non plus du nom de son meurtrier.

Et puis, viennent les certitudes : le silence après la détonation n’a rien de bon pour nous, celles et ceux qui négocions chaque jour avec la rage de voir les haines et les ignominies proliférer, et s’adosser, de plus en plus, à des figures d’une jeunesse corrompue, étriquée autant que friquée, qui parade de meeting en meeting sur la culture du vide et du doigt pointé vers “l’autre”. Même faire le mal, ils le font mal, sans élégance ni posture antagoniste reluisante, juste de la bêtise pure mais bien applaudie. Bref, tout d’un coup on se rappelle que le slogan “pas de pitié pour les fachos” tombe carrément à côté pour ces gens-là, qui n’ont même pas la classe d’être réellement intimidants, justes dans le rapport de force, ou humains, peut-être, tout simplement. On se rappelle que cette balle va simplement ricocher et donner du grain à moudre en face, alors que le tueur présumé, Tyler Robinson avait – plus qu’une idéologie claire et l’extrême-gauche au coeur, surtout la culture des armes à feu dans laquelle il semble avoir grandi, dans une famille conservatrice, mormone et au vote républicain assumé de l’Utah. Ironie du sort quand on sait que feu Charlie Kirk – l’assassiné – n’avait jamais assez de salive pour applaudir le folklore des gros flingues américains, desquels il fut finalement la victime.
Mais il nous faut avoir plus d’honneur que ces imbéciles qui applaudissent ce qui les tue, et prendre un peu de hauteur si l’on veut commenter cet évènement dans lequel la politique s’embourbe. Car déjà ça jacasse et nous accable de toute la violence du monde, nous, gauche immobile et molle dans sa grande majorité, qui contemple pourtant avec dépassement les rejetons de cette violence politique qui fait disjoncter, et avec lesquels nous n’avons la plupart du temps rien à voir. C’est nous donner trop de crédit que de nous croire aux manettes de ces crimes de sang-froid, aux loups solitaires qui vrillent, un beau jour, alors qu’ils menaient une existence tranquille. Le vent de cette brutalité manichéenne qui vient déloger le bon sens de la politique, nous ne l’avons pas soufflé. L’amour des armes à feu, du lissage des parasites, de la dignité à géométrie variable, là non plus, pas notre business. L’ego viriliste et le culte de la force pour débarrasser la “civilisation” de ses éléments les plus arriérés, là encore, nos mains sont propres.
Du meurtre de Charlie Kirk, je crois qu’il ne faut voir que le reflet d’un miroir déformant, qui vous renvoie à vous, internationale fasciste, le seau de merde que vous acclamez, que vous rêvez, que vous appelez de vos voeux – jusque dans la conférence qui a mené à son assassinat, Charlie Kirk vibrait pour les douilles et la violence décomplexée.
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : encore une fois, ce serait donner trop de crédit à ces nouvelles stars ridicules de l’extrême-droite que d’applaudir ou de considérer son meurtre comme quelque chose de politiquement fécond. Évidemment, qu’on sait mieux faire que de tuer pour faire taire. Nos arguments sont plus malins, nos collectifs sont plus puissants. Tuer n’est ni dans notre éthique, ni dans notre répertoire d’efficacité politique. Mais pas que je m’émeuve non plus outre mesure : cet assassinat est une idiotie de toutes parts, qui illustre remarquablement bien le grotesque de notre société. Circulez, rien à voir.
Qu’on pointe la violence de l’extrême gauche, c’est le jeu. Mais ce jeu commence à me, à nous ? fatiguer. On me trouvera crue, et je préfère être crue qu’infertile dans mes mots. “Je suis Charlie Kirk” disaient-ils il y a quelques jours sur France Culture. En attendant dans la rue, encore aujourd’hui en ce 18 septembre 2025, une déferlante de gens qui ont mieux à faire que commenter une anomalie de la violence politique ordinaire.
Oui, on pourrait ne faire que cela : donner naissance ou faire mourir. On pourrait s’enfermer dans le commentaire punitif sans fin, dans à qui la faute et comment expliquer ce geste qui pourrait aussi bien être inexpliqué. Mais au fond, nous savons que nous valons mieux que cela. Droits dans nos bottes, nous savons que c’est notre mouvement populaire qui prône la vie et les engueulades criardes, face à des forces de mort qui n’ont qu’à se dépêtrer de leurs contradictions. Nous avançons, brutalité politique ou non, vers un horizon dégagé d’absurde, plein de sens et d’honnêteté intellectuelle.
À bon entendeur, salut, que les morts soient en paix, les vivants n’en seront que plus redoutables.
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Sources :