PAR CHARLOTTE GIORGI
Nous sommes des ratés!
À l’heure où j’écris ces lignes, mon équipe (30 personnes travaillant bénévolement depuis plus de 3 ans à rendre les luttes accessibles) et moi-même venons d’apprendre que la commission délivrant la bourse à l’émergence de la presse (l’une des seules aides encore en place pour aider les nouveaux médias à prendre leur place) a émis un avis défavorable à notre dossier.
Malgré les qualités pointées, nous aurions un cadrage éditorial « trop flou » et un « manque d’ambition journalistique » selon les retours que nous avons.
Dans ce monde où tous les robinets se tarissent, où l’on essore les gens jusqu’à la moelle, on reproche donc à une petit média constamment dans le rouge de manquer d’ambition. Drôlerie du calendrier, cette nouvelle, nous privant potentiellement des 50 000 € pouvant changer notre vie (et qui nous auraient permis d’activer nos premières embauches pour enclencher le cercle vertueux de notre modèle économique), tombe quelques jours avant le “jour de la générosité” ou “giving tuesday”. Dans notre planning de publication, évidemment, comme toutes les associations, nous avons prévu un poussif et répétitif appel au don pour “sauver le soldat motus”. Appel au don dont nous avons suffisamment de lucidité un peu triste pour savoir qu’il sera noyé par les mille autres, et qui voudrait donner ses sous durement gagnés à un média irrévérencieux “qui manque d’ambition”, plutôt qu’à la Fondation pour le Logement qui sauve les plus précaires de l’indignité du froid, ou qu’à Action Justice Climat qui a besoin de soutenir ses activistes en procès pour avoir défendu le vivant face aux griffes de Total Energies ? Total Energies que certains ne peuvent d’ailleurs pas s’empêcher de remercier pour les miettes que leur fondation redistribue à quelques assos à droite à gauche (notamment Sciences Po Environnement il y a quelques années, héhé, c’est drôle ce que l’argent nous fait tordre pour exister).
Enfin bref, l’appel au don est lancé, mais il rebondit sur votre précarité à vous, chère audience, sur notre visibilité cassée en deux par la censure (lire par ici les dégâts infligés par les nouvelles réglementations de Meta, interdisant sur ses plateformes les publicités à “enjeux sociaux ou politiques”, autant dire la visibilité de tout contenu avec un poil de substance), et bien sûr, sur le cercle vicieux dont les pouvoirs publics, manifestement, ne sont pas prêts de nous sortir.
En quelques mots, ce cercle vicieux : des porteurs de projet qui ont besoin de se nourrir, donc troquent de plus en plus de temps disponibles contre un emploi qui remplit le ventre, ont donc moins de temps pour penser de manière pro à comment faire rentrer de l’argent dans la machine Motus (qui tourne au minimum syndical depuis des années). En bref : on s’habitue au système D, aux solidarités des copains, à être toujours maltraités par ce monde qui déteste le gratuit et ce qu’on raconte de nos luttes bien vivantes. Et les grands seigneurs de ce monde bien fermé de la presse qui a de l’argent constatent que nous n’avons aucun salarié (eh oui, qui pourrait-on payer, quand le plus vieux d’entre nous a 28 ans et que nos fortunes cumulées ne pourraient même pas assurer un an de salaire à qui que ce soit?), décident de traduire ça par un manque d’ambition, et nous contraignent à délaisser encore davantage le côté “professionalisant” de Motus. Pour peu que nous revendiquions aussi un modèle associatif, nous complétons notre panoplie de « ratés ».
Le 11 octobre dernier, le mouvement « ça ne tient plus » mobilisait plus de 350 actions à travers le pays pour la défense du tissu associatif. Selon une récente enquête, 31 % des associations employeuses disposent d’une trésorerie inférieure à trois mois. Près de la moitié des renouvellements de subvention n’ont pas encore abouti : 5 % des demandes ont d’ores et déjà été refusées et 25 % des subventions déjà attribuées sont en légère baisse et 20 % en forte baisse. 28 % des associations déclarent diminuer leurs activités, 18 % ne remplacent pas les départs de leurs employés ; 16 % annulent ou retardent leurs recrutements. Les chiffres sont éloquents et vous pouvez en trouver d’autres dans ce guide de mobilisation.
Alors, en substance :
À celles et ceux qui confondent le manque d’ambition avec la précarité,
la qualité du travail avec sa rétribution,
la lutte avec la marchandisation de nos vécus,
À tous ces médias indés qui captent toujours plus de dons, au détriment des petits. Qui rechignent à lâcher un like. Qui ignorent les appels à l’aide de celles et ceux à qui ils pompent allégrement les idées et l’énergie.
À ces institutions publiques et leurs agents qui les regardent dépérir, s’embourber dans les compromissions et délaisser le coeur de leur mission sans ciller.
À ces gens qui pourraient aider mais ne le font jamais,
À ces mauvaises langues qui estiment que l’on échoue là où l’on trouve à se débrouiller en prouvant une solidité que seules connaissent les petits collectifs en galère,
À ces affreux qui voudraient qu’on se projette dans un monde idéal alors que depuis 5 ans on flirte avec le rouge tous les mois,
À ces zinzins qui imaginent que l’argent fait le moine,
À ces abrutis qui ne lisent pas nos articles mais préjugent de la pertinence de notre travail parce que nous osons ouvrir nos bouches sans salaire à la clé, en vivant de jobs alimentaires,
À ces imbéciles qui n’ont jamais manqué de rien,
À ces fous qui imaginent qu’on va se laisser faire, fermer boutique, ou leur laisser la place de nous écraser,
À ces gens qui n’ont jamais arbitré entre la liberté de lutter et la nécessité de vivre,
À tous ces gens et leurs sbires qui gaspillent tout l’argent qu’ils ont pour nous proposer un monde médiocre,
Nous disons : notre collectif a toujours su se débrouiller. Nous continuerons d’accompagner les combats de notre temps avec une boussole sur laquelle, dieu merci, l’argent n’a pas de prise. Nos moyens sont humains, solidaires, et tout ce qu’on peut se permettre. Le reste était entre vos mains, mais il est temps de se contenter d’une indépendance farouche et d’une liberté sans bornes. Nous ne manquons pas d’ambition, nous manquons de moyens. Et même ça ne nous fait pas tanguer. Parce que nous avons la peau dure.
C’est le Giving Tuesday. Faites mentir les technocrates en costume. Donnez de l’argent aux rois de la non-ambition. N’enrichissez personne à part nos révoltes communes et populaires. Si c’est un moyen de dire que nous sommes des ratés, alors nous le sommes avec brio et fierté. Car personne n’a jamais aussi bien raté quelque chose que Motus.
Soutenez Motus, média tellement indépendant qu’on en a le seum.