MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES

A nos cheveux texturés

PAR CAMILLE

Récemment, je suis tombée sur le profil Instagram d’une femme qui réalise des transformations capillaires mais qui apprend surtout aux femmes à aimer leurs particularités, à contrecourant de ce qu’on leur a toujours dit. J’ai pleuré à chaudes larmes devant la vidéo d’une fille de 12 ans qui n’aimait pas ses cheveux crépus parce qu’on lui a toujours dit qu’ils avaient l’air brûlés.
Je suis une fille métisse qui a grandi dans les années 2000. Cette vidéo, j’aurais tellement aimé la voir lorsque, enfant, je décidais de détacher mes cheveux crépus. A cette époque, il n’y avait aucune représentation de meufs avec des gouffas, et il était rare d’associer ce type de cheveux au beau et à la féminité. Et cette absence de modèles a des répercussions et conduit à une forme de dépréciation de soi, de mise en comparaison : je répétais inlassablement à mes parents que je voulais être blonde avec les cheveux lisses comme mes copines.
Les larmes qui coulent sur mes joues en cascade me font réaliser que ce n’est pas juste une question d’esthétique ou de style, ça vient heurter quelque chose de plus profond. Voir cette jeune fille, ravie de sa nouvelle coupe, c’est la voir enfin s’aimer et accepter ses cheveux, cette particularité, ce marqueur de son métissage et de son héritage culturel.
Pourtant, parfois, masquer son altérité d’un coup de lisseur c’est juste la seule manière de se sortir des constantes remarques : « on dirait Tahiti bob », « c’est tes vrais ? », « je n’ai jamais vu des cheveux comme ça » ou encore des « je peux toucher » qui fréquemment n’attendent même pas l’accord de la personne concernée – le consentement n’était vraiment pas au goût du jour, qu’importe le sujet. Une fois, j’ai même eu droit à un traumatisant « tête de banane », quand ma mère avait tenté tant bien que mal de coiffer ma tignasse en l’enfermant dans trois tresses, pas vraiment flatteuses il faut bien se l’avouer.

Mais je me souviens très précisément de ma répulsion à l’idée de lisser mes cheveux qui, avec du recul, comprenait une dimension bien plus symbolique qu’une simple affaire de cheveux. Lisser mes cheveux c’était comme lisser mon identité afin de correspondre aux injonctions de beauté occidentales, et une manière de prendre moins de place, d’être moins visible – que j’ai perçu très jeune comme inenvisageable au regard de mon exubérante personnalité alors en construction.

Depuis mon enfance et pendant toute mon adolescence, mes cheveux faisaient très souvent l’objet de discussions, à raison de dizaines de remarques par semaine. Et même quand la plupart du temps il s’agissait de remarques gentilles, bienveillantes, leur caractère quasiment quotidien – qui ne trouvait aucune forme d’équivalence chez mes copines aux cheveux lisses – avait pour conséquence de mettre l’accent sur une « anormalité », voire dans certains cas un exotisme à peine déguisé.
J’ai pris du temps à conscientiser cette intrusion dans mon enveloppe corporelle, car j’étais aussi prise en étau entre deux pensées ambivalentes : entre la fierté presque revendicative d’exhiber mes cheveux dans un contexte où rares étaient les représentation de femmes qui me ressemblait ; et une volonté, évidemment conditionnée par l’affreux patriarcat d’être trouvée belle, et que ces cheveux texturés ne soient pas vu comme une bizarrerie. Surtout à une époque où ne pas être « dans la norme », si tant est que ça veuille dire quelque chose, ça compte, et ça peut être une grande cause de souffrance.

Je me dis que désormais les choses ont évoluées, qu’il n’est plus rare de voir une femme avec ses cheveux naturels, en témoignent les centaines de réels Instagram de routines capillaires, les trend tik tok où des personnes se crêpent les cheveux ou encore la diversité de cheveux qu’on retrouve désormais sur les catwalk des grands défilés. Mais est-ce que pour autant cette forme de « mainstreamisation » du cheveu crépu signifie une évolution des mentalités, ou bien ne représente-t-elle qu’un effet de mode ?
Ce basculement, est en réalité à mon sens, surtout une volonté des marques et donc par ricochet des pratiques de la pop culture et du net, de présenter un progressisme de façade. C’est devenu bankable, de mettre en avant des personnes issues de la diversité. L’impact des pubs, des personnalités publiques arborant une coupe similaire à la mienne, effectivement ça a du bon.
Mais cette évolution traduit également un constat plus amer : l’acceptation mécanique découlant de la mise en visibilité de femmes qui me « ressemblent » fait de ce cheveu, non plus un marqueur d’identité, mais un simple produit marketing. L’usage commercial de nos identités. Et surtout ça interroge : lorsque la mode sera passée, est-ce que nos identités auront toujours le vent en poupe ? Il y a encore du travail à faire et du chemin à parcourir puisque l’enjeu du cheveu est surtout le cheval de Troie des questions de racisme, de colorisme et donc des maux de notre sociétés qui indéniablement ont un impact sur cet amour de soi.

Et même dans des cercles « safes », dans des environnements progressistes où la présence d’identités différentes n’est pas censée être un sujet, on retrouve quand même des logiques d’instrumentalisation de ces individualités. C’est ce fameux « quota diversité », ou tokenisation[1], cette image valorisante recherchée par ses adeptes, d ’avoir dans ses rangs une femme racisée qui « s’assume au naturel » – comprendre qui laisse ses cheveux lâchés. Tu n’es pas vraiment appréciée pour qui tu es mais pour ce que tu renvoie.

Malgré tout, ce type de contenu, c’est aussi pour moi une forme de revanche face au rejet que j’ai subi de la part de nombreux coiffeurs, qui ne pouvaient pas me recevoir parce qu’ils ne « coiffent pas ce type de cheveu », qu’ils n’avaient pas les produits adéquats ou que ça leur prendrait trop de temps. Quand on dit que les représentations comptent, ça en est une parfaite illustration. Cette vidéo de cette fille qui apprend à s’aimer, bien plus jeune que moi au moment où je l’ai appris moi-même,, c’est comme un pansement sur mes blessures de petite fille. Je mesure alors le chemin parcouru, avec des spécialistes de cheveux crépus hyper populaires, une gamme de crèmes coiffantes, des produits adaptés aux particularités qui se développent depuis plusieurs années. Et ça, ça compte : apprendre à prendre soin de ses cheveux, recevoir les bons soins, les bons conseils, avoir des coupes adaptées à son type de cheveu ça contribue fortement à s’accepter et à s’aimer, à choyer sa différence au lieu de la masquer. A en faire une force, une fierté. Alors, petites filles du monde entier : vivent nos cheveux texturés !!

 

 

 

[1] La tokenisation ou diversité de façade est une pratique consistant à faire des efforts symboliques d’inclusion vis-à-vis de groupes minoritaires dans le but d’échapper aux accusations de discriminations

 

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