DÉLIVRONS-NOUS DU MAL
PAR CHARLOTTE GIORGI
“C’est marrant”, je disais il y a quelques jours, même s’il n’y a rien de marrant. C’est marrant (je ne peux pas trouver d’autre mot) comme celles et ceux qui disaient leur absolue non-violence il y a quelques jours après la mort de Quentin D., tué par des coups lors d’une rixe parce que “personne ne devrait mourir pour des opinions politiques”, sont tout d’un coup devenu des chantres des missiles et des bombes quelques jours plus tard, au nom de la lutte contre les opinions politiques (je sais, je sais, je ne voudrais pas les nommer ainsi, mais c’est vous qui avez décidé de cette règle qui veut que toutes les opinions, même celles qui veulent anéantir la moitié de l’humanité, restent des opinion) de Khamenei, le guide suprême d’Iran. Nous sommes sauvés, c’est la guerre (la leur, celle qui est toujours justifiée). Ils ont tué l’ayatollah, lui qui avait la gentille habitude de considérer les femmes comme des enfants dont on ordonne tout et à qui on ne donne rien, même pas l’espoir de la liberté.
Et en face, la grande joie des nouveaux fascistes de France, ravis de réaffirmer leur alliance “inconditionnelle” avec Israël qui affame et assassine depuis des années en piétinant le droit international et que tout le monde regarde en bavant après avoir décidé que LFI étaient des terroristes. Ces nouveaux fascistes, suivis de près par leur cire-pompes, se précipitent sur les plateaux télés pour faire l’apologie d’une violence politique dont ils passent leur temps à se dire victimes, pour demander la libération des femmes iraniennes. Ils ont tué le chef suprême d’un pays dont ils ne connaissent que le lointain écho, qui a l’intérêt de leur donner le beau rôle dans la lutte des gentils contre les méchants. Ils l’ont fait pour les femmes. Les femmes iraniennes.
Qu’ils se tiennent loin d’elles, et de leur sublime cri “Femmes vie liberté” qui n’a attendu la violence d’aucun homme pour monter. Qu’ils ferment leurs bouches qui sentent le sang, l’orgueil et l’abrutissement. Le cri des femmes perce leur brouhaha et on voudrait pouvoir l’écouter attentivement.
En attendant, grâce aux grands féministes que sont Trump et Netanyahu (dont l’un pense qu’il faut nous attraper par la chatte et l’autre utilise le viol comme arme de suprémacisme colonial) nous pouvons dormir sur nos deux oreilles : alléluia, ils envoient leurs bombes pour libérer, et toutes nos conversations sur la nécessité de tendre l’autre joue pour éviter de frapper les fascistes semblent déjà évaporées. Tendre l’autre joue, c’est pour nous, les femmes. Eux savent les vrais combats. La vérité avec un grand V. Être un homme avec un gros zgeg.
Faisons donc un petit rappel : les fascistes n’aiment pas les femmes. Qui qu’elles soient, elles sont au mieux des poupées de porcelaine dont la protection est le prétexte à toutes les démonstrations viriles, au pire des machines à reproduire la race supérieure. En France, Aliette Espieux, qu’on voudrait faire passer pour une jeune femme éplorée après la mort de Quentin et qui organise la marche d’hommage quelques jours plus tard, est en fait une militante anti-avortement (et non pas pro-vie, terme qui emprunte au narratif de l’extrême-droite anti-avortement, catholique intégriste). Elle compare régulièrement l’avortement à la Shoah, et accuse Simone Veil d’avoir causé le plus grand massacre de l’histoire de France. Son mari, Eliot Bertin est mis en examen pour association de malfaiteurs dans l’attaque d’une conférence sur la Palestine en 2023. Et de nouveau tout semble lié dans un cercle infernal.
La Palestine est elle régulièrement convoquée par nos chers belligérants, dont l’un des ministres propose au Liban, lui aussi attaqué dans cette folie militariste, le même destin que Gaza, c’est à dire un nettoyage ethnique d’une violence génocidaire. Au nom de quoi ? De la démocratie ? Des femmes ? Un peu de pétrole pour finir le cocktail narratif que tout l’OTAN s’est précipité pour boire.
Tout ça pour vous dire que ne vous y trompez pas : en ce 8 mars, on ne parle pas des femmes. On les utilise, on flatte leurs envies d’émancipation et de liberté, mais pour beaucoup d’entre nous nous ne sommes pas dupes : nos corps meurtris, les enfants que l’on a et ceux qu’on refuse d’avoir, notre histoire ensevelie et les différences structurelles qu’il y a entre une femme blanche qui manifeste avec des pancartes et une femme arabe qui garde les enfants de cette dernière avec un voile ; tout est prétexte à instrumentalisation, à être tordu et retordu dans tous les sens, par soi-disant progressistes ou non, non-violent ou non, féministe ou non. Car décider pour nous-mêmes des moyens de nos émancipations, des chemins que nous désirons emprunter, des principes moraux que nous voudrions tenir, des vies que nous avons construites avant les révolutions, nous est encore interdit. Nos vies, partout dans le monde, quand elles ne sont pas volées, servent un récit que des hommes racontent à d’autres hommes, et que certaines femmes ont même la bêtise de croire.
Je n’étais pas née lorsque les mouvements féministes des années 1970 ont rejoint la frange anti-militariste des militants, et je les comprends aujourd’hui, alors que la moitié du camp “de gauche” se félicite de bombes qui pleuvent et de voiles qu’on retire de force. Le 8 mars je prie pour qu’ils arrêtent de nous délivrer du mal car ils le font très mal. Mais ils sont là, toujours, à attendre qu’on se tourne vers eux, les hommes, pour nous donner des leçons sur la violence, nous apprendre ce qu’on désirerait vraiment ou nous indiquer comment nous habiller pour satisfaire leurs critères bidons de démocratie à l’occidentale en putréfaction.
« La guerre — au sens large — est un système de domination où l’ennemi choisi par les États profite aussi au contrôle national de la population. De la répression de l’ennemi intérieur au retour d’une « guerre juste » menée à l’extérieur, le continuum colonial et réactionnaire tente d’étouffer nos organisations. Il est plus que jamais nécessaire de lier les luttes décoloniales qui ont animé la rue pendant deux ans et les luttes territoriales contre l’austérité au profit de l’armée afin de faire front contre le fascisme !« , c’est ce que scande une très belle tribune sur Politis.
J’ai déjà vu quelques pancartes de manif’ traîner, elles dénoncent la guerre et ça me réjouit. Puissions-nous aussi nous défaire de ce trait libéral qui consiste à être toutes des soeurs dans le même sac, sans regarder que ce sac qui efface les couleurs efface aussi notre intelligence politique et nous masque les enjeux géopolitiques, antiracistes, et ultimement, antifasciste ; enjeux que le féminisme peut soit désactiver bêtement, soit accompagner. Être une femme n’est donc pas un rempart à la connerie, mais peut constituer une grille de lecture de plus pour comprendre plus finement le monde et résister à sa marche forcée.
Être des femmes n’a jamais empêché qui que ce soit d’être très au clair sur ce qu’il se passe. Nous le sommes. Et vous ?