MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES

L’enfer, c’est les autres ?

PAR ROSE

Pour mes 35 ans on m’a offert Nos puissantes amitiés, le livre d’Alice Raybaud qui interroge la place de l’amitié dans nos sociétés et dans les représentations collectives et appelle à en faire un lien fondateur au lieu d’en faire le personnage secondaire de nos vies. Enfin j’imagine. Je l’ai pas encore lu. Et c’est une synchronicité heureuse, ou mon destin, ou le nôtre à toustes à partir de maintenant, parce que je me suis justement fait cette promesse cette année : donner autant de place à mes ami.es dans ma vie que celle qu’iels occupent dans mon cœur.

C’est implacable, nos parcours. La sociologie est la première à le dire : le nombre d’ami.es et nos échanges hebdomadaires diminuent avec l’âge. Enfant et tout au long de notre scolarité, on baigne au milieu des autres, on se voit tous les jours, on partage les profs, les lieux, le quotidien. Et un jour chacun commence à faire sa vie. On partage plus les profs, ni les lieux, ni le quotidien. Et ça demande de dégager du temps et de faire un minimum d’effort pour se faire de la place.

Ça arrive l’air de rien. Comme un rhume en novembre. Et c’est progressif. Les colocations se transforment en indivisions, le couple occupe tout le temps libre, la famille prend le tiers restant, parce que ça se fait pas sinon, et les ami.es font pareil, et il reste peu, et ils sont nombreux et ils ont pas le temps et la semaine se remplit vite, et les soirs sont pas infinis et les week-end comptent deux jours. Et les mois passent. Et le dernier message remonte à loin. Mais il y a les couches à changer et on dort plus, et le travail est stressant, et on a besoin de calme, et on est épuisé.es parce qu’il y a de l’administratif à faire et on n’a pas d’argent pour prendre un verre de toute façon, ni la place chez nous pour accueillir un dîner. Et les mois passent. Et on est seul, et on va mal. Parce qu’on est rien, wallouh, que dalle, sans ceux qu’on aime.

Vous avez sûrement remarqué aussi, comment ça fait des années qu’on nous invite à dire « non », à « poser ses limites », à « ne pas se forcer », à « Netflix and chill », à cosy chez soi et on s’en fout on n’y va pas, on n’a qu’à se planquer sous les draps. Et on a tous plongé dans cette brèche parce que dire « non » c’est dur et qu’être people pleaser ça fout en l’air des vies et surtout parce que putain, tellement c’est cool de rien foutre enfait. Mais derrière ces discours de préservation de son espace personnel, vous la sentez la douille du néolibéralisme à l’œuvre ?

Nourrir ses relations, ça demande de s’y consacrer. On en fait tous l’expérience. Ça demande de planifier, de réunir, de prendre le temps, et de faire des efforts. Ça demande parfois de se forcer. Si chacun.e la joue perso, y aura plus jamais personne pour dresser le banquet, offrir des cadeaux, entourer et prendre soin. Faire partie du monde, c’est un effort. Prendre soin de ses ami.es aussi. Rien n’est dû. L’amour n’est pas inconditionnel. On commande pas l’amitié sur amazon. Et on fait pas de ses relations de la perfomativité mondaine avec une check list à cocher.

Être productif est bien la mascarade qui nous pompe à toustes notre élan vital. Au travail, à la maison, en société. Et dans les quelques heures qui nous restent, alors que chacun.e est épuisé.e ou continue de lutter pour avoir de quoi manger, la première chose qu’on coupe, c’est nos liens authentiques avec les autres. Il semblerait que faire communauté soit devenue une corvée. La flemme. 

Elle est là la douille.

Le confort est venu avec la solitude. Les limites sont arrivées avec la facilité. Le « Netflix and chill » est apparu avec la gratification immédiate. Et tout ça s’est commodément érigé contre les injonctions de performance sociale.

Et le fascisme atterrit avec l’isolation et la peur. Son lit est prêt. Il n’a qu’à se coucher.

La période exige qu’on douille la douille. L’histoire réclame qu’on soit collectif. L’urgence impose qu’on fasse l’effort. Nos relations méritent autre chose qu’êtres coincées entre le silence ou la performativité.

Et ça devrait être du bonheur et du soulagement. Une petite lutte de joie espiègle qui dit bonjour et traîne un peu plus à la machine à café, qui envoie des textos pour prendre des nouvelles au lieu de scroller aux toilettes, qui répond quand sa mère l’appelle, qui tend la main, qui demande si on a besoin d’aide, qui n’a pas peur d’en demander non plus, qui invite à boire un gaspacho maison sur son clic-clac si on n’a pas suffisamment de salon, qui rattrape quand on tombe, qui lâche pas les brebis égarées. Qui fait pas semblant.

On est toustes efffrayé.es, épuisé.es, en colère et sidéré.es. C’est bien. Parce que ce qu’il se passe n’est pas normal. Et parce qu’on est hyper nombreux à le penser. Mais on pèse un poil si on laisse le capitalisme nous faire pourrir avec lui. On pèse un poil si on fait de l’autre une variable d’ajustement ou bien un trophée. On pèse un poil si on croit qu’on arrivera à se sauver seul.e.

On perd la raison quand on est seul.e.
Et on a besoin d’être infiniment lucide aujourd’hui. Et infiniment nombreux.

On est multitude à vouloir construire un monde à leur opposer. Mais ça demande du temps, et de l’effort, de construire un monde. Et ça demande qu’on s’y mette en ensemble. Sans blague.

Ne nous abandonnons pas sur le bord de la route.

On mérite mieux que leurs récits d’épanouissement personnel et que leurs tee-shirt « keep calm and keep going ».

On se mérite nous.
Et on a du boulot.
Bisous.

MOTUS A BESOIN DE VOTRE SOUTIEN DANS CETTE PÉRIODE POLITIQUE TROUBLÉE

Si vous aimez nos contenus, sachez que Motus a particulièrement besoin de vos dons en ce moment. Si vous valorisez l’indépendance de la presse, il y a encore plus de sens à donner aux petits médias précaires, associatifs, participatifs et pro du système D comme Motus : nous avons vraiment besoin de vous. Grâce au soutien de nos lecteurs, nous pouvons vous outiller pour les multiples batailles politiques à venir comme nous le faisons pour les municipales ou la lutte contre l’extrême-droite, en permettant à chacun·e de se réapproprier la politique et les grandes questions qui la traversent.