Ça vous viendrait à l’idée vous, de vous déclarer candidat.e à l’élection présidentielle sans avoir commencé à bosser votre programme ? Genre « votez pour moi, parce que je le vaux bien ».
Moi ça ressemble à mes cauchemars. Je monte sur scène, on attend de moi que je fasse un discours sur un sujet précis, la salle est comble, pour une raison que j’ignore j’ai rien préparé, et c’est un enfer. Je vais jamais au bout du cauchemar. Mon cerveau me sauve toujours de l’humiliation. Et dans mon lit, réveillée, je suis bonheur. En pyj, soulagée complet.
Pour être préparée, partout, tout le temps, je suis le genre à vérifier l’adresse où je vais avant de m’y rendre, repérer à quel niveau est le numéro, à quoi ressemble le bâtiment, comment est la rue. En voiture j’anticipe où je peux me garer. Plan A et plan B. Dans un restaurant je regarde le menu, je choisis en amont. Il faut que je connaisse les horaires d’ouverture des magasins, que je sache la réponse avant de poser la question. On me la fera pas. Je saurai. Je serai préparée. Genre je connais. Ne pas paraître vulnérable. J’ai une peur fondamentale et irrationnelle de passer pour une conne. Et j’ai une peur fondamentale et irrationnelle qu’on me dise non. « Vous pouvez pas rentrer », « c’est fermé », « on fait pas du tout ça ici ». La peur fondamentale et très rationnelle de l’échec. Et du rejet.
Ne pas être légitime quoi. Et donc indésirable.
Et puis il y a Faure. Faure, qui bégaye à peine quand il répond « c’est pas ce soir que je vous le dirai » quand on lui demande ce qu’il compte faire pour le logement. Faure qui est candidat pour être le président de la France, donc. Pendant 5 ans. Faure. Sans déconner. Je hurle. L’audace. L’inconséquence.
Et en fait c’est caractéristique de sa classe. C’est pas isolé. C’est pas juste Faure et consorts. J’ai nommé : l’aisance bourgeoise. Ces gens-là sont nés avec le sentiment d’avoir raison, d’être importants, et de valoir beaucoup. Les portes s’ouvrent, les mains se tendent, les sourires s’étirent. Quoi qu’iels fassent. Du boulot, de la considération, de l’argent. Depuis toujours, iels habitent le monde comme si c’était chez elleux partout. Et donc iels se sentent chez elleux partout. Jamais à côté de la plaque. Tout leur est dû. On leur a jamais dit « rentrez pas » ou « sortez s’il vous plait ». Iels savent même pas. C’est chez elleux partout.
Et ça transpire. Ça coule. Ça prend de la place. Ça se met à l’aise. Ça s’installe, comme si c’était là depuis toujours et puis ça juge. Iels iérigent les codes et adorent quand les autres les maitrisent pas.
Il est 17 heures, je suis dans un bled riche de bord de mer en Bretagne nord, la balade sur les falaises est sublime et tout en haut il existe une chapelle dédiée à la vierge Marie et aux marins morts. Il est 17 heures, et dans ce village, un couple de vieux riches se gare sur le trottoir en décapotable. L’homme traverse la rue sans regarder, sa femme le suit en accélérant le pas. Il verrouille pas sa voiture. Il va chez l’artisan boucher juste en face. Il est habillé en blanc lin, la chemise ouverte, il a les cheveux mi-longs, la soixantaine. Et il est pieds nus. Il est 17 heures, et un vieux riche rentre chez un artisan boucher, pieds nus.
C’est quel niveau d’appartenance au monde, de se déclarer candidat sans bosser une seule mesure de son programme et d’aller chez l’artisan boucher sans chaussures ?
Faut les choquer. Ça va trop loin.
Leur aisance c’est juste le poids des morts avant eux et la certitude inébranlable qu’iels le valent bien. C’est faux.
On est trop à bosser, à être sérieux, à respecter les animaux morts et à se trouver petits. Je sais pas. Grandissons-nous. Soyons à notre hauteur et remettons-les à la leur. Disons-leur qu’iels sont nazes, arrêtons de nous sentir mal pour elleux, dénonçons leurs privilèges. Il faut saboter l’aisance bourgeoise. Ne pas s’écarter quand iels prennent de la place sur le trottoir, les faire répéter quand iels disent des dingueries, les mettre mal à l’aise, rétrecir leur espace, les confronter à leur médiocrité, leur demander de rigoler moins fort.
Marcher à quatre pattes dans les boutiques de luxe.
Et nous en face, soyons fièr.es. Apprenons à être autre chose que des bourgeois wannabe. Déployons-nous.
Passés 16 ans, qui veut être la cheerleader du collège sans déconner ? Laissez-moi à la table des appareils dentaires et des chelous qui dessinent bien.
Leur monde est mort. Vive le monde.
Et si les portes se ferment. On les casse.
Ici, c’est chez nous.