PAR ENTHEA
Ce mois-ci, pour explorer la question des enjeux de la maternité, on va rentrer par une porte un peu plus personnelle que celles des derniers articles. J‘ai envie de creuser la mise en cause de la vie professionnelle dans le cadre d’un projet d’enfant, de la gestation à la fin des congés maternité/paternité. Par vie professionnelle, j’entend tout ce qui a trait de plus ou moins loin à la question « comment gagner l’argent qui me permettra de survivre ? ».Pour ma part, j’en suis encore à faire des études et à vivre sous le seuil de pauvreté. J’ai 35 ans. J’ai eu une adolescence/début de vie de jeune adulte difficile, incluant pas mal de choses peu souhaitables et épanouissantes, et on le sait, des débuts de vie précaires et qui se construisent dans la violence ou l’abandon, ça ne donne que trop rarement des situations personnelles et financières directement satisfaisantes. En bref, j’ai fait ce que j’ai pu, ce que je croyais possible, pour survivre jusqu’à mes 26 ans. Ensuite, j’ai pris la décision d’un grand virage, et tout donner pour réussir à reprendre mes études, et construire ma vie autour de ce que j’aimais, plutôt qu’autour de mes blessures. L’énergie que j’ai mise dans ce changement drastique de situation m’a coûté ma santé et le déclenchement d’une maladie auto-immune qui va me suivre toute ma vie, et qui m’a laissé K.O. pendant un an, au point que j’ai failli rater ma reprise d’études.
Me voilà donc à deux ans de l’âge auquel mes parents ont eu leur premier enfant (moi) en train d’essayer d’être acceptée en licence sur concours et dérogation, alors que je n’ai jamais passé mon bac, et que je n’ai à priori, pas d’avenir en vue. Par chance (mais pas uniquement, en tant que personne blanche et avec un capital culturel conforme aux attentes de ce cursus) j’ai été acceptée dans la filière qui me tenait à cœur. Six mois avant la soutenance du master extrêmement importante pour moi, je vivais avec mon compagnon de l’époque et ses deux enfants, jeunes ados. La préparation au diplôme est très intense, et j’ai pris en quelques semaines la décision de déménager pour vivre seule afin de me consacrer 100% à la réussite de mes études. J’adore ses enfants, et j’ai été heureuse de partager des moments avec elleux, mais j’ai fait le choix de donner la priorité absolue à l’obtention de mon diplôme, que je n’envisageais qu’avec les félicitations du jury. J’ai donc déménagé, parce qu’il m’était trop difficile de refuser de continuer à m’épuiser à faire leurs devoirs jusqu’à tard le soir, avant d’enchaîner avec les miens. Je n’ai jamais voulu d’un rôle à responsabilité dans l’éducation d’enfants, car je sais justement quelle place je n’ai pas pour cela dans ma vie.
Bien sûr, toute cette belle théorie, soigneusement soutenue par une mauvaise répartition de la charge mentale et ménagère, s’envole lorsque l’on habite avec des enfants. Ils ne conçoivent légitimement pas qu’une adulte qui les aime et partage leur maison, même si elle n’est pas leur mère, ne s’occupent pas d’eux. Et pour ma part, j’avais évidemment envie de leur apporter ce qu’il m’était possible pour les rendre heureux, quitte à tirer sur la corde. Ce qui a donné lieu à des situations épuisantes pour moi, donc à un déménagement à l’approche du diplôme, afin de privilégier mes études à une vie de famille, mettant fin dans le même mouvement, à mon couple de l’époque. Ici je parle de mon vécu universitaire, mais dans le registre professionnel, on constate également que la naissance du premier enfant n’affecte pas le revenu salarial total des pères : ni leur participation, ni leurs heures, ni leur salaire horaire ne varient significativement*. On peut légitimement se demander quelle place les pères prennent dans l’éducation de leurs enfants (On ris jaune, on ne se demande pas tant. Mais si vous n’en êtes pas sûr·es, le compte instagram « @taspenséa » est fait pour vous). Le truc qui me fait le plus peur là dedans, c’est de prendre conscience de ce qu’implique cette convergence entre baisse drastique de revenus, et accumulation de la charge très mal (ou pas) partagée liée à la maternité. Comment ne pas me retrouver coincée dans une situation qui ne me conviendrait pas, à ne même pas pouvoir quitter un partenaire démissionnaire, par manque de moyens ? Je continue mes études dans l’espoir d’un salaire un jour suffisant, mais je sais très bien que malgré un niveau d’éducation des femmes supérieur à celui des hommes depuis les années 1990, l’écart salarial moyen reste bloqué autour de 20 % en défaveur des femmes, depuis le milieu des années 1990*.
En 2021, j’ai obtenu mon master avec les félicitations du jury, la seule mention qui me permette d’accéder à l’école que je visais pour ma thèse. Je souligne tout cela parce qu‘il aurait été très tentant d’écouter les « on s’en fout de la mention, c’est le diplôme qui compte, tu devrais aussi faire autre chose que travailler », ou autre voix qui auraient pu me pousser à ne pas « abandonner » le foyer et me contenter de ce qui ne me satisfaisait pas, pour tenir le rôle lié au care qui était attendu de moi. « Tenir ma maison », prendre soin du foyer, nourrir et répondre aux besoins de ces deux enfants, qui avaient déjà deux parents aimants et tout à fait capables de s’occuper d’eux. Mais je ne me remercierai jamais assez de ne pas avoir douté, et d’avoir agi dans le sens de mon épanouissement, sans envisager de sacrifice qui n’avait pas lieu d’être.
J’ai passé encore deux ans à chercher des solutions pour financer mon entrée en doctorat et être acceptée où je souhaitais. J’étais déjà très précaire, mais j’ai en sachant que les femmes dont le salaire se situe dans les 5 % les plus bas subissent une perte de revenu de 38 % cinq ans après la naissance de leur premier enfant*, la question de faire des enfants ne se posait pas. J’étais seule, fauchée, et surtout en train d’essayer de convaincre une structure de m’embaucher pour pouvoir faire ma thèse. Une grossesse à ce moment-là aurait été catastrophique et aurait signé pour mon enfant et moi une vie destinée à la galère financière et une survie pas du tout assurée.
J’entre en doctorat, je commence à me demander si un jour, dans ma vie, je voudrais faire naître, voir grandir, prendre en charge un·e autre humain·e. Il faudrait pouvoir répondre à ça rapidement, non ? Lors d’un séminaire, en visio une jeune mère en train de finir sa thèse propose une communication scientifique. C’était très intéressant, mais elle n’a jamais pu finir, elle est partie au milieu de son intervention pour s’occuper de son enfant, en pleurs, et je n’ai plus entendu son nom dans nos séminaires. Il paraît que c’est possible de passer son doctorat en faisant un enfant. Ça ne m’étonne pas que ce soit possible, on sait à quel point, éduquées comme femmes, on a l’habitude d’outrepasser les limites de nos corps, et nos besoins. Mais à quel prix pour notre santé physique et mentale ? Et puis, je pourrais me dire « je finis ma thèse, et après, c’est bon, je peux avoir mon enfant ». Mais 40 % des femmes modifient leur activité professionnelle après une maternité* (changement de statut, d’horaires, passage à temps partiel ou retrait du marché du travail) : suis-je vraiment sûre de pouvoir me trouver dans la moitié qui n’en subira pas ou peu les conséquences, et qui ne mettra pas en péril ces années de travail pour devenir chercheuse ?
Alors j’en suis là, 36 ans bientôt, ma thèse qui n’est pas encore soutenue, et je suis extrêmement soulagée d’avoir tranché la question : je ne veux pas d’enfant. Plus le temps passe, plus je me rends compte à quel point cette réponse est intrinsèquement liée à ma situation socio-professionnelle. Je ne suis certes pas consumée par le désir d’enfant, même au contraire. Mais je me rends surtout compte que je n’ai jamais vécu une situation où cette question pouvait se poser.
Dans un autre monde sans avoir à me remettre de violences, si j’avais dès mes 26 ans fini mes études, et si j’avais une situation adaptée à mes pathologies chroniques, et que je n’avais pas besoin de me demander si j’allais pouvoir survivre à l’année en cours : est-ce que de mes 26 à mes 36 ans, j’aurais eu le temps de me dire « Tiens… C’est chouette… Je peux me payer les soins nécessaires à une grossesse, j’ai du temps à disposition, je peux assurer la protection et le bien être d’un enfant… Est-ce que cette expérience me tente ? » ? Quels seraient les désirs de cette alter ego qui se serait construite dans un environnement suffisamment stable, sain, et avec suffisamment de confiance en l’avenir ? Et que serais-je devenue à la fin de ma carrière ?
Ce que l’on sait, c’est que les inégalités salariales se reportent mécaniquement sur les retraites : la pension moyenne des femmes au régime général ne représente environ que 50 % de celle des hommes*, et que toutes ces embûches professionnelles et salariales liées à la grossesse ne doivent pas y être pour rien.
Assurer l’équité et une sécurité financière aux mères, c’est aussi s’assurer qu’en cas de violences conjugales (non dissociables des violences faites aux enfants), elles puissent avoir les moyens matériels de se protéger et protéger leurs enfants.
Encore une fois, on constate que la maternité est construite sur un système favorisant la précarisation et donc le contrôle des mères. Pour cet article, il s’agît d’un contrôle matériel, financier. Mais on est pas à la fin de la chronique, malheureusement.
Rendez-vous à la saison prochaine de Motus, pour la suite !
* Toutes les statistiques sont issues de l’étude Meurs, D. & Pora, P. (2019). Gender Equality in the Labour Market in France: A Slow Convergence Hampered by Motherhood. Economie et Statistique / Economics and Statistics, 510‑511‑512, 109–130. https://doi.org/10.24187/ecostat.2019.510t.1990
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