PUTAIN DE PARIGOS
PAR CHARLOTTE GIORGI
Ce matin je m’agace. (jusqu’ici rien d’inhabituel, tout le monde sait que je suis particulièrement agacée le matin).
Mais là c’est un agacement un peu différent, un agacement teinté d’une colère sourde, une colère de banlieusarde que je garde en moi et qui a suffisamment couvé. Car ce matin, je lis cet énième article à charge contre les “urbains” qui fonde sa hype sur le nombre de tacles aux Parisiens à la minute. C’est dommage parce que ce genre d’article frappe dans le tas mais loupe la cible. Les inégalités face au monde dans lequel on vit, aux territoires, aux accaparements et aux vides, non franchement ça avait du potentiel. Mais encore une fois, c’est loupé.
À vrai dire, l’article – la société même – ne parle jamais vraiment des urbains. Tout le monde ne fait réellement que ricaner à propos des quelques millionnaires de la capitale dont le style de vie est apparemment devenu le nôtre. Et tous les Jean-Michel ruraux de France de renchérir en banalités.
Déconnectés, individualistes, richissimes, nombrilistes… dans cette guerre artificielle entre ruralités et métropoles, nous autres vilains citadins sommes toujours perdants. Et c’est vrai qu’en ce moment, alors que je cherche désespérément où me loger après que mon propriétaire (peut-être le seul réglo de Paname) m’a annoncé mettre en vente l’appartement décent dans lequel j’habite, je me sens très perdante. Je perds oui, à habiter dans cette foutue ville. Mais je ne perds rien de ma détermination à y vivre, à défendre les gens comme nous qui s’accrochent à leurs territoires comme une moule à son rocher, à rester pour empêcher que ma ville devienne la caricature qu’on en fait déjà, en rajoutant à la galère de mon existence un stigmate boboïsant qui empêche tout discours autour de la pauvreté, de la pollution ou, très franchement, de la détresse sociale des villes.
À vous entendre tous, puisqu’opposer ville et campagne est le dernier truc à la mode, nous, urbains, aurions choisi ce mode de vie contre nature. Nous passerions nos journées à mépriser les “ruraux” (lesquels ?). Nous serions de ces castes qui dominent le monde et ont accès à tous les privilèges que ce monde de béton dégénéré peut offrir. Nous adorerions boire des cafés à 5 euros et suer dans un métro bondé. De cela, nous tirerions même, apparemment, de la fierté. Une certaine condescendance. Nous serions l’inverse de gentils beaufs ou de paysans immaculés. Nous serions des purs produits de la mondialisation, regardez, la radio ne parle que d’eux. Oui, pardon d’être 12 millions de personnes (Paris et sa banlieue) entassées là. Pour faire la conversation, en revanche, personne n’hésite à balancer à la cantonade d’un air entendu “ah moi il faudrait me payer pour vivre comme ça”. Puis de nous traiter comme une monarchie à décapiter, une seconde après avoir pointé du doigt le privilège de ne pas vivre comme “nous”. Drôle de conversations, qui se répètent, encore et encore, sur le mode du small talk. Les gens n’ont que ça à faire : dire qu’ils détestent Paris, ou peut-être qu’ils nous détestent nous, attendant qu’on acquiesce, qu’on raconte les beautés du bled où l’on passe, par contraste. Attendant qu’on prenne la balle, allez quoi, vous êtes les Parigo de merde, c’est la vie. Et nous de répondre qu’on a peur des araignées et que les autres sont des péquenots, sans doute, si on veut.
Mais peut-être que des balles, on en a trop pris ces derniers temps. Peut-être aussi, qu’au lieu de badiner, on aimerait que les gens réalise ce qui est vraiment en train de se passer à Paris et y réagissent ? Quoi donc ? Non pas les JO dont je n’ai pas vu le moindre bout ni le marathon qui est apparemment la dernière manière qu’on a trouvé de passer son dimanche. La crise du logement, la pollution des quartiers populaires, la chasse aux pauvres qui s’est tellement accentuée qu’on en est presque à un stade ségrégationnel, bref l’accaparement de la ville par une élite dont nous ne faisons pas partie. Lorsque vous ricanez du mode de vie parisien, en réalité, vous crachez à la figure de millions de personnes qui n’ont pas le choix. Et vous savez quoi, ça commence à me sortir par les trous de nez.
J’ai toujours vécu en ville. Pas par choix.
Par nécessité.
Parce que j’y ai grandi. Parce que je n’ai pas les moyens d’avoir une voiture. Parce que j’y travaille. Parce que, aussi, c’est vrai, j’ai appris à aimer ces endroits bruts et névrosés, de cet amour non pas esthétique ou logique, mais avec la tendresse des enfants pour la chambre où ils ont tant grandi, ces halls d’immeuble dans lesquels se sont dénoués des engueulades, les bancs sur lesquels on a “zoné” et fait semblant d’aimer les clopes.
Je n’ai pas choisi ce mode de vie urbain : je n’ai pas eu le choix et je ne veux plus le faire maintenant, je suis trop enracinée dans cet endroit où tous les jardiniers du grand monde tire de toutes leurs forces pour m’arracher comme une mauvaise herbe.
Je ne méprise pas la ruralité : je ne la connais pas, ou alors celles que je connais sont toutes différentes. La ville ne m’a pas rendue imperméable à l’empathie, stupide ou autocentrée. La vie sous le libéralisme davantage. C’est un trait que je partage avec beaucoup d’amis campagnards, même s’il ne se traduit pas pareil pour nous tous. Chez eux, plus de médecin traitant à moins d’une heure de route. Chez moi, pas de toit sur la tête à moins de se prostituer. À chacun ses galères, et ce qui les lie (le libéralisme et la casse sociale) me paraît être un poil plus pertinent que ce qui les différencie (l’endroit où on atterrit pour vivre). Peu à peu, ce sont nos biens communs qui nous sont volés : nos terres agricoles, nos écoles, nos terrains vagues. Ce sont nos droits et nos liens qui sont mis à mal. Ce sont nos vies qui se désagrègent, impuissantes et malmenées. Je ne suis pas une bobo, même si je les imite volontiers, mais si vous saviez comme j’aimerais! Comme j’aimerais qu’on puisse!
Mais comme la majorité des gens, je ne domine pas le monde, je le subis. J’habite à 1h du Louvre et 20min à pieds me séparent du premier cinéma. Mais je n’y vais jamais, parce que je n’ai pas le temps. Je passe mon temps dans les transports, ou à cumuler 3 jobs pour me permettre d’habiter dans la ville où j’ai toujours vécu, ce qui est devenu un luxe. Le mode de vie dans le béton n’a rien d’une dégénérescence de ma part : je n’ai pas le privilège d’avoir accès à la nature sauvage et de m’y ressourcer. Je n’ai pas le privilège de respirer un air qui ne soit pas pollué en sortant de chez moi (cela étant dit en dehors de Paris on respire aussi beaucoup de pesticides selon les endroits, je vous l’accorde). Je n’ai pas le privilège d’être au calme quand je travaille. Je ne connais pas tous mes voisins tellement nous sommes. On dit qu’on parle de ma ville à la télé mais c’est faux, on parle de l’épicentre parisien, celui que se sont accaparés les ultra-riches. On ne parle jamais de là où je vis et de ce que je vis. Je paie le moindre pot de haricots dix fois plus cher. L’offre culturelle est sublime, mais elle est hors de prix. Ici, les parisiens sont exclus de tout, et la vie n’est possible que pour les riches. C’est une crise sociale qu’on pourrait étudier au lycée si elle se passait au Brésil ou ailleurs. Ici les marques ont des immeubles entiers de bureaux immaculés pendant qu’on dort sous les ponts. Bientôt il ne restera plus que les touristes dans cette putain de ville que j’aime comme on aime sa mère.
Et tout ce que les gens trouvent à dire c’est : “pars” ? Mais comment demander à quelqu’un de se déraciner complètement avec cette facilité déconcertante des gens qui haïssent Paris par principe ? Est-ce qu’on demanderait la même chose à quelqu’un qui vit dans le village familial en province ?
Non, on lui dirait : bats-toi. On serait scandalisée qu’il doive partir parce que les écoles ferment ou que les maisons tombent en ruine ou que les pesticides nous étouffe. Moi je crois qu’on vit une guerre territoriale et qu’on mérite autre chose que la fuite. Qu’on ferait mieux de penser à comment on s’infiltre, comment on se coule dans les murs, comment on se placarde sur les kiosques, comment on s’agrippe aux endroits de solidarité qui tiennent encore le pavé.
Ici même les podcasts pour les gens qui veulent “quitter Paris” prolifèrent. Ici ou ailleurs, c’est pareil, et ce sera même mieux ailleurs. Mon ici à moi compte. Je ne vis pas dans une ville monde, je vis dans cette ville qui est mon monde, elle n’est pas transposable, pas à vendre, pas négociable.
Alors je retourne à mes recherches d’appart, en espérant tomber sur un propriétaire humain, ulcérée par cette mise en vitrine que je dois faire de moi-même dans ce monde où une petite minorité s’enrichissent sur nos besoins fondamentaux. Il n’y a qu’ici qu’on peut me conseiller sans ciller de revoir mes critères d’existence basique à la baisse. À quoi dois-je renoncer ? La lumière du jour ? Le confort d’un lit ? À quoi dois-je renoncer pour vivre là où j’ai toujours vécu, de façon modeste et respectueuse ? Oui c’est aussi pour ça qu’on devrait parler de Paris tous les jours vous savez quoi, parce que c’est ça Paris! C’est la mise à mort de gens, de rêves, de vies. Et ça ne l’a pas toujours été.
À quoi sommes-nous en train de renoncer, collectivement, lorsqu’aucun grand mouvement social ne naît de la crise du logement, alors qu’elle est peut-être l’une des pires de notre siècle ? À quoi sommes-nous en train de renoncer si c’est moi qui vous en parle et non pas une personne immigrée, une femme élevant son enfant seule ou une personne handicapée ?
Pourrions-nous parler de la ville dans ces conditions ? Pourrions-nous parler de nous ? Pourrions-nous faire en sorte qu’être urbain ne devienne pas juste ce cauchemar des éditorialistes ruraux, mais une possibilité d’émancipation comme cela a été historiquement le cas ?
Les gens galèrent, à Paris et en banlieue. Ils s’entassent dans les chambres de bonnes. Ils sillonnent la ville avec des livraisons. Ils sont encerclés par le béton, la police, et les conversations saturées de préjugés dont on doit se contenter. Ils ne sirotent pas un matcha en parlant de la “province” d’un air entendu.
Ne nous laissez pas disparaître dans les assignations, nous autres, entassés dans le métro tous les jours, nous qui n’avons jamais dîné en haut de la tour Eiffel. Ne laissez pas la ville nous engloutir.