A-T-ON LE DROIT DE DÉTESTER LE FOOT ? (oui, mais pas comme ça)
PAR CHARLOTTE GIORGI
Le 30 mai dernier, ma mère et moi profitions d’une douce soirée dans le 18e arrondissement de Paris, lorsque nous avons été interrompues par une horde de jeunes assoiffés de casse, hurlant et klaxonnant comme des sauvages.
Voici une première version de l’histoire. De l’Histoire même, si on considère qu’elle se façonne avec les transports de joie, les éclatements de colère et les mouvements des foules qui l’écrivent. Moi aussi, j’aurais pu glisser avec facilité dans cette horreur du chaos, du grabuge et du bruit. J’aurais pu car je me tiens assez éloignée (à l’insu de mon plein gré) du monde du football dans lequel je ne me suis jamais complètement sentie la bienvenue admettons-le, et puis parce que j’ai horreur des torses nus imberbes de grands ados qui crient en forçant une voix plus grave qu’elle ne l’ait, dans une pathétique démonstration de virilité qui me donne envie d’épouser une femme.
Et puis, après le mouvement d’humeur, je me souviens en général que je tombe systématiquement amoureuse d’hommes imbus d’eux-mêmes et à la masculinité mal placée ; que je me bats avec mes petits bras contre la gentrification d’un quartier populaire historique et habité par le football francilien, et puis enfin que c’est le genre de réaction rapide et à côté dont me font part les gens qui réalisent que j’écoute du rap français environ sept heures par jour – ce qui a le don de prodigieusement m’agacer.
Donc si on veut parler de la victoire du PSG en Ligue des Champions le 30 mai 2026, il y a plusieurs manières de regarder l’histoire.
Déjà, pour me convaincre moi-même d’aller au-delà de mes affects réac’ qui ressurgissent à chaque moment de foot faisant plus parler que, par exemple, la somme de lois en train d’être votées qui n’ont pour vocation que notre exploitation ou notre empoisonnement, j’ai ressorti deux faits :
1- Le club de foot parisien est reconnu mondialement, et pourrait potentiellement constituer une fierté nationale plutôt que cette entreprise de désordre ou de bling-bling de laquelle on se désolidarise ostensiblement
2- Dans notre pays, le foot est tout bonnement le sport le plus pratiqué
Deux versions de l’histoire, donc.
La première vous est servie par les tenants de l’ordre établi, qui frôlent l’apoplexie dès qu’une vitrine est cassée, ne supportent pas de payer des impôts s’ils servent à de jeunes sauvages forcément là pour en découdre (bonus s’ils sont en plus noirs ou arabes), et qui ont un rapport au monde normé par la bourgeoisie culturelle. Dans ce rapport socialement construit, la fête est permise lorsque son sujet n’est pas méprisé. Des cris jusqu’au petit matin et des bières qui jonchent les trottoirs pour la fête de la musique ? Un non sujet. La même chose pour le résultat d’un match de foot ? Nop, ça ne passe plus. Pourquoi ? Parce que le foot, c’est vulgaire. C’est bêbête. C’est populaire.
Le foot à ses débuts était pourtant réservé à une élite. C’est dans le courant du XXe siècle qu’il a été réapproprié par une classe ouvrière qui avait trouvé là un sport peu coûteux, demandant peu d’équipement, transportable partout et compréhensible de tous. Là où je vis par exemple, à Saint-Ouen, le mythique club du Red Star a été fondé par un ouvrier. Ses dirigeants ont pour beaucoup été des communistes notoires dans les années où St Ouen était encore une banlieue “rouge”. Le PCF et le Red Star étaient quasiment liés à une époque où le foot a permis l’émancipation, la joie et de tisser des liens pour des milliers de jeunes des classes populaires. Pour creuser cette histoire du football, plutôt que celle de clubs qui brassent des millions et qui ont progressivement effacé cette mémoire (rendant le foot encore plus méprisable par la classe bourgeoise), je vous recommande le livre de l’excellent journaliste Mickaël Correia, Une histoire populaire du football.
Soit dit en passant, évidemment, le monde du football est aussi légitimement méprisable sur plein d’aspects : salaires délirants des joueurs, omniprésence de sponsors parmi les pires entreprises en termes de bilan humain et écologique, corruption des instances internationales, augmentation lunaire des droits de retransmission télé. Dans le cas du PSG – ça ne sera pas pareil lors de la Coupe du Monde qui commence dans quelques jours à peine –, on peut aussi rajouter à cette liste des joueurs parachutés d’un club à l’autre au gré du fameux “mercato” et donc des équipes constituées en fonction de quel club a le plus d’argent, sans aucune attache locale et sentimentale qui puisse les relier aux gens “pour” lesquels ils jouent.
Ok. Mais tout ça, ça n’a pas grand chose à voir avec l’attachement populaire au football, que je ressens moi-même sans être une véritable footix. Tout ça c’est plutôt lié à l’accaparement capitaliste du football par des énormes firmes qui veulent faire du fric. Et tout de suite, ça a l’air moins dérangeant pour les bourgeois en croisade, qui préfèrent jeter le bébé foot avec l’eau du bain. On les entend moins lorsqu’ils lisent les médias accaparés par le fric de la même manière, ni lorsqu’ils vont en concert dans les salles de milliardaires aux pratiques bien plus sauvages que la destruction d’une vitre d’abribus.
Évidemment, accolé au mépris de classe, on ne peut pas omettre de parler du racisme, qui est structurant dans les rapports au foot. Non seulement les joueurs viennent souvent de classes populaires, mais ils sont aussi majoritairement non-blancs. Et ça, c’est rare, vous n’avez qu’à essayer de trouver une photo de groupe de gens qui disposent d’autant de pouvoir et d’influence, et constater vous-mêmes. Pas étonnant que cette donnée-là, même inconsciemment, fasse vriller des racistes qui ne se l’avouent pas. Et au-delà de ça, le public est aussi un reflet des joueurs : beaucoup de gamins des quartiers populaires, noirs, arabes. Un rapport à la police qu’on connaît, donc, et des faits : plus la présence policière est forte avant même qu’il se passe quoi que ce soit, plus il y aura de violences. Le rapport à ces jeunes est toujours le même, et il ne résout jamais rien : les mater, les enfermer, qu’ils se taisent. Ils sont sauvages avant même d’ouvrir la bouche. Tout cela est documenté, et pourtant l’analyse semble toujours passer à côté pour le foot.
L’autre histoire du 30 mai, c’est celle de gens qui n’ont pas beaucoup de raisons de célébrer, qui ont rejoint leurs potes, mis leurs maillots et qui attendent match après match, depuis des mois, ce moment devenu prétexte général au lâcher prise. Et je vous l’accorde, ce lâcher prise n’est pas celui d’un cours de yoga : il est bruyant, étendu, massif, immanquable. Comme dans toutes immenses manifestations, il provoque des dégâts à la marge, et malheureusement, parfois, des drames. Il est explosif comme l’est parfois l’euphorie quand elle a besoin de dire “cette nuit elle est à nous” lorsqu’on nous retire tout le reste, elle a le sang bouillant parce qu’il fait chaud et que les flics nous traitent déjà comme des coupables. Mais la fête n’est jamais silencieuse, ordonnée et contenue. Est-ce que la France de 2026 s’en rappelle ? Aucune fête n’a provoqué un effondrement de la civilisation ou une hausse d’impôt significative.
Cela étant dit, et même en ayant énoncé tout cela, je laisserai quand même deux trois choses à mon côté réac’ : je trouverais toujours un peu gonflé que des mecs fassent la leçon aux meufs qui se sentent gênées face à l’intrication du masculinisme ostentatoire dans une partie suffisamment systématique des manifestations de joie après un match de foot. Pour la plupart, ce sont des mecs (blancs) que j’ai vu venir dire à des meufs (parfois elle-même noire ou arabe) qu’elles n’ont pas bien compris mais que le problème est uniquement raciste. Des mecs blancs qui expliquent le racisme à des meufs. On ne peut pas disqualifier le côté mascu des célébrations sportives sous prétexte que cela soulève aussi des enjeux racistes. Une carte ne bat pas l’autre puisqu’on ne “joue” pas aux jeu des oppressions ; on essaye de lire le réel, de la manière la plus honnête possible, pour le comprendre et le transformer. Je crois qu’on peut reconnaître les deux : le racisme, et les mascus qui ont aussi bien profité de la fête. Et qu’on peut arrêter, tous autant qu’on est, à appliquer nos leçons de morale aux autres.
Chaque match, et on le verra avec la Coupe du Monde, sera un test à notre tolérance mutuelle, un rappel de nos propres lignes rouges, nécessairement différentes des lignes rouges du pouvoir bourgeois, et si tout cela est en place, alors je crois qu’on pourra s’amuser et laisser les gens s’amuser, oui, même s’ils cassent parfois parce que merde que la vie est triste. On pourra s’amuser et contrer les récits sensationnalistes qui ne restituent qu’une partie des événements, de l’extérieur, comme si ceux qui les racontent ne pouvaient jamais s’amuser comme ça. Pétez un coup, je vous jure, vous aussi vous êtes capables d’euphorie en entendant les klaxons en bas de l’immeuble.
Sources
https://www.editionsladecouverte.fr/une_histoire_populaire_du_football-9782707189592
https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/red-star-football-saint-rouen-populaire-remit
https://www.vice.com/fr/article/breve-histoire-etoile-rouge-red-star/