L’histoire d’une foule et de matraques

Par Charlotte Giorgi

Parce qu’on a du mal à entendre le mot « répression », en France, sans parler de celui de « violence policière ». Et qu’on peut pourtant faire le constat d’une situation qui embarrasse notre pays jusqu’à l’international, et qu’il a été de nombreuses fois condamné pour l’usage disproportionné des forces de police. Jusqu’où va-t-on comme ça ?

            Sur Twitter, elles sont légions. Ces vidéos hallucinantes, sur lesquelles on peut voir la police frapper, gazer, matraquer, insulter. Les images sont choquantes, les propos sont violents. Mais ce qui me désole le plus, c’est l’apathie générale. L’anesthésie des esprits, des révoltes. L’impunité dont bénéficie le bras armé de l’Etat. La faute, ce n’est jamais de leur côté. Les gens devant leurs écrans, celles et ceux qui n’ont rien de particulier contre les manifs, qui même peut-être les soutiennent et les espèrent mais qui n’y sont pas des promeneurs réguliers, ces gens-là, pleins de bonnes intentions et de sincères inquiétudes, ont du mal à percevoir que l’uniforme puisse ne pas forcément être du côté du bien.

            Les policiers répondent. Ils se défendent. Ils se protègent. Ils craquent, parfois, oui d’accord, ils ont les nerfs en pelote, mais il faut les comprendre. Leur détestation est aberrante. Ils sont ceux qui n’ont jamais faux, peu importe la gravité de leurs actes, en face, il devait y avoir pire. Le pire justifie le pire. La bêtise est appelée par la bêtise. La force de police est un miroir, elle ne peut pas être autre chose.

Pourquoi est-ce si dur ? Renverser le paradigme avec lucidité, accepter la subtilité, la vérité, la terrible réalité ? Pourquoi est-ce si dur, de gagner cette bataille culturelle, de questionner les gens qui tiennent dans leurs mains les grenades face à une foule en immense majorité non-violente et digne dans les revendications qu’elle porte ?

Parce que c’est une perspective crue : ceux qui sont censés nous protéger ne possèdent aucune morale supérieure. Ils n’ont pas une capacité de réflexion, de gestion de la colère et une éthique de la situation plus grandes que n’importe lequel d’entre nous. Pire : ils baignent dans un virilisme exacerbé, que de nombreuses enquêtes ont démontré, mais aussi que l’on constate directement sur le terrain. Une culture ancrée dans un racisme et une brutalité crasse, qui émane d’un système cassé, fracassé par la nécessité de protéger un pouvoir dont personne ne veut plus, qui violente non seulement les corps par la répression, mais aussi la démocratie, en se déployant après un arsenal légal pour satisfaire un caprice prétentieux.

L’élite pense mieux, elle seule peut savoir faire les efforts et penser une réforme des retraites à la hauteur, les matraques, seuls remparts entre le peuple en colère, loin d’être une foule, seraient donc elles aussi dotées de cette intelligence propre à ceux qui ont raison contre tous ?

La police pense mieux? Non. En revanche, elle est censée se comporter mieux que des gamins de 14 ans dans la gestion de la colère et l’usage de la violence. Face à nous, des hommes furieux, prêts à tout pour défendre on ne sait trop quoi et leur honneur avec, qui n’hésiteront pas à charger gratuitement des grands-mères au milieu d’un cortège. On est où?

Je crois qu’il est plus que temps de démanteler les mensonges. Ces derniers jours, les journalistes les plus apolitiques qui soient ont eux-mêmes confirmé la violence inutile, gratuite, abominable des forces de l’ordre. Certains roulent sur des lycéens à moto, d’autres empêchent une jeune femme d’aider un SDF qu’ils avaient poussé au sol de se relever, d’autres encore se lancent dans des courses poursuites pour mettre en garde à vue des militants qui n’ont commis aucun délit : la participation à une manifestation non-déclarée n’est pas un délit. Partout les insultes fusent, et les grenades aussi, certaines lancées en pleine « foule », comme l’appelle notre président de la République, comme si la dépolitiser en lui donnant ce nom grouillant et effrayant pouvait faire oublier la légitimité absolue qu’a cette démocratie vivante à se réunir pour défendre les droits qu’ils piétinent tous de concert.

Hier, à Paris nous étions à défiler notre rage, à défier notre impuissance face à la démocratie qui s’étiole. Comme quasiment systématiquement à la fin de notre marche, il y a eu une nasse de fin – pratique jugée illégale par le Conseil d’Etat quand on en fait un usage indiscriminé. La nasse est une technique d’encerclement, censée isoler certains manifestants pour protéger la « foule » d’une menace grave ; elle met en danger et terrorise. Certains nouveaux venus suppliaient de sortir face à des cordons de CRS implacables. Derrière les casqués, des rues désertes, sauves. Et ici, la masse compacte de manifestants asphyxiés par les gaz lacrymos et le bruit des tirs et des affrontements.

Je lis une amie qui raconte avoir demandé à la police : « mais pourquoi ne nous laissez-vous pas sortir ? »

Réponse : « Je ne sais pas, ce sont les ordres. Je crois que c’est pour vous énerver. »

Oh, la foule est en colère. La foule est énervée. Pas nécessairement par vous, cagoulés, matraques en main, appliquant bêtement la violence. La violence, ce n’est pas celle de ces gaz qui étouffent, c’est avant tout celle d’une politique sociale qui étouffe. Ils ne souffrent pas la contestation ; désirent-ils la fureur ?

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