Par Léa
Dans le billet du jour, Léa parle de son rapport à l’art, impossible à marchander, décorrelé de toute subsistance, et pourtant omniprésent. Elle touche la question des métiers passion, celle de vivre de ce qu’on aime sans rien pervertir, ou de vivre pour ce qu’on aime sans s’en nourrir…

J’ai toujours rêvé d’être une artiste. Une vraie, qui vivrait de son art.
Et je pense souvent au choix de vie que j’ai fait, du haut de mes bientôt 25 ans.
Perchée sur ma chaise de bureau, sirotant mon troisième café de la journée, les yeux rivés sur mon écran qui attend.
J’ai des parents aimants, compréhensifs, constamment dans le soutien. Je me rappelle encore des mots de ma mère « si tu veux danser, si tu veux faire une école pour devenir une artiste, vas-y ma chérie. L’important c’est que tu n’aies aucun regret et que tu fasses ce qui te plaît ».
Et j’ai failli. Plusieurs fois, j’ai failli. Tout arrêter et partir me former à la performance. Tout plaquer pour répondre à l’appel de la scène qui retentit constamment dans mes oreilles.
Annoncer à ma professeure de danse que ça y est, c’est décidé, j’en ferai mon métier. Fouler les planches pour gagner ma vie, me faire un nom, placer mon corps comme mon outil de travail privilégié et doubler, tripler, quadrupler mes entraînements. Devenir la meilleure, me sentir vivante à chaque seconde dans le mouvement, repousser les limites de cette enveloppe toujours plus loin pour explorer le monde de ma tête. Et le donner à voir à tous ces gens sensibles à mon art.
Mais je ne l’ai jamais fait.
Malgré un corps en constant mouvement, une sensibilité aiguë et une addiction à l’intensité; j’ai toujours retenu cette partie de moi. Et aujourd’hui, je ne sais pas si je le regrette vraiment ou pas.
Depuis gamine, j’ai toujours voulu de la stabilité dans ma vie. Des piliers, incassables, titanesques, puissants, qui garantiraient ma survie dans une société qui m’est étrangère. Mes parents, mes amis, ma maison, mon quotidien : une garantie de sécurité minimum, une zone de confort solide, ancrée dans le sol.
Alors naturellement, j’ai toujours voulu un plan de vie clair, un métier qui promet une stabilité financière, une assurance de pouvoir manger tous les mois, sans se priver, de pouvoir vivre confortablement, dignement, quoi qu’il arrive.
Mais les artistes en devenir n’ont pas ce luxe là.
C’est lorsque j’ai réalisé ça que mon coeur s’est brisé une première fois.
Puis, en grandissant, j’ai aussi compris que l’argent pourrissait tout ce qu’il touchait. Que finalement, la décision difficile de ne jamais entacher mes passions de son encre avait peut-être été un heureux événement. Que ce choix de ne vibrer vraiment que sur mon temps personnel, intime, libre avait probablement sauvé mon havre de paix, mon corps et mon esprit d’un naufrage bien trop probable.
Que cette loi implicite de séparation des passions et des revenus que je m’étais imposée, avait tout bonnement sauvé ma sainteté d’esprit, de corps et ma réalité telle que j’aimais la vivre.
J’ai toujours rêvé d’être danseuse, aérialiste, performeuse. J’aurais aimé mourir sur scène.
Mais j’ai appris que je pouvais faire tout cela, sans jamais le lier à une question de survie. Que l’équilibre qui me correspondait le plus était celui d’une vie professionnelle tout à fait indépendante de mes pratiques artistiques. Que je pouvais les vivre pour le simple fait de les ressentir. Et qu’elles se suffisaient à elles-mêmes.
Alors, parfois, je doute encore.
Je pense, à ce qui aurait pu être. A qui j’aurais pu être. Et je souris, les yeux rivés sur les projecteurs, qui m’attendent.
Tous les jours, je crée, je m’entraîne, je performe. Ma pratique me maintient dans un espace mental saint, un état physique fort, un équilibre tout à fait maîtrisé. Je vibre tous les jours en m’élançant sur les planches du parquet de la salle de danse, de ma maison, des bars et des salles de concerts.
J’ai toujours rêvé d’être une artiste. Et j’en suis une. A défaut de vivre de mon art, j’ai choisi de vivre pour lui.