MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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On vous bloque

Par Charlotte Giorgi

Photo de Tim Mossholder sur Unsplash

Dimanche 17 septembre 2023, journées du Patrimoine, Paris. En passant aux abords des Invalides, un rassemblement auquel je ne suis pas habituée dans l’espace public. Un collectif de femmes handicapées, les Dévalideuses, sont regroupées devant la station de métro, et n’en bougeront pas. « Vous nous bloquez, on vous bloque », scandent-elles. Je passe à côté, un peu interloquée. Comment ça, « on vous bloque » ?

*

            Dans le quartier où je vis, je croise beaucoup de personnes aveugles. J’habite juste à côté de l’Institut National des Jeunes Aveugles. Je les croise souvent dans le métro, quand leur handicap est visible, que je reconnais leurs lunettes, leurs démarches et leurs cannes. Ma réaction, en général, mon attitude même, globale, est celle d’une personne que l’on dit « valide ». Ce terme ne vous dit rien ? C’est normal. Injuste, mais normal. Le « valide », c’est la norme. Celle qui exclue et opprime ceux qui n’y rentrent pas, mais qui reste parfaitement invisible pour celles et ceux qui lui donnent corps. Notre monde est un monde « validiste » : il fonctionne, tourne et regarde depuis le corps en « bonne santé », le corps parfait, le corps qui peut soi-disant, tout « faire » « normalement ». Qu’est-ce qu’un tel corps ? À tout hasard, celui d’un homme, plutôt grand, blanc, sportif. Qu’il fasse un burn-out ou une dépression, qu’il porte des lunettes ne rentre pas en ligne de compte, n’abîme pas sa personne parfaite. Pourquoi ? Je ne sais pas. Ce n’est pas moi qui fais les règles. Une chose est sûre : quelqu’un les fait.

            Sur le quai du métro, je suis une personne valide. On m’a appris à être une citoyenne responsable, fraternelle. On m’a appris à regarder mes camarades handicapés avec l’œil charitable et larmoyant, et à dégainer le plus vite possible mon aide. Je regarde les personnes aveugles que je croise comme si à tout moment elles pouvaient tomber sur les rails, foncer dans les murs, ou s’affaisser sur elles-mêmes, terrassées par le nombre de choses qu’elles loupent. Qu’elles manquent. Le nombre de choses dont elles sont privées. Je suis prête à me jeter sur elles, pleine de ma gentillesse tordue, de mon ton enfantin. Je suis prête à les sauver de cette piètre matinée qu’elles passent, à leur dire presque que je suis désolée de leur vie de merde et que leur tenir la main est la moindre chose quand on est comme moi, en pleine santé, et complètement normale. Je suis prête à tout entendre d’elles, à condition que leurs histoires les classent automatiquement dans les deux seules catégories disponibles : les miséreux ou les héros. L’entre-deux n’existe pas, pour les personnes handicapées. Notre normalité passe par leur marginalisation. Elles ne peuvent pas être heureuses. Il leur manque quelque chose. Jamais du courage, en revanche, car ça nous plaît, ça, de les savoir courageuses. Il leur manque quelque chose, c’est forcé. Car sinon, nous ne sommes pas complets.

            Je ne pense pas à mal, quand tout ça me traverse l’esprit. Je suis la valide de base, finalement. Celle qui n’est percutée par le handicap qu’au travers du Téléthon une fois l’an, et qui s’imagine vaguement des fauteuils roulants et des histoires pleurnichardes. Celle qui connaît le handicap par un cousin éloigné dont elle n’ose pas trop parler ou par une petite fille toujours à l’écart, avec quelqu’un pour l’aider, à l’école il y a longtemps.

Le corps valide est vraiment quelque chose d’étrange, en vérité. Celle qui aura des lunettes et qui sera lourdement « handicapée » par des traumatismes et un syndrome d’anxiété généralisée ne sera jamais perçue de la même manière qu’une personne à mobilité réduite. Pourtant, dans une société de la productivité et de la sociabilité, elle non plus, ne sera pas « dans les normes ». Elle ne verra sans doute jamais que la limite tracée entre elle et ceux dont elle pense la vie atrophiée par un hasard funeste est une limite sociale, créée de toutes pièces, renforcée par les établissements spécialisés et les institutions qui maintiennent cette séparation nette entre « nous » et « eux » et enfonce ce « eux » dans un état de dépendance et d’infantilisation durablement destructeur. Ce n’est même pas que la société ne serait pas « faite » pour un certain type de corps et d’êtres humains et que l’on ferait passer ça pour de la « normalité », c’est surtout qu’elle est incapable de penser en solidarité. Elle ne fonctionne pas pour tout le monde mais pour quelques-uns, et cela nous arrange bien. 20% des Français·es sont en situation de handicap.

            Je ne pense pas à mal, quand je pense le handicap comme la société nous le présente. Avoir une tout autre démarche demande de s’émanciper du récit misérabiliste qui en est fait, et c’est une déconstruction qui demande de l’effort et des apprentissages. Or c’est aux valides de faire le travail. D’interroger leur perspective, de penser aux besoins de leurs camarades handi avec solidarité, c’est-à-dire comme à ceux de personnes autonomes politiquement et non pas de gens à qui il manquerait constamment quelque chose pour être un être à part entière. Nos camarades handi ne sont pas des « petites choses » fragiles à qui il faut installer une rampe.

            Rappelons d’ailleurs que 80% des personnes en situation de handicap ont un handicap invisible. Rappelons aussi que nous sommes celles et ceux qui définissent le handicap, car combien de personnes marginalisées, incapacitées par la vie, affrontent elles aussi une société incapable d’ajustement et d’écoute, toute concentrée sur des feuilles de route et des grands plans d’aménagement.

Elisa Rojas, grande militante contre le validisme, s’agaçait dans une tribune en 2004 : « on confond sensibilisation avec sensiblerie, solidarité avec charité ».

            Si j’étais passée à côté du collectif des Dévalideuses l’an dernier, oui, j’aurais sans doute pensé « comment ça, on vous bloque ? ». J’aurais pensé aussi : « c’est pas ma faute, si 93% des stations de métro ne sont pas accessibles aux personnes à mobilité réduite », et passé mon chemin. Mais je suis tombée cette année sur des livres (Lutter ensemble de Juliette Rousseau, qui comporte un chapitre dédié aux luttes de personnes handicapées) ou podcasts (Présages, avec Charlotte Puiseux), qui ont déclenché une petite déferlante en moi. Et il serait temps. Temps que dans les milieux militants, nous n’en faisions plus un sujet périphérique, mais bien une condition de notre émancipation collective. Le chemin est encore long, puissions-nous y contribuer au mieux.

            Les normes, nous les construisons encore quand nous croyons faire preuve de sollicitude. Les normes, nous les renforçons encore en jetant à l’eau l’écoute et l’empathie, seuls vrais remèdes à une société qui nous fait si souvent croire que nous sommes de bonnes personnes, quand nous agissons simplement comme elle nous le demande.

 

En savoir plus sur l’action des Dévalideuses aux Invalides

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