Par Enthea
Être polie. En voilà une idée, quand la société nous fait des impolitesses tous les jours. L’enfer est pavé de bonnes intentions, on veut bien le croire, alors Enthea avait envie de décortiquer le privilège qui se cache derrière l’amabilité d’un sourire, et que nous autres les femmes, n’avons certainement pas.

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Il y a quelques semaines, je partais en week-end de tournage avec des amis, hors de ma ville natale, direction Strasbourg.
Il était impératif pour nous de filmer uniquement de nuit, nous avons donc tourné deux jours consécutifs entre 22h et 6h du matin. J’étais inquiète, parce que nous partions avec mon matériel technique pour errer en centre ville un vendredi et un samedi soir. Je redoute toujours les agressions nocturnes. La nuit, la plupart des comportements s’intensifient, il y a moins de monde pour juger, plus de possibilités de fuir les conséquences de ses actes. Donc la nuit, il ne fait pas bon être la personne la plus vulnérable du trottoir. Tout spécialement si tu fais déjà partie du genre qui se fait harceler dans l’espace public, en journée. Mais nous étions nombreux. Et je mets « nombreux » au masculin, parce que finalement, j’étais la seule meuf.
Et, pour cette fois, je m’exclue du “game” des personnes qui se seraient lancées dans la bagarre physique.
J’étais là sans alliée féminine pour comprendre les angoisses inhérentes à ma condition, mais dans une ambiance de franche camaraderie, et surtout très safe, au point de pouvoir oublier mon genre le temps d’un week-end. C’est rare et précieux, le privilège d’oublier de se comporter comme une meuf. De ne pas avoir à se poser de question, ni se protéger. De ne pas entendre d’insultes sexistes qui viennent un peu nous griffer, même si on a l’habitude de cet « humour ». De boire, rigoler, exister, parler, sans se sentir en décalage avec la majorité.
Sauf, quand j’étais dans la rue.
A ce moment-là, le fossé s’est fait sentir.
Mes potes buvaient, discutaient, partaient vadrouiller seuls par ci par là, et ne regardaient pas à droite ou à gauche à la recherche de l’ombre suspecte, du problème à venir, du pelot trop bourré.
Il faut dire qu’on était 6/7 avec des looks de blackblocks, c’est pas à nous que l’on irait chercher des problèmes en premier lieu.
Seulement voilà, gravé à l’intérieur de moi il y a, vibrant fort, tous les moments où je suis rentrée de soirée la nuit tombée, où je me suis faite courser, traiter de salope, où j’ai esquivé des coups de pieds, des attouchements, où j’ai mis main tremblante dans ma poche pour la garder la plus fermement possible sur la lacrymo au cas où ce type qui me suit en me hurlant dessus depuis quelques minutes, s’approcherait à moins de deux mètres.
Peu importe si j’ai 5 potes mecs autour de moi, je reste une femme dans l’espace public, avec l’histoire de mes agressions, mes peurs entièrement fondées, certains traumatismes, et jamais, jamais je ne peux me sentir en paix. D’ailleurs, lâcher ce système d’alarme serait sans doute de l’inconscience. Que serais-je devenue si je n’avais pas pu, parfois, utiliser mon instinct pour réagir à temps aux situations foireuses, aux tentatives de viols, aux problèmes qui me repèrent de loin, mais j’ai couru plus vite.
Et j’ai vu ma bande d’amis souriants et sympas nouer des liens avec les inconnus que l’on croisait, quel·le·s qu’iels soient ; prendre le temps de discuter avec ces deux types bourrés et passablement louches, les remercier, leur souhaiter une bonne soirée en écourtant poliment et fermement l’instant. Moi j’étais à côté, prise entre deux feux :
Passer pour une malpolie en ne souhaitant pas une bonne soirée ?
Souhaiter une bonne soirée et prendre le risque qu’ils repèrent que je suis une meuf, et commencent à lancer des problèmes et discussions interminables ? On sent très vite l’utilité de ne pas faire remarquer son existence.
Je n’ai rien dit, on est partis, ils étaient tous souriants, tout s’était très bien passé. Je suis restée frustrée et pensive sur cette histoire de politesse, et des privilèges qui en découlent.
On nous a pas mal emmerdées, en tant que personnes éduquées comme femmes, avec l’idée qu’il fallait sourire. (sinon c’est pas beau, c’est pas polie, toutes ces conneries)
Mais on a très vite pu constater que sourire, souhaiter la bonne journée, ou toute autre forme d’action sympathique, de politesse, ou qui dénote de notre bonne humeur et d’un rapport apaisé au monde, est utilisé comme porte d’entrée (à défoncer au bélier), par de nombreux hommes que l’on peut croiser dans l’espace public.
La première fois que je suis montée vivre à Paris, j’avais 20 ans, j’étais très heureuse de ce changement de vie. Je profitais un maximum en faisant beaucoup de balades pour découvrir la ville, simplement heureuse, avec mon grand sourire de provinciale.
Il a duré deux jours, ce sourire.
Je l’ai très très vite caché, parce qu’en deux jours il m’a apporté beaucoup plus de harcèlement de rue que ce que je ne pouvais en supporter.
D’ailleurs je n’étais plus spécialement heureuse de découvrir la ville, puisque j’ai rapidement compris que le territoire n’était pas partageable. Si je voulais passer, c’était discrètement, et parfois il fallait en payer le prix quand même.
Ça me colle un seum monumental, mais j’ai constaté, au regard de ces situations et bien d’autres encore, à quel point la politesse est un privilège : entamer une discussion avec des personnes inconnues, remercier, sourire, se rendre accessible pour de belles rencontres humaines, user de l’espace public tel qu’il est prévu pour toustes sans se poser de questions, nouer des liens, s’arrêter quelque part… Toutes ces actions infimes, facilement oubliables dans une journée, sont pour nous, personnes sexisées*, de véritables traquenards dans l’espace public.
Ne nous demandez plus d’être polies, car vous n’êtes pas capable de vous tenir.
*Personnes sexisées : qui fait face aux discriminations de genre. (Femmes ou perçues comme femmes, personnes queers,…)