Par Alice & Laura
Salut ! Nous c’est Alice et Laura ! Aujourd’hui on a voulu vous parler d’un sujet qui nous tient à cœur : vieillir. Et surtout parler plus particulièrement de l’association presque automatique de la fin de vie à la maison de retraite dans l’imaginaire commun, à travers notre expérience partagée : celle de devoir “placer” l’un.e de nos proches dans un de ces établissements.

Alice :
Un mercredi soir, Laura nous a partagé à tous.tes sa volonté d’écrire sur les vieux jours, et précisément ceux des personnes qui doivent vieillir loin de nous. Alors j’ai pensé à mon grand-père. Plus précisément à la décision que nous avions dû prendre de “placer mon grand-père en maison de retraite”. Elle est terrible cette expression, “placer”. Je me suis questionnée sur ce terme. Clairement, on peut difficilement parler d’un choix voulu, d’une décision prise avec joie. Elle était douloureuse, celle de se dire qu’au vu de ses différents problèmes de santé, mon grand-père n’était plus capable de vivre seul, ne pouvait plus non plus envisager ce que j’aime qualifier “les collocs de vieux”, et que, finalement la seule solution restante était celle de la maison de retraite.
Et pourtant, à l’époque, les scandales n’avaient pas encore éclatés, mais l’idée de devoir laisser mon grand-père avec des inconnus, dans un endroit qui n’était pas chez lui, me rendait profondément triste.
Laura :
Il y a quelques mois, alors que je venais seulement de réussir à m’exiler de Paris à l’étranger, j’ai reçu un appel de mon père. Le sourire qui était apparu sur mon visage à la vision du nom sur l’écran de mon téléphone a très vite disparu pour laisser place à la stupeur… J’étais loin de m’imaginer qu’un jour j’entendrais les mots “Mémé” et “maltraitance” dans la même phrase. J’étais loin de m’imaginer que la personne qui s’occupait de ma grand-mère depuis plus de 15 ans pourrait à tout moment finir par la négliger.
Et sur le moment j’ai compris pourquoi il est difficile pour les mères de confier pour la première fois leur enfant à une personne étrangère. Ce n’est pas anodin de confier le soin et même l’existence d’une personne que l’on aime à un·e inconnu·e. Ça m’avait même paru absurde au premier abord d’ailleurs… Mais comme le raconte si bien Noa dans son article, être aidant·e c’est un travail à plein temps et clairement dans ma famille personne ne peut endosser ce rôle. Les mœurs ont bien changé depuis le XXe siècle. Avec la progression de l’accès au travail des femmes (parce que oui dans notre société patriarcale ce sont plus souvent les femmes qui endossent ce rôle, selon la HAS, ⅔ des aidants familiaux des personnes âgées dépendantes sont en vérité des aidantes) et un glissement de modes de vie communautaires à des modes de vie plus individualistes, il a bien fallu trouver une solution pour s’occuper des personnes âgées non-autonomes…
Mais encore faut-il pouvoir avoir le choix puisque pour reprendre le chiffre de Noa, aujourd’hui environ 11 millions d’aidant·es en France soutiennent l’un·e de leur proche en perte d’autonomie, par parfois par manque de moyens.
Quand on sait que le prix d’une place en EHPAD public coûte en moyenne 1857€ par mois (après les aides de l’Etat) et que pour bien vieillir à domicile les personnes âgées en perte d’autonomie doivent débourser en moyenne 1216€ par mois (Baromètre Silver Alliance-Retraite.com 2023) alors que la pension de retraite moyenne d’un·e français·e s’élevait à 1366€ net selon la Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques (et… vous nous voyez venir… pour les femmes, la moyenne nette peine à dépasser les 1000€… ). On ne vous fait pas de dessin, vous avez bien compris il y a une couille dans le pâté… !
Mais malheureusement le problème ne s’arrête pas là. Même si aujourd’hui les EHPAD publics et associatifs restent majoritaires en France, face à l’augmentation croissante des besoins d’hébergement et dans un contexte de politiques économiques libérales accentuées, c’est le privé qui prend et va prendre de plus en plus le relais (24% en 2023 – et ça grimpe à plus de 50% dans certaines régions comme le Sud ou la région parisienne). Vous aviez déjà fait les gros yeux face aux prix des EHPAD publics, attendez de voir ceux des EHPAD privés…! Pour la modique somme moyenne de 1000€ de plus (UFC Que Choisir), soit quasi 3000€, vous pouvez devenir l’heureux·se détent·eur·rice d’une chambre dans une maison de retraite privée et bénéficier de moins d’encadrement que dans une publique. Génial non ? Ce n’est pas une surprise puisque leurs prix ne sont pas régulés et que 75% d’entre eux sont détenus par 3 grands groupes cotés en Bourse… Youpi, nous serons bien des esclaves du capitalisme jusqu’à la fin de nos jours !
Au-delà du frein financier, il y a aussi le frein psychologique… Qui aujourd’hui rêve de finir ses jours dans une maison impersonnelle, isolé·e de la “vie réelle”, encadré·e par des soignant·es à bout de souffle travaillant dans des conditions inhumaines ?! Pas surprenant que Dalida préférait mourir sur scène…! Surtout après le scandale d’Orpea mis en lumière par l’excellent travail du journaliste Victor Castanet et leur mauvaise gestion de la crise COVID, les maisons de retraite n’ont clairement pas le vent en poupe… Le baromètre du grand âge réalisé par l’IFOP pour Synerpa en 2022 le montre clairement puisque seulement 6% des répondant·es voient l’un·e de leurs proches finir ses “vieux jours” dans un EHPAD.
Laura :
Quand la décision a dû être prise de mettre ma grand-mère en maison de retraite, sans aucune autre solution, personne n’a fait péter le champagne… Et certainement pas ma grand-mère qui demande chaque jour quand elle pourra rentrer chez elle. Déracinées de leur maison, de leur routine souvent bien millimétrée, de leurs habitudes, de leurs proches, de leur vie, nombreuses sont les personnes âgées à sombrer dans la dépression après leur arrivée en EHPAD. Une étude de la DREES a montré que dans l’ensemble les personnes âgées de plus de 75 ans en établissement souffraient d’une santé mentale plus détériorée par rapport à celles vivant encore à leur domicile.
Alice :
Mon expérience est pourtant différente de celle de Laura, mon grand-père a la chance d’être dans un établissement où tout se passe bien. Je parle ici de chance, mais c’est d’ailleurs un privilège de ce que je comprends et j’ai pu lire. Il est bien entouré, les équipes cherchent à vraiment l’accompagner, l’encourager à prendre part aux activités communes. Même si, sur ce dernier point, iels doivent faire preuve d’une grande force de persuasion, souvent suivi de refus de sa part.
Quand plus tôt je vous parle de “seule solution restante”, je prends conscience que cette “unique solution” est celle que nous envisageons, nous en tant que société occidentale individualiste. Je ne pointe personne du doigt en mentionnant cela, mais le fait de vieillir seul est très propre à nos sociétés. Avant de devoir prendre cette décision, que les problèmes de santé de mon grand-père s’aggravent, son médecin avait cherché à l’encourager pour qu’il vive en collectivité.
Les fameuses “collocs de vieux”. Mais là, côté grand-père, c’était un non direct.
Je comprenais pas trop ce non, en soit j’y voyais l’occasion de ne pas être seul, sachant que toute sa famille était loin de chez lui. Et lui, à l’époque, y voyait un signe de perte de liberté et d’autonomie. Presque une forme de honte de ne plus être capable de s’occuper de lui, seul.
Aucune des solutions n’aurait été prise de gaîté de cœur.
Et d’ailleurs, aujourd’hui mon grand-père n’est plus la personne pleine de vie et d’anecdotes plus rocambolesques les unes que les autres que nous connaissions. La dernière fois que je suis allée le voir, il avait profondément maigri, semblait éteint et avait cherché à partir avec ma mère et moi. Comme s’il était enfermé… Le terme “placer” prend donc tout son sens. C’est une situation imposée, contrainte, non choisie.
Outre la cause de leur santé faiblissante, serait-ce la faute (encore une fois) de notre société capitaliste qui compresse nos maisons de retraite pour les rendre plus lucratives leur ôtant toute humanité ? Serait-il temps d’inventer un nouveau modèle de maison de retraite plus humain, plus accueillant, plus convivial, et qui plus est, plus accessible ? Hum…
Laura :
Au-delà de ça, avec Alice, on s’est demandé si cela ne participait pas également à notre peur ambiante de vieillir…
Personnellement quand je rêve de mes vieux jours, je me vois habiter dans une maison ou un éco-village avec toutes mes copines et mes proches, à goûter chaque instant que la vie a décidé de continuer à m’accorder. Mais en même temps, dans mes jours sombres, je m’imagine aussi devenir un être bionique, composé de prothèses et de nombreux appareils nourrissants et hydratants, fixant d’un regard hagard les murs crépis d’une maison blindée pour mieux me protéger de l’air pollué de l’extérieur. Donc bon la perspective des 30 ans, puis des 40, des 50, des 60, des 70… si j’ai la chance d’arriver jusque là, ne m’enthousiasme clairement pas…
Quelle perspective nous reste-t-il pour réussir à réenchanter la vieillesse ?
Cela passe déjà par réinventer nos modes de vie et le modèle inapproprié des maisons de retraite, en réinjectant plus de communautaire et de joie pour pallier la solitude et l’austérité actuelle de nos vieux jours. Certaines initiatives ont déjà fleuri et soulèvent l’espoir d’un potentiel changement : comme le phénomène des éco-villages ou la Maison des Babayagas à Montreuil (une colloc de femmes sororale comme j’en rêve) et sûrement plein d’autres dont je n’ai pas connaissance.
Mais je me demande si cette réflexion ne devrait pas à vrai dire être plus philosophique et macro et remettre en question le cycle de vie occiental lui-même. Dans le documentaire 100 ans de plénitude enquêtant sur les “blue zones”, ces zones ayant une durée de vie plus élevée que la moyenne et sur les raisons qui expliquent ce phénomène, j’ai découvert une tout autre représentation de la vieillesse. L’un des dénominateurs communs à ces zones, au-delà de l’aspect communautaire et des interactions sociales accrues, était le fait que ces personnes étaient souvent animées par une “raison d’être” : elles avaient toujours un rôle à jouer dans le schéma sociétal malgré leur grand âge. Quand on y pense, dans nos sociétés occidentales, jusqu’à l’âge de la retraite, nous avons un rôle à jouer, une raison d’être orientée uniquement autour du travail et une fois que l’on perd celui-ci, on est censé “profiter”.
Pour mieux vivre nos vieux jours, est-ce que cela n’impliquerait-il donc pas aussi de transitionner du modèle productiviste de notre société occidentale centré autour du travail à un modèle de vie plus écosystémique organisé autour de différentes sources d’épanouissement ? Questionner cela pourrait sans doute permettre un glissement vers nos vieux jours, plus apaisé et plus joyeux.