Par Eloan & Charlotte
“Les jeunes d’aujourd’hui ne veulent plus bosser” tonton Jean-Alfred, mai 2024. Et nous, les jeunes, de répondre qu’on en est pas si sûr·es que ça. Alors que pourtant, ce serait formidable, de s’épanouir autrement, et de ne plus devoir condamner sa vie à la subsistance. Moins bosser. En est-on seulement capables ?

J’ai 25 ans, j’ai un bac+5 et dans le jargon RH je suis comme qui dirait une “jeune cadre dynamique”, la trottinette en moins – ça m’emmerde dans les transports – . Et maintenant que le cadre (ahah) est posé, il y a quand même un truc qui me turlupine et dont j’ai envie de parler… Si je prends part à une certaine forme de conformisme en travaillant pour un grand groupe tout en acceptant plus ou moins le jeu établi du patronat… On arrive quand même à me renvoyer en pleine figure, et ce assez régulièrement : “mais vous les jeunes, vous voulez tout tout en bossant moins” souvent suivi d’un “moi je…” Peu importe la suite, le sous-titre est toujours le même : vous êtes des gros feignants et en plus vous portez des baskets.
Je crois que vous arrivez à lire une certaine frustration dans cette petite introduction. Cependant, j’ai décidé de ne pas me laisser aller aux passions mais plutôt d’ouvrir un débat au sein de la rédaction.
Vous l’avez compris, j’exerce mon métier plutôt dans une ambiance “corporate” : c’est la version fancy pour dire derrière un bureau et plutôt en chemise. On ne dirait pas depuis quelques lignes, mais je vous assure je m’épanouis dans mon boulot. Je ne suis pas là pour cracher dans la soupe, promis. Ceci étant dit, je fais partie de cette génération diplômée pendant le Covid. Grosse crise sanitaire, nous étions “en guerre” et nous lavions nos courses au liquide vaisselle . Vous vous souvenez ? Ce que je veux évoquer ici c’est que le Covid, sous différents prismes et notamment celui du travail, a été un énorme point de rupture pour les gens qui bossent derrière un PC. C’est un fait. Mais un énorme point de rupture pour quelqu’un qui n’a même pas entamé sa carrière, moi j’appelle ça une occasion à saisir. Je crois que le rapport au travail était déjà en train d’évoluer, bien avant que les gens nous dévisagent dans la rame de métro pour une toux incontrôlée. Tout est toujours en mouvement. J’exerce un métier qui n’existait pas il y a 20 ans, et qui sait ce qu’il deviendra dans les 20 prochaines ?
Je me demande par quoi notre rapport au travail serait-il donc dicté ? Est-ce vraiment une simple question de générations ? De fracture entre le pré et le post covid ? Mes aînés et collègues semblent convaincus qu’une révolution silencieuse est en marche. Ils sont témoins – selon ce qu’on a bien voulu me dire, à moi, la gen z – d’un chamboulement profond de leurs habitudes, de leurs repères. Je souris en vous retranscrivant, ici, une conversation que j’ai pu avoir sur mon lieu de travail, pas très loin de la machine à café… Peut-on vraiment parler de chamboulement quand il n’y a que du changement en surface ? Ai-je vraiment pris un autre chemin en travaillant du lundi au vendredi ? Peut-on vraiment affirmer que les jeunes, comme moi, ne veulent plus bosser ? Je pense simplement que nous n’avons plus envie des mêmes choses, que nous n’avons plus peur des mêmes choses. Que la valeur travail ne vaut pas moins, mais qu’elle ne réside plus dans le simple fait de trouver une stabilité sociale et financière.
A la question, quelle est votre définition du travail idéal, je réponds : une quête d’autonomie et de sens pour rompre avec une longue tradition du devoir moral et du sacrifice. Celle qu’a pu subir mon père. Je réponds aussi un équilibre, celui que je choisis, entre ma vie professionnelle et celle qui m’anime en dehors du bureau. Je n’attendrai pas les vacances pour vivre, comme a pu le faire ma mère. Le simple fait que je décroche un CDI avec aisance après mes études a rempli mes parents de joie. Mon père était si fier quand je lui ai appris que j’allais gagner un salaire meilleur que le sien, persuadé que c’était le début de mon épopée professionnelle. Je peux facilement les comprendre, à leur 25 ans, c’était le ticket gagnant. Peut-on en dire autant aujourd’hui ?
Alors je me contente de bien aimer l’idée de participer, de l’intérieur, aux changements de nos modes de travail, tout en appréciant voir mon manager, lui aussi, débarquer dorénavant en basket le lundi matin.
**
En te lisant Eloan, je souris de voir comme on a réussi à rassembler des gens différents sur ce média. De mon côté, j’ai le même sentiment et pourtant les réalités que nous vivons sont presque diamétralement opposées : allergique au salariat, je tente d’emprunter un chemin de croix, celui de celles et ceux qui ne rentrent pas dans les cases auxquelles on les destinait. Toujours bonne élève, favorisée par le système scolaire qui devait trier mon avenir parmi les assurés, j’ai sans doute étonné pas mal de gens en m’arrachant à la tranquillité du salariat bien conforme. Auto-entrepreneuse de fait, et fourrée dans toutes sortes de petits contrats dans des asso qui sont tout sauf lucratives, j’expérimente la chute libre que peut représenter la liberté de tracer son propre chemin. Je décide de mes horaires et de mes jours de travail, je choisis les lieux où je bosse et les personnes avec qui je collabore, je nomme mon métier tel que je l’invente chaque jour, je fuis les étiquettes et me permet le luxe de faire plusieurs choses à la fois – et de n’en faire qu’à ma tête.
Je suis la première d’une longue lignée à avoir l’espace et la liberté de me sortir de ces cases où je ne me retrouvais pas. Je suis aussi la première à ne pas corréler subsistance et remplissage des journées. Je gagne ma vie avec les à-côtés, et je passe mes journées à faire ce qui m’importe. Je n’ai pas choisi entre les choses qui m’animent, et je tente de les faire toutes à la fois, de séparer mes semaines en plusieurs vies différentes. Je n’hésite pas à travailler au coucher du soleil et à prendre mes après-midi pour marcher les mains dans les poches. Je développe mes passions et fais ce qu’il me plaît (pas qu’en mai).
Alors jusqu’ici, je coche toutes les cases de la réinvention du travail par la jeunesse. Brava. Sauf que.
Dans les faits, ai-je réellement un autre rapport au travail que les générations précédentes que nous avons tant décriées?
D’abord, c’est toujours le privilège d’être assurée de la sécurité de base qui me permet de me vautrer dans de grands nouveaux principes de vie.
Ensuite, la précarité “choisie” (et je mets des gros guillemets car elle n’est pas ce que j’ai choisi) a aussi ses obligations, ses paradoxes, ses subordinations obligatoires. Et le métier passion est devenu une sorte de burn out permanent. Alors que nous jouions au jeu de « qui est le plus…? » récemment avec mes ami·es, j’ai été surprise qu’à l’unanimité iels me désignent comme étant celle qui se butait le plus au travail. Je travaille quand je veux s’est transformé en « je travaille quand je suis le plus efficace ». Au fond, le but est toujours le même : me transformer en arme de guerre de productivité. Je m’auto-optimise, seule et de mon plein gré. Alors moi et tous mes semblables, je ne sais pas si on vaut mieux. Si on a vraiment su se “re-paramétrer”. Une chose est sûre : la recherche éternelle du mieux, du ralentissement et de la rêverie n’est certainement pas ce qui nous fout en l’air.