MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES

EDITO. Marie-Louise, périph et paradoxes.

Par Charlotte Giorgi

Photo de 愚木混株 cdd20 sur Unsplash

Ça y est. J’ai déménagé. 

Je ne vous écris plus depuis mes mythiques 9m2 de meuf instable. 

(Nota bene : je suis toujours une meuf instable, mais j’exerce désormais dans autre chose qu’un placard)

Me voilà de retour extramuros. Pas très loin, juste au bord du périph’. Mais en banlieue quand même. 

Celle que je fuyais. 

Pour écrire et avoir des trucs à vous raconter, pour vivre des très grandes choses, j’ai toujours eu la sensation qu’il fallait être au plus près du centre de gravité du pays (entendre : Paris). Sauf que mon centre à moi en est devenu grave. Barge. Très sérieux. Et la centrifugeuse m’a expulsée. 

Il faut croire que la pollution me va mieux. Que je me fonds mieux dans son décor, gris, en chantier, où quelques herbes s’évertuent à pousser au milieu du béton. Où la vie est ratatinée par les voitures et les éléments. Mais mon appartement a plus que doublé de taille. En banlieue, aussi bien ici que là où j’ai grandi, je fais l’expérience de ce que veut dire vivre une vie à peu près normale. Et depuis, un mot me trotte dans la tête pour qualifier tout ça : me déplier. Pour moi donc, la liberté, la joie, la vie, se construit ici. Dans ces lieux qu’on est censés fuir pour travailler, monter, avancer vers le centre. Et de penser ça, m’a rappelé mes profs du lycée : « pour trouver une problématique intéressante pour vos dissertations, cherchez un paradoxe. » Se déplier est un des plus gros paradoxes que permet notre époque faites de petits tiroirs où se ranger, qui donnent d’autant plus l’envie de vivre un peu de ce désordre, de ces tâtonnements, et de ces chaos de liberté des temps où il faut se réinventer. 

Se déplier est un paradoxe ici, à deux pas du périphérique pollué qui nous encercle et circonscrit les mouvements. Mais se déplier, c’est aussi contempler avec la malice d’un sale gosse nos propres paradoxes. Ceux qui font hurler les puristes et qui emmerdent le fascisme distillé dans les lignes droites et les droits de rien d’autre. 

À mon tour, donc : j’aime l’écologie et les chemins bétonnés. Les livres de bell hooks et les hommes un peu macho sur les bords. Je raffole de conversations mesquines avec de bonnes personnes, d’humour noir et de sarcasmes légers, de jolies voix truffées d’insultes et d’énormités dites doucement, de rires gras et d’engueulades où l’on pleure quand on voudrait crier. Les endroits qui me plaisent, même si ça ne plaisait pas forcément en y grandissant, ce sont les endroits où l’on ne lisse pas, où l’on ne conforme pas, où l’on ne s’excuse pas d’être plusieurs choses à la fois. Je viens des endroits où la liberté prend forme humaine et où l’on me rirait peut-être au nez d’écrire ça. Je viens des paradoxes, et je compte y rester, malgré toute la force que notre société met à les combattre. 

“J’viens de là où ça sent la pisse, même si c’est repeint”, rappe SCH. 

À côté de mon nouveau chez moi, il y a des gars qui zonent au milieu de quelques bobos encanaillés, des petites maisons coincées entre deux barres d’immeubles, une pompe à essence et une recyclerie quasiment face à face. Et puis, à deux pas de ma porte, il y a un très grand cimetière. J’ai pris l’habitude de m’y promener tous les matins. Les morts sont les seuls à avoir droit au calme et à la verdure ici, on dirait. Alors je fais mine de visiter l’un d’entre eux. Je tire une tronche de petite blonde nostalgique emmitouflée dans mon gilet-presque-pyjama, et je passe devant la vigile du cimetière, qui hurle au téléphone dans sa petite cabine de garde. Combien de paradoxes là-dedans? 

Mes sorties au cimetière m’amuse beaucoup. J’ai choisi deux mortes préférées : Camille et Marie-Louise. Deux soeurs. Nées respectivement en 1893 et 1895. Seules dans leurs caveaux. Je crois que c’est ce qui m’a attirée, deux soeurs, sans maris. Sur leur tombe il y a des plaques “à notre mère” et “à notre grand-mère”. Mais pas d’homme à l’horizon. J’ai bien aimé ça, chez elles. Les hommes, j’en tombe très amoureuse malgré toute l’énergie que je mets à les mépriser, alors c’est pas contre eux, mais j’ai l’impression que Camille et Marie-Louise emmerdent toutes les autres tombes bien rangées. La leur détonne. Ça les embêterait peut-être, qu’on pense cela d’elles. Si ça se trouve elles étaient bien rangées, et la tombe en bazar, c’est pas leur faute. 

Tout ça pour dire, j’adore vivre ici, et vivre comme ça. J’adore vivre tout court, pour toutes les petites choses qui ne sautent pas aux yeux, qui ne sont pas vraiment ce qu’elles sont. J’aime le grand cimetière de pierre et le maïs grillé à la station de métro. J’aime que les gens parlent alors que d’habitude on se tait. J’aime qu’il y ait et du shit et des chats, des drapeaux palestiniens suspendus aux fenêtres et des vélos partout. J’aime ne pas savoir comment je ferai pour survivre dans quelques mois, à la fin de mon contrat à temps partiel, et me prélasser dans mon grand canapé toute la sainte journée. Me dire que je me couche tôt et passer des heures dans mon lit à échafauder des plans pour foutre ma vie en l’air. J’aime bien disposer de tas de placards bricolés par mon proprio pour pouvoir y ranger soigneusement mon bordel. 

J’adore les contradictions, le paysage pas clair, franchir la frontière parisienne à pied tous les jours, comme si ça ne voulait pas dire grand chose, intra muros, extra muros. J’ai l’impression de mieux respirer aux portes de Paris qu’en haute-montagne, et je sais que c’est complètement con. Pas sûre que j’inspire mieux ici, mais tout m’y inspire mieux en tout cas, et c’est quasiment pareil. 

À la fête de l’Humanité, haut lieu gauchiste où je me rendais il y a quelques jours pour la première fois, c’est ce qui m’a déplu : tout ce tas de cohérence, d’univoque, de blagues en connivence. Je crois que je préfère les zones bancales, les culs entre les chaises. 

Cette année, j’ai prévu de me déplier dans les paradoxes. Et je crois que ce média aussi, sinon je vous raconterai pas tout ça. Je vous ai dit, je suis rouillée, j’ai peut-être un peu débordé en parlant de Camille et Marie-Louise mais voilà le lien : on nous a dit qu’on ne peut pas parler d’écologie en vivant dans le ciment. On nous a dit qu’on ne peut pas être un média et pas des journalistes. On a dit qu’on ne peut pas parler de nous pour parler de politique. Maintenant tout ça est un peu fâné, mais on nous dira encore tout un tas d’autres trucs. Qu’on n’est pas sérieux, pas corrects, pas dans les clous. Et on répondra encore et encore : les clous ça fait mal (Jésus en sait quelque chose). C’est reparti pour les paradoxes, parce que sinon, on n’a plus rien à raconter. Les paradoxes, c’est ce qu’on connaît, hérétiques que l’on est. Et puis, ce sont les tordus qui racontent le mieux notre époque, parce qu’en déviant des chemins, en en empruntant plusieurs à la fois, ou en enjambant la moitié de l’un d’entre eux, ils peuvent nous observer de loin, avec le recul que les droits et rectilignes n’ont pas. Marchez de travers, qu’on rigole enfin un peu. Ce sont les propres sur eux qui ont le plus de linge sale et de casseroles aux basques. Alors se vautrer dans des choix qui n’en sont pas, embrasser plusieurs trucs à la fois, vouloir tout et son contraire, c’est peut-être simplement se déplier pour vivre. 

Mes hommages aux herbes au milieu du béton, à Camille et Marie-Louise, ainsi qu’à tous  les dangereux gens lisses que l’on effarouchera cette année. Motus est de retour, sa langue tordue aussi. 

motu

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