MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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Des interstices – épisode 8 : Kaléidoscope

Par Alyss

Photo de Patrick Nizan sur Pexels.com

Kaléidoscope (mille nuances de deuil)

Cette année, chez moi, le petit papa Noël n’est pas descendu du ciel ; mais le mien, de père, y est monté – enfin, il paraît. Ça s’est passé en France, autrement dit à des milliers de kilomètres de l’endroit où je vis en ce moment. Et si tu sais peut-être que les fêtes de fin d’année ne sont pas un bon moment pour tomber malade, peut-être ne sais-tu pas que ce n’est pas non plus un bon moment pour mourir (à supposer qu’il y en ait un). Apparemment, du week-end qui précède Noël jusqu’après le nouvel an, les fours crématoires sont en vacances. Heureusement, les frigos assurent l’intérim.

Quand j’ai appris la nouvelle (à retardement, à cause du décalage horaire), je n’ai pas su quoi ressentir. Ne te méprends pas : j’aime profondément mon père (je dis « j’aime » au présent, parce que, bien qu’il ne soit plus là, je n’ai pas arrêté de l’aimer pour autant). Mais quoique sa mort n’ait pas été une surprise, puisqu’il était malade depuis plusieurs années, elle n’en a pas moins été un choc. Sans doute parce qu’il y a quelque chose, dans la mort, d’irréductiblement inconnaissable : on a beau enregistrer l’information, « il est mort », ça ne veut rien dire. On ne peut pas l’associer à une expérience vécue, à moins de l’avoir frôlée de très près. Ma première sensation, ça a donc été une sorte de blanc, de vide. Bug. Court-circuit. Sidération. Qu’est-ce que je fais de cette donnée ? se dit mon cerveau, comme si elle était beaucoup trop grande à avaler. Est-ce que c’est bien réel ? Après tout, ce ne sont que trois petits mots, qui pointent une absence. Blanc, vide.

Le deuxième temps n’a pas été moins confus. J’ai rapidement réalisé que cet événement, que mon esprit échouait à absorber, ne m’appartenait de toute façon pas vraiment. La mort fait partie de ces moments de la vie, comme la naissance ou le mariage, qui ont été scénarisés d’avance. Difficile d’échapper au script social minutieusement planifié et affiné depuis des lustres, perpétué par l’immuable répétition des rituels et leur représentation massive : même sans y avoir participé, nous avons tous et toutes vu, au cinéma, dans les livres, à la télé, des scènes de veillée funèbre, d’enterrement, et autres cérémonies civiles ou religieuses désignées sous le nom d’obsèques. La mort a sa couleur (le noir), sa musique (le requiem), sa fleur (le chrysanthème), son intonation (grave), son émotion (la douleur). Elle est encadrée par des dispositions légales, des obligations auxquelles on ne peut déroger : déclarer le décès dans un délai de vingt-quatre heures, prendre en charge l’inhumation ou la crémation. Et bien évidemment, société marchande oblige, elle a aussi son business1, auquel on ne peut pas vraiment échapper non plus.

En dehors des considérations économiques et juridiques, les rites funèbres ont une fonction de ciment social : il s’agit d’accompagner2 le ou la défunte et ses proches dans ce passage bouleversant. Mais dans mon cas, il me semblait plutôt que c’était moi, qu’on coulait dans le ciment.

Au moment où j’apprends que mon père va mourir, je me sens immédiatement comme paralysée, écrasée par le poids immense de ce récit que d’autres ont écrit pour moi, et qui prend toute la place, n’en laissant aucune pour mes propres sentiments. De même que le mariage est censé être le plus beau jour de ta vie (nonobstant le stress conséquent que représentent potentiellement son organisation, son coût, les pressions familiales) et qu’une mère se doit d’afficher un bonheur total lorsqu’elle vient de donner naissance à un enfant (osef son vagin déchiré, son incontinence et sa dépression post partum), il est entendu – et attendu – que la mort s’accompagne de tristesse, voire d’effondrement. La veuve est nécessairement éplorée. La formule consacrée : « condoléances », exprime la souffrance partagée3 (en d’autres termes, ta propre souffrance est déjà actée dans la parole de l’autre). Pas moyen d’y échapper. Ne pas se conformer à ces conventions élémentaires, c’est courir le risque de se voir taxé d’une insensibilité suspecte et indigne. Je ne peux pas m’empêcher de songer à Meursault, dans L’Étranger de Camus, condamné pour n’avoir manifesté aucune émotion à la mort de sa mère. Il me semble d’ailleurs évident, à présent, que les profs qui m’ont expliqué le célèbre incipit du roman, censé illustrer l’indifférence du personnage (« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »), n’avaient rien compris.

Comme la naissance ou le mariage, la mort se situe à l’intersection entre l’intime et le public, entre l’individuel et l’universel. Alors je me retrouve engluée dans ce paradoxe. Partagée entre l’obligation d’en parler et l’envie de ne pas en parler.

Si je n’ai pas envie d’en parler, au-delà de ces raisons, c’est aussi parce que je ne veux pas, en plus de mon propre bouleversement, avoir à ressentir le malaise qu’une telle annonce ne manque jamais de provoquer chez autrui. Un malaise que les formules de convenance (dont l’impersonnalité m’insupporte) ne suffisent pas à masquer, et qui s’exprime généralement par un silence embarrassé particulièrement pesant. Qu’on le veuille ou non, dans ce genre de circonstances, on plonge allègrement dans tout un tas de projections (« à sa place, je me sentirais comme ci ou comme ça » ; « ça doit être horrible ») et de préconceptions (le fameux récit social qui dit que mort = souffrance). Sans compter les peurs que ça peut réveiller : peur de perdre soi-même ses proches, peur de sa propre mort. Alors, bien souvent, on ne sait pas trop quoi faire de tout ça, d’où la gêne.

La mort a mille visages. Et surtout, elle peut être vécue de mille façons : comme une perte, une libération, une communion avec l’au-delà ou avec ses semblables, comme une blessure, comme la fin des souffrances, un constat clinique, une tragédie, un fait divers, l’occasion de renouer avec sa famille, ou au contraire de se recueillir dans la solitude… Toutes sont valables. L’important, c’est d’avoir l’espace de la vivre à sa manière. On peut avoir besoin d’en parler avec légèreté, ou de ne pas en parler du tout, sans que ça signifie pour autant qu’on n’éprouve rien. On peut s’en réjouir sans être un monstre. On peut ressentir à la fois de la tristesse et de la joie, ou les deux alternativement, et bien d’autres choses encore, parce que nos émotions sont rarement sans mélange : elles sont un kaléidoscope. Le deuil est un processus complexe ; nous sommes des êtres complexes.

Alors j’aimerais dire aux personnes qui vivent un deuil : prenez le temps de décider quelle est la juste manière de le faire pour vous. Et à celles qui les entourent : si vous ne savez pas quoi faire, demandez-leur simplement de quoi elles ont besoin. Et redemandez souvent, parce que ça risque de changer – c’est le principe même de la vie.


1 D’après economie.gouv.fr, une inhumation coûte en moyenne 3350 €, une crémation 3609 €, soit environ deux mois de SMIC.

2 Obsèques vient du latin obsequi, où le préfixe ob– marque la proximité et le verbe sequi signifie « suivre ».

3 Du latin cum : « avec », et dolere : « éprouver de la douleur ».