Par Charlotte Giorgi
Ce serait bien qu’on se dise que bon ben là ça suffit plus de dire “bon rétablissement”, faudrait qu’on fasse une grande réunion de la révolution et qu’on dise qu’on va changer comment on vit, déjà rien qu’entre nous. Qu’on fasse plus attention. À moi, à nous. Y’a plein de fautifs. Et je me dis que c’est aussi bien la faute à nous-mêmes toutes les fois où l’on s’est laissé retirer un peu de nos réflexes de solidarité. Chaque fois où l’on a oublié de combattre pied à pied, férocement, le délitement des liens. Chaque fois où l’on a oublié de vivre avec les autres. De se respecter, en tant que communauté. Chaque fois qu’on a laissé les abrutis gagner sans se rendre compte que cette fois-ci c’est grave pour nous.

Cher docteur S. P,
Je me permets de vous écrire puisque lors de notre rendez-vous mercredi, je n’ai rien trouvé de mieux que d’aller me faire foutre quand vous avez expédié notre consultation en 9 minutes top chrono, ne trouvant comme solution à mon problème que ma propre insanité à gérer entre moi et moi. Depuis, je sens mes veines claquer dans mes tempes tellement ça me fait de la peine de ne pas vous avoir arraché les yeux sur place.
Dimanche matin, à 9h32 (je me rappelle l’avoir lu sur le four, en bas), je me suis réveillée dans le noir complet, sur mon lit mezzanine. Seule chez moi, sans téléphone. Au moindre geste, tout le décor qui tourne. C’est la première fois. “Ton corps te passe un message”, je pense. Ça me fait presque marrer. Quelle connerie d’avoir un corps.
Et j’ai pas le temps pour les conneries. Je suis sous l’eau. Je vais mal. Je dors mal. Je vis mal. J’ai mal, en fait je crois. Alors je peux pas péter un plomb et avoir la tête qui déraille complet. Je peux pas. Je dois continuer, on doit tous continuer, à faire tourner les maisons, se brosser les dents et payer les abonnements téléphoniques. Mais quand j’essaye de m’asseoir, j’ai des haut-le-coeur tellement ça tourne. Je vois rien. Je deviens folle? C’est le premier truc qui vient en tête d’une petite nana comme moi. Et c’est le premier truc que lui disent les médecins comme toi, quand ils nous traitent de grosses mytho avec des mots polis, des grosses lunettes et des ordonnances bâclées.
Je pense d’abord à me rendormir. Ça va pas durer parce que je sais pas quoi faire si ça dure.
J’ai la gerbe, soif, envie de pisser, j’ai peur, j’ai froid, j’ai envie d’appeler ma mère, mon mec, et le 18.
Askip c’est un burn out, un AVC , un vertige paroxystique… qu’est-ce que je m’en fous, au fond.
Ce que je veux savoir c’est : on fait quoi, quand tout autour de nous est en burn out? La putain de planète les putain de gens et ma putain de tête. Comment on fait quand on reste coincée dans un lit et qu’on s’en fout du diagnostic, que le diagnostic au fond on le connaît (« le monde veut notre peau »), et que de toute façon on n’aura pas les moyens de se reposer, de se soigner, d’être aimée par les gens qu’on aime à plein temps ?
Je suis restée prise au piège de ma tête et de mon lit pendant des heures. Je me suis pissé dessus. C’est dégueulasse mais je le dis quand même. Entre deux tours de manège impromptus, je fixais le plafond en attendant qu’on vienne défoncer la porte que j’avais eu la bonne idée de verrouiller en laissant les clés dessus. Et je me disais que ce serait quelqu’un comme toi qui me sauverait, un ORL, un docteur, une blouse qui me pondrait un arrêt de travail, qui me dirait avec une douceur infinie « vous inquiétez pas, on va arrêter le tournoiement de la terre, on va se reposer, on va arrêter de compter les sous, de faire à manger, de dessiner les traits d’eyeliner et de répondre au téléphone ».
“vous inquiétez pas, on va trouver comment faire pour qu’on soit mieux parce que là, on peut pas juste continuer, regardez-moi ça vous êtes là à vous vomir dessus”. On peut pas continuer.
Ce qui m’est arrivé s’appelle sûrement un « vertige paroxystique bénin », et ce qu’on retient, c’est que c’est bénin. Alors en fixant le plafond, je fais une liste de ce qui n’est pas bénin et que je pourrais éventuellement vous raconter, quand vous aurez le temps de m’écouter docteur (je vous imagine la tête penchée sur le côté, un air très gentil, très curieux).
PAS BÉNIN ⤵️
- L’habitude de me démerder seule, et de forcer mon corps à ce qui est attendu de lui, les interactions les tâches ménagères être drôle avoir de l’énergie travailler 2 voire 3 jobs à la fois
- Un système politique organisé qui défait nos tissus de solidarité sans qu’on cille parce qu’on est trop occupés à avancer

- Des structures médicales saturées et déshumanisées : cet ORL qui me fait me lever, me demande de marcher, et m’affirme que je me suis pisser dessus la veille par plaisirsuis en train d’inventer mes symptômes, car « vous voyez bien que si vous aviez des vertiges vous seriez tombée » (oui le docteur c’est vous, docteur, ça c’est vous, parce qu’en fait vous n’aviez pas du tout l’air gentil et la voix douce, en fait vous étiez juste une petite merde de connard d’enfoiré de merde)
- L’envie de bien faire concurrencée par les obligations matérielles de survie, l’éloignement entre les proches là où avant il ne fallait pas lutter pour se constituer un « village » de solidarité puisqu’on vivait littéralement dans des villages (truc 2 fou). Haussement d’épaules, pas de solutions, c’est comme ça, tant pis pour nous.
Alors je me dis (toujours dans mon lit avec l’espoir de vous rencontrer) : merde. Je ne sais pas demander d’aide sans la refuser ensuite quand on me la propose, gênée. J’ai peur de déranger? Ou plutôt : j’ai peur d’être redevable, j’ai peur de ne pas savoir rendre ce qu’on me donne. J’ai peur de ne pas être en capacité d’aider moi-même, et de me rendre compte que mon propre muscle de solidarité est complètement atrophié même si je me lève systématiquement dans le bus pour les mamies et que je donne de la thune plus que ce que j’en ai à toutes les petites asso que j’estime. J’ai peur qu’on se soit déshabitués des choses qui nous font tenir et qu’on soit tellement vulnérables aux dérapages moraux grandioses de nos sociétés malades. J’ai peur de devoir vieillir pauvre et seule, et pour la première fois, très concrètement dans mon ventre, j’ai peur de « ne pas m’en sortir ». (mais bon je suis dans ma pisse, enfermée chez moi, avec l’oreille interne qui pète un plomb, ne l’oublions pas)
Cher docteur, tout ce que je fais pour me débattre semble m’épuiser davantage, et à chaque réunion, à chaque verre, à chaque balade on se dit entre deux banalités à quel point on va mal.
(Truc que je me demande aussi doc : Qui est ce « on »? Est-ce que c’est tout le monde? Est-ce que c’est les jeunes? Les pauvres? Est-ce que c’est juste moi et ma malédiction? )
Je sais bien que vous êtes pas docteur des malédictions (en l’occurence vous êtes juste un énorme con mais ça je le sais pas encore!) ; mais est-ce qu’on peut au moins se donner des idées pour se ramasser à la petite cuillère plutôt que d’aligner les diagnostics ?
Cher gros enfoirax de docteur, vous m’avez obligée à faire ce qu’il y a de plus douloureux sur terre : remarquer que je n’ai pas la force d’être ma propre avocate. Qu’entre les murs d’un cabinet médical, d’un entretien RH ou d’une relation bancale, je perds le combat que je mène autrement. Que dans mon intimité, je ne sais pas encore me constituer les ressources dont j’ai besoin pour ma propre survie. J’ai beau croire qu’elles sont financières ou matérielles, en fait, elles sont aussi de cet ordre-là : être ma propre avocate. Pour cela, il faut s’arrêter de fonctionner, d’avancer, de continuer. VENEZ ON ARRÊTE DE CONTINUER et on essaye de former une ptite armée de gens qui ne se laissent pas mourir, ni sucer jusqu’à la moelle. Qui s’encouragent à être leurs propres avocats.
On s’est assez apitoyé sur nos sorts pour que je n’ose pas en rajouter une couche. Le monde va mal et tout le monde le sait bien. On en fait des memes à longueur de temps. Le souci doc, c’est que du coup, en toute logique, vous auriez dû écrire une ordonnance qui disait : fuck le travail la vaisselle le mail à envoyer et la petite séance de sport à la salle pour se décharger, on est trop abîmés, trop fatigués. On verra ça plus tard, d’abord il faut soigner nos tissus de solidarité. Se demander si on pourrait pas faire les courses pour la voisine. Prêter la voiture au mec d’hier. Accepter de travailler moins, de demander moins, d’être présent, de répartir la charge des élans, des créativités, des initiatives. Partager ce qu’on a, pas juste les choses mais aussi les expériences, les mots, les encouragements.”
C’est la seule chose qui me rassurerait, moi. Parce qu’un compte rendu médical ça n’enlève pas le poids de la solitude, de la peur, de la lucidité de plus en plus insupportable qui nous dit qu’en vrai de vrai, ptet qu’à ce stade faut juste en finir. Qu’on n’est pas capables de se supporter. Qu’on va s’effondrer sous nos propres poids si on ne muscle pas nos liens dans le quotidien, et qu’on est obligée d’espérer le salut de la part d’un vieux charlatan pas conventionné.
Cher docteur de merde, médiocre petit homme bien moche, je vais vous signaler à l’ordre des médecins et aller secouer de ce pas mes ami·es. Leur dire, par pitié, par tous les moyens : n’arrêtez jamais d’être vos propres avocats, d’exiger de l’aide et d’exiger de vous-même cette dignité d’aider les autres, de veiller sur eux, de le faire silencieusement et sans attendre rien en retour. De laisser l’espace aux êtres de se déployer mais aussi de ployer. D’être convalescents. De trouver d’autres solutions. Pas parce qu’on devrait tous être des saints, mais parce que si on laisse l’état d’esprit fascisant nous envahir dans les petits interstices du quotidien, ben je crois qu’on est déjà foutus, sans attendre des saluts nazis aux investitures des présidents. On meurt à petit feu de ces épuisements collectifs, et de ce qu’ils nous font rater de la vie ensemble, en étant là, à défoncer les portes quand y’a besoin et à défoncer les médecins qui rendent malades.
Dimanche sans solidarité spontanée, sans mes proches pour me dire « le travail attendra », sans me convaincre très fort qu’ensemble on va trouver une solution », je crois que pour la première fois de ma vie très concrètement, j’aurais pu vous quitter.
