Par Ludi
Le mois d’avril commence par une journée internationale de la rigolade, le 1er. À la bonne heure! Sur TikTok les idées de vacheries faites à des collègues ou aux parents en remplaçant leurs dentifrices par de la colle ou le contenu des petits suisses par des chamallows, sont légions. Mais comme on est des gros relous, on a décidé d’être sérieux deux minutes et – évidemment – de se poser la question à 10 millions : au final, on peut rire de tout ou pas ?! Et Ludi de disserter brillamment sur le sujet. ⤵️
On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui (dit Desproges)
D’accord.
Merci.
C’est un peu rapide non ?
Prenons l’improvisation.
Pourquoi ? Parce que j’en fais et que ça m’a amené à me questionner sur l’humour. Je vous explique.
Dans l’impro, nos blagues sont inventées sur le moment. C’est dans le titre. Non seulement on est drôle, mais on l’est sans l’avoir prévu. Point faible, trop fort. J’ai rencontré des gens qui affirment qu’il ne faut pas faire rire en impro, qu’il faut jouer honnêtement, rechercher le vrai. Ce qui signifie pour elleux tirer la gueule et refuser toutes les blagues qui s’offrent à elleux. D’accord. Ces gens-là ne sont pas honnêtes. D’abord parce qu’il y a une satisfaction immense à faire marrer son public, ne nous mentons pas. Ensuite parce que l’impro est faite d’instantané, que l’instantané est pétri de vie et que dans la vie, il y a du drôle.
CQFD.
Sauf qu’inventer sur le moment, c’est prendre le risque de faire des blagues qui ne passent pas. Et cet humour, qui devrait être une conséquence de l’immédiat, peut se percevoir comme une contrainte. Il peut devenir ce qu’il faut faire sinon c’est faux.
Quand je donne des ateliers, c’est systématique. L’Improvisateur Débutant, je mets au masculin, ce sont souvent des hommes, pense qu’il doit réussir son impro. Pour ce faire, il se base sur ce qui a marché dans les spectacles auxquels il a assisté : les éclats de rire. Quand l’Improvisateur Débutant entre en scène, sa volonté de faire rigoler est plus forte que ses barrières sociales, déjà fragilisées par son état de stress, rappelons-le, il débute et n’a pas forcément l’habitude d’être regardé. Son compas moral se désoriente, ou plutôt, s’oriente vers ce qui l’a structuré. Il délivre alors de superbes, c’est ironique, blagues sexistes, racistes, homophobes, transphobes.
On tombe toujours là-dedans.
De mon côté, je tombe toujours directement dans la suspicion. J’adhère, sans en avoir conscience, à cette perception de l’humour qui veut que, dans une blague, il y ait toujours une part de vérité et que cette vérité soit exactement ce que dit le blagueur. En gros : je me dis que si l’Improvisateur Débutant a fait une vanne sexiste, c’est qu’il est misogyne. Je n’imagine pas que le stress pourrait faire ressortir des structures sociales intégrées, non, non, surtout pas. Je suis fâché·e. Je gronde l’Improvisateur Débutant. Je lui ordonne de ne plus faire ce genre de bourdes. Mais. Bizarrement, je me sens inconfortable. Je joue le·a policier·ère de l’humour et ça me plait moyennement. Je dois pourtant faire quelque chose, je suis responsable de mon groupe et des participant.e.s sont mal à l’aise à cause desdites blagues, moi compris·e. Après réflexion, je comprends que ce n’est pas la position d’autorité qui me dérange, celle-là, il avait fallu apprendre à la négocier dès les premiers ateliers. Et puis, occuper une position de pouvoir, dans un certain cadre, n’est pas mauvais en soi, il faut avoir conscience de là où le pouvoir se matérialise, là où les abus se cachent, encourager ce qui peut venir le contrer. Non. Ce qui m’embête, c’est que ce rôle de policier·ère ne permet pas de prendre en charge la blague. Je gronde et c’est fini. Pire encore, j’installe un climat d’anxiété et de stress dans le groupe. Les fachos aiment bien se plaindre qu’iels ne peuvent plus rien dire, ben, force est de constater que c’est ce qui s’est passé. Les participant·e·s ont eu l’impression de ne plus pouvoir dire librement sous peine de dire mal et de se faire engueuler. Iels ont eu raison. J’ai instauré une atmosphère en contradiction totale avec le but de mes ateliers. En impro, je crois, je sais, qu’il ne faut pas trop réfléchir, sinon on ne joue pas. Surtout quand on débute. En impro, on dit toujours que la première idée est la meilleure. Dans ma tête, alors, une avalanche de questions : où déterminer la part de responsabilité du blagueur ? Comment adresser le malaise afin que lui, moi, les autres, puissions apprendre et comprendre, réfléchir de la blague, de l’humour, de la morale, sans se braquer ? Comment être inclusif avec une personne qui me semble, à première vue, contribuer au sexisme ?
La dernière question est importante car je refuse d’exclure, sauf en dernier recours, sauf si le reste ne marche pas, je refuse.
Je n’ai pas les outils pour y répondre. Je décide de prendre le problème à bras le corps, de faire mes recherches, de trouver des livres. Et, dans l’essai Comme une mule*, je découvre deux hypothèses quant aux blagues qui me paraissent particulièrement pertinentes :
- l’hypothèse du continuum : une blague sexiste pourrait produire les conditions d’un acte sexiste, elle dissimulerait de la misogynie qui encouragerait ou continuerait dans des actes violents.
- l’hypothèse de la blague comme exutoire : tout comme le jeu vidéo peut venir décharger d’une forme de violence, l’humour pourrait être un espace permettant de se délester de notre sexisme structurel ingéré.
La première hypothèse confirme mon affect de suspicion. La deuxième vient la compliquer. La coexistence des deux, et leur invériafiabilité, me donne matière à repenser l’encadrement de mes ateliers.
Un jour, dans un cours, un jeune Improvisateur Débutant produit plusieurs blagues sexistes. Une première fois, je lui dis de faire attention, il me répond que son personnage, il a joué une femme, était une satire, qu’il ne se moquait pas, non non, promis. Je laisse passer. Nouvel exercice, nouvelles blagues sexistes, et lesbophobes. L’impro se termine, les autres participant·es n’applaudissent pas, tension dans le groupe, c’est mon rôle de prof de la prendre en charge. Je relève le problème mais je suggère de ne pas en discuter directement, à chaud. Je propose d’attendre la fin du cours, d’asseoir tout le monde et d’aborder le problème ensemble. Une fois réuni·es, je demande :
- Comment souhaitez-vous que l’on prenne en charge ces moments ? Ces blagues qui heurtent certaines personnes ? Qu’est-ce que vous voulez faire en tant que groupe ?
Et là, beaucoup de propositions jaillissent, parfois inattendues, souvent très pertinentes. Un·e participant·e propose de s’interrompre soi-même dans l’impro si l’on se rend compte que l’on a blessé des gens, un·e autre rappelle que cela peut arriver à tout le monde et que l’on doit être empathique. Tout le groupe a l’air particulièrement content de pouvoir se prendre en charge. Et surtout, surtout, L’Improvisateur Débutant a la possibilité de me raconter ce qui a mené à sa blague. Il m’avoue que jouer de l’impro lui fait toujours très peur, même après six semaines d’ateliers, qu’il se met beaucoup de pression, que dans la scène, il a lâché la première blague qui lui est venue à l’esprit, rapidement, pour nous faire marrer, pour réussir. Je prends conscience qu’il est bien plus stressé que je ne le pensais, qu’il me faut l’accompagner avec plus d’attention et proposer plus d’exercices de mise en confiance. J’en profite pour rappeler à l’ensemble du groupe qu’iels n’ont jamais l’obligation de faire rire ni de réussir une improvisation. Parfois on fait des impros nulles, qui ne fonctionnent pas, ça arrive, ce n’est pas grave. Je leur rappelle que dans un atelier on essaye, on explore, on discute, c’est déjà amplement suffisant.
L’expérience avec l’Improvisateur Débutant démontre qu’une multitude de facteurs peuvent se dissimuler derrière une blague que l’on considérerait comme moralement répréhensible. Elle m’a permis de me questionner quant à notre rapport à l’humour et à notre gestion de ce dernier, en tant que militant.e.s. Autour de moi, on tend à écarter cette problématique d’un geste de la main. L’explication du continuum semble nous suffire pour justifier de ne pas agir, de gronder et puis c’est tout. Puisqu’il s’agit de violences, on ne valide pas. Point. Certes. Mais. C’est une erreur. Car si l’on décide que l’humour sexiste est réellement un continuum de la misogynie, s’il s’agit de ces mêmes violences contre lesquelles nous militons, alors il est de notre devoir de le déconstruire. Et donc de le réfléchir. De le questionner. De l’observer. C’est obligatoire, sous peine de tomber dans un jugement systématique qui ne prend plus en compte les conditions matérielles d’existence d’une blague.
C’est du travail, un grand, il faut aller contre nos réflexes.
Pour ma part, l’impro permet de m’y exercer. Dans cet art qui demande de ne pas mettre de barrières, d’être dans l’instant T, de dire ce qui nous vient et voir ce qui se passe ensuite, se trouve un espace particulièrement propice pour conscientiser les structures qui nous agissent. Mieux. Se trouve un lieu particulier dans lequel je peux réfléchir activement à la question de la morale et de l’humour.

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* Le livre Comme une mule de François Begaudeau, est un ouvrage qui a été critiqué par plusieurs personnes, notamment pour sa parution après un procès intenté à l’auteur pour avoir fait une blague qualifiée de sexiste. De toutes les critiques et conversations autour du livre, on en trouve de très pertinentes, j’invite à aller les lire (https://frustrationmagazine.fr/begaudeau-livre, https://www.youtube.com/watch?v=CT4VRfZ4yi0&t=2390s) Beaucoup de personnes ont refusé de lire le livre, iels en ont leurs raisons et entièrement le droit. Pour ma part, l’essai parle d’humour et de morale, à partir d’une blague sexiste, ça m’intéressait. Le livre propose plusieurs idées très intéressantes.