PAR CAMILLE
En novembre 2024 je suis allée 6 semaines à Calais pour faire du bénévolat au sein d’Utopia 56, une association qui agit à la frontière franco-britannique pour apporter une aide d’urgence aux personnes exilées.
Ça a été une expérience hyper forte, à plein d’égards et qui a suscité une multitude de réflexions, politiques bien évidemment, géopolitiques, géographiques, même sociologiques. Il y a un milliard de manières de traiter cette question hyper dense, qu’est celle de l’exil, du contexte politico-militaire et de la répression à la frontière, des questions humanitaires (liste non exhaustive) (1).
L’aspect intime, celui des raisons qui te poussent à te rendre à Calais mais également ce que tu ressens et vis à la frontière, est, me semble-t-il, plus délicat à aborder.
L’un des moments qui agrège une partie de ces réflexions sur l’engagement d’un point de vue personnel, s’est produit au cours d’une soirée à Calais. Un gars avec qui je discutais a questionné notre action à la frontière, concluant que nous faisions « du white saviorism ». (2)
Cette discussion m’a percutée. Elle m’a forcée à questionner le sens réel de mon action, de notre action, en m’interrogeant sur la véracité ou non de son affirmation.
Porterions-nous, mes camarades associatifs et moi, ce syndrome du sauveur blanc qui, s’inscrivant dans des rapports de domination héritées de la colonisation, viendrait secourir des populations du sud global ?
Dans un premier temps, je pense que c’est dans tous les cas une question qu’il faut nécessairement te poser quand tu réalises une mission associative, bénévole ou non. Toute action, même si elle provient d’une bonne intention et d’une volonté de venir en aide à autrui, peut conduire à une quête irraisonnée de sauvetage de “personnes en détresse”. Et c’est cet état d’esprit qui conduit parfois à apporter une aide ni toujours sollicitée ni adaptée aux besoins de la population, avec une impression de supériorité renforcée par la relation par nature inégale entre l’aidant et la personne aidée.
Je n’ai pas la sensation que c’est ce qui se passe lorsque tu fais du bénévolat à Calais. Il n’y a pas de recherche d’aventure ni de volonté de se rendre au bout du monde pour y sauver la veuve et l’orphelin en échange de quelques selfies dépaysants à poster sur Insta.
Ici, l’action bénévole vise surtout à lutter contre les défaillances étatiques, les violences en tout genre, et à tenter tant bien que mal de répondre à la situation humanitaire qui a cours en France, alors bien éloignée de son surnom de patrie des droits de l’Homme.
Le positionnement politique qui règne au sein des assos à Calais est celui de la suppression des frontières, de la solidarité entre les peuples et de l’anti-impérialisme.
En réalité, ce n’était pas ça que remettait en question le type lorsque nous avons eu cette discussion. Il ne cherchait pas à invalider l’authenticité de la démarche des bénévoles, ni la légitimité de nos motivations. Il critiquait les situations où il percevait une forme d’autosatisfaction chez nous d’avoir pu aider une personne exilée « en lui filant des pompes », insistant sur le fait que les personnes se débrouillent très bien sans nous.
Alors oui, je pense qu’il y a une part de vrai là-dedans. Effectivement, le sentiment égoïste de se sentir utile, sans jamais qu’il ne soit majoritaire, peut parfois survenir. Tu es en déficit de sommeil, tu as eu un shift horrible, alors le fait qu’une personne te dise « merci pour ce que vous faites, heureusement que vous êtes là », oui, je le confesse, ça te fait du bien. C’est humain, de malgré toi, chercher un peu de réconfort. Toutefois, je ne pense pas pour autant que cet égarement autocentré viendrait remettre en question une action qui ne peut être que collective, tournée vers les autres. Ce sentiment d’utilité, cette impression d’avoir une capacité d’action – aussi petite soit-elle – dans ce système injuste et qui nous dépasse peut également avoir pour vertu d’être remobilisateur.
Aussi, j’ai la certitude que la grande majorité des gens en asso savent que les bénéficiaires n’ont pas viscéralement besoin de nous, qu’ils ne sont pas des petites choses fragiles qui ne dépendraient que de nous. Par exemple, quand on fait de la réduction des risques, on s’aperçoit que souvent les personnes sont déjà avisées et n’ont pas toujours besoin de nos informations.
Mais ne pas être nécessaire ne veut pas dire qu’on ne doit pas exister et que notre action n’a pas de sens, au moins au niveau interpersonnel.
Déjà parce que ce constat du caractère non essentiel de l’action associative peut engendrer de l’inaction, une forme d’indifférence presque dédaigneuse, « que je sois là ou non il/elle va s’en sortir », et alors enfermer dans une forme d’immobilisme.
Ensuite, parce que ne pas uniformiser les besoins et les parcours des personnes exilées, c’est aussi réaffirmer leur dignité face à des politiques, notamment migratoires, qui les invisibilisent et les déshumanisent. Chaque personne perçoit l’aide reçue – matérielle ou psychologique – de manière différente : certaines personnes vont être mutiques et ne pas chercher de contact, d’autres n’auront de cesse de répéter à quel point elles espèrent elles aussi faire un jour partie de ces organisations. D’autres encore diront que les associations leur ont redonné espoir et permis de croire en une France solidaire, à une société de l’accueil – à rebours de la violence institutionnelle ou politique qu’elles ont subie. J’ai également le souvenir d’un vieux monsieur qui avait souhaité nous rencontrer lors d’une maraude. Il avait mangé, il avait une chambre d’hôtel, il voulait simplement discuter, échanger d’humain à humain. Remettre un peu de normalité, de trivialité au milieu de situations d’une gravité sans pareille.
A l’inverse, la plupart du temps, lorsque les gens contactent les assos, c’est parce qu’ils n’ont simplement pas d’autres choix, qu’ils ont tout perdu et cherchent juste à ne pas crever de froid.
On dit beaucoup dans nos cercles que « la Manche tue », pour évoquer les personnes décédées en mer qui n’ont pas pu bénéficier de voies de passage sûres. Rhabiller des gens qui ont tenté la traversée c’est un peu comme venir poser des chrysanthèmes sur les tombes. Ça ne fait pas revenir les morts, mais ça tente de préserver, ou à tout le moins de ne pas abîmer encore plus les vivants.
Ainsi, pour ne pas basculer dans du white saviorism, je ne pense pas qu’il y ait de solution miracle. Personne n’est à l’abri de retomber dans des rapports de domination en cherchant précisément à les détruire. Moi, si j’ai voulu aller à Calais c’est parce que j’ai ressenti intimement, comme dans ma chair, une nécessité d’intégrer une association, une cause politique qui lutte contre les atteintes aux droits fondamentaux qui me révoltent. En fin de compte, il s’agit surtout de toujours questionner le pourquoi de ses actions, s’interroger sur ce qui les motive, ne pas faire les choses pour avoir l’impression d’être une bonne personne. Et se rappeler, humblement, qu’on est qu’une goutte d’eau au milieu de l’océan. Alors collectivement tentons de pallier les dysfonctionnements d’un système avec lequel on n’est pas en accord avec l’espoir d’un jour, peut-être, le transformer.
__
(1) Pour s’informer davantage sur ces sujets allez checker le travail monstre réalisé, notamment par les assos de terrain telles que la Cimade, Utopia 56 ou Human rights observers qui documentent, expliquent, et font un énorme travail de médiatisation de toutes ces thématiques !!
(2) Le white savior, ou sauveur blanc, désigne le comportement d’une personne occidental qui s’expose héroïquement, venant en aide à des populations non-blanches