PAR ROSE BOURSIER-WYLER
On choisit pas sa famille, on choisit pas son statut social, on choisit pas sa couleur de peau. On choisit pas de naître. En vérité, on choisit rien, au commencement. Il paraît même qu’on naît avec son tempérament. Alors qu’est ce qu’il nous reste et à quoi on doit qui on est ?
La sociologie nous apprend qu’on le doit au système sociétal environnant. La psychologie nous enseigne qu’on le doit à l’entourage familial et amical. La droite nous hurle qu’on doit tout au mérite. La politique nous dit qu’il faut qu’on se lève tôt le matin. Chacun se raconte qu’il fait ce qu’il peut.
Moi, j’ai toujours voulu faire la révolution (celle pour la justice sociale et environnementale, celle d’extrême gauche, de gauche radicale, celle au bout du spectre, la seule qui vaille, faites pas genre). C’est assez récemment, que j’ai compris que c’était peut-être la révolution qui n’avait pas envie de se faire avec moi. Et j’ai compris ça au fur et à mesure que j’ai compris que j’étais bourgeoise, privilégiée, blanche et donc porteuse d’une histoire et d’une vision pas du tout universelles. Je m’étais toujours pensée légitime, puisqu’outrageusement indignée. J’ai découvert que c’était même pas un préalable.
J’ai compris que j’étais bourgeoise avec effroi et suspicion. J’avais grandi en pleine campagne pourtant, j’avais été boursière toute ma scolarité, c’est moi qui payais mon loyer et mes factures dès 18 ans, je les connaissais pas les paroles du lac du Connemara, je savais même pas que mon école existait 3 mois avant de passer le concours, j’avais pas de sac Longchamp, je suis encore la moins bien payée de tous les gens que je connais. J’avais pas saisi en fait. J’avais pas mesuré que je n’avais ni les codes ni le parcours mais que j’avais bénéficié de tout le confort bourgeois. Bohème. Culturel. De gauche. Mais bourgeois.
Et dans le même temps que la découverte de mon appartenance à la bourgeoisie, j’ai regardé ma légitimité révolutionnaire m’abandonner. Si dans la théorie de la lutte des classes, je faisais finalement partie des bourgeois, alors je pouvais pas honnêtement me faire passer pour opprimée. Donc quoi, je devais me tenir à l’écart par souci de cohérence de naissance ? Laisser la fureur révolutionnaire à ceux qui avaient plus subi que moi ? On faisait la compétition des malheurs pour obtenir un certificat de participation ?
J’ai l’impression que poser la question de la légitimité bourgeoise à la révolution, ça revient à poser son corollaire, et donc à se demander si les non-bourgeois incarnent forcément un désir de changement. Parce que décider de qui peut faire la révolution, ça implique d’essentialiser chacun dans sa classe sociale et ça fige pour toujours les possibilités. Ça revient également à porter un regard définitivement romancé sur les classes sociales moins favorisées : l’ouvrièr.e communiste, le.a paysan.ne au bon sens, l’employé.e courageux.se. C’est encore une fois parler d’un peuple de loin et c’est s’en exclure en considérant qu’on n’en fait pas partie.
Poser la question de la légitimité bourgeoise, c’est évidemment un moyen de me justifier. Mais c’est aussi une question politique, parce qu’elle me force à comprendre quelle est ma place là-dedans.
Est-ce que la question c’est « les bourgeois peuvent-ils faire la révolution » ? Ou « les bourgeois peuvent-ils faire la révolution au bénéfice d’autre chose qu’eux-mêmes » ?
Les dominants qui instrumentalisent les dominés dans des mouvements révolutionnaires afin d’occuper à leur tour le trône ne veulent pas la révolution. Ils veulent le pouvoir. Selon leurs termes. Les dominés qui souhaitent devenir à leur tour dominants non plus ne veulent pas la révolution. Ils veulent le pouvoir. Selon leurs termes. Les uns comme les autres veulent la révolution pour eux. Et ce ne sont donc pas des révolutionnaires.
Perso, j’ai pas subi dominations, humiliations, injustices, discriminations comme d’autres le vivent au quotidien. Mais mes privilèges ne m’empêchent pas de les trouver révoltantes, d’avoir envie de remettre le monde à l’endroit, de continuellement me péter le crâne sur toute la vilenie de notre espèce. Je me lève tous les jours dans un monde que j’abhorre. J’ai rien choisi de mes privilèges, j’ai rien choisi non plus de mon indignation, est-ce qu’il me reste le choix de mes actions ?
La colère n’est pas l’apanage d’une classe sociale, ni l’empathie, ni le désir de justice, ni la haine, ni la compassion. Par contre, partager la révolution, c’est partager ses dominations, ses injustices et ses discriminations. Si on veut la révolution pour tous, la grande, la véritable, alors on la veut aussi pour soi-même, avec ses pertes et ses fracas. Ça demande de se regarder bien en face. De se voir. Se déplier correctement. Se présenter comme on est. Aider où on est utiles. Mettre ses privilèges au service de la lutte pour finir par en faire un grand feu de joie.
Il me semble qu’il existe une grande différence entre être continuellement outrageusement indigné.e pour soi, et être continuellement outrageusement indigné.e en soi. Si personne ne détient le monopole de l’indignation, qui ne trie pas ses maîtres et sert aveuglément, quand elle mène sur le chemin de la révolution, elle est résolument exigeante. Elle demande d’être à sa hauteur, et d’être capable de perdre pour soi exactement ce qu’il est possible de gagner pour tous. Précisément ça, et non l’inverse. Et là peut-être, se trouve le préalable, et donc la différence essentielle, entre un indigné et un révolutionnaire.
Alors, aux armes, bourgeois ?