PAR CHARLOTTE GIORGI
En ce 25 novembre, journée internationale de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, j’avais bien envie de vous raconter cette expérience de femme à la fois très précise et très vaste : celle de déborder.
L’impression de déborder de mon propre corps. C’est ce que me renvoie le miroir. Ce foutu miroir de la salle de danse où j’ai repris mes acrobaties après presque 10 ans sans mettre les pieds près d’un studio. Lorsque l’on danse en dehors de chez soi, on fait la plupart du temps face à un immense miroir qui prend tout le mur. C’est rare de passer aussi longtemps à se regarder dans le blanc des yeux.
Mais ce ne sont pas mes yeux que je fixe. C’est ce corps que j’ai du mal à reconnaître, bouffi et gonflé par les médicaments et le mal-être de ces dernières années. Les médicaments pour contrer la “folie” m’empâtent. Je prends donc un médicament pour contrer “la grosseur”. Qui me fout la gerbe. Contre laquelle je pourrais prendre encore un autre de ces cachets que j’empile dans un pilulier plein à craquer.
Je suis plutôt joviale dans la vie. (C’est un euphémisme : je suis la meuf qui hurle et grince bruyamment pour rire, et qui rit tout le temps). Il n’y a que dans mon corps qu’on peut lire les souffrances, les deuils et cette part de moi avec laquelle je n’arrive pas à me réconcilier. Celle qui dépasse, dans mes petits bourrelets sur le ventre, ou dans le gloussement de rire que je n’arrive pas à réprimer.
Toujours est-il que face au miroir, au milieu d’autres corps plus ou moins marqués par nos vies respectives, je me sens toujours trop large, trop volubile, trop. J’ai l’impression que mes seins sont énormes, que mon cul prend toute la place, que mes formes font des courbes partout, que ça déborde, que ça me dépasse, et qu’on ne voit que ça. Ce n’est pas faute de me cacher pourtant : j’ai soigneusement choisi mon T shirt XXL, le baggy qui ne marque ni ma taille ni mes cuisses, et ma poitrine est bien évidemment comprimée dans une brassière qui m’écrase le thorax. Mes cheveux eux aussi sont plaqués en arrière dans un chignon dont ils s’échappent inexorablement. La “clean girl” aux plaquages impeccables et au corps comprimé dans un petit espace parfaitement agencé, ce n’est manifestement pas moi. Pourtant je m’acharne à devenir cette meuf qui peut se regarder dans le miroir sans avoir l’air de trop.
Sur le chemin du retour, vers 22h30, je passe tour à tour devant des crackheads installés sur des matelas de fortune, à côté d’une pompe à essence glauque et le long du périph’. Je n’ai jamais peur de me faire importuner. Je sens dans mon attitude que je me conforme à la dégaine qu’il faut avoir pour éviter de se faire piéger par les regards des hommes : en devenir un. Mais ce soir-là, je ne sais pas pourquoi, le chignon, peut-être, la doudoune ouverte sur mon T shirt au lieu de m’emmitoufler… Je chope un regard comme on attrape un virus. Le mec zone sur mon endroit de passage, et n’a que ça à foutre d’essayer de me faire rentrer dans sa petite vision étriquée de ce que je suis.
J’ai encore mes écouteurs et pas besoin de les enlever pour lire sur ses lèvres ce qu’il raconte. “Madame, vous êtes très belle”. Madame! Pas Mademoiselle. Il faut savoir se satisfaire des petites choses, dans la vie. Je souris, embarrassée, en espérant que mes écouteurs blancs plantés dans mes oreilles mettront fin à la conversation. Mais non. J’ai tiré le jackpot : il me suit comme un toutou. “Vraiment, madame, vous êtes trop jolie”. Cette fois je sors un “merci” timide. Je refoule au fin fond de moi ce petit ego boost que me procure ce random mec dans la rue noire. Il ne doit même pas bien me voir, mais sa validation me renvoie tout de suite à ce que je suis : une femme. Rappelle-toi ma fille, tout ce qui déborde, c’est pour eux, les chiens de la casse. Toi tu n’auras que les regrets, les excuses et l’amertume d’avoir tant à leur donner sans le vouloir. « Vous êtes très belle » parce que j’ai l’audace de déborder, et que forcément, ce doit être pour eux.
“Vous avez pas un snap à me donner? Un insta?”, “Non désolée”. (et en plus de ça je m’excuse ! Non mais.)
Je passe mon chemin (enfin j’essaye) et au bout de quelques sourires de plus, au prix d’une accélération piétonne rarement observée, je viens à bout de son insistance de mec relou et me retrouve à nouveau seule sur la route. Dans mes oreilles, Billie Eillish continue de chanter “People say I look happy, just because I got skinny”. Je ne suis pas traumatisée. Même pas choquée. Peut-être à peine dérangée. Mais sur la deuxième partie de cette route, je ne marche pas pareil. De nouveau, j’ai l’impression confirmée que mes seins sont vulgaires, que mon cul cherche la merde, que la cambrure de mon dos appelle la violence de la réprimande, que ma gueule hurle “j’ai croqué la pomme, une fois, il y a 2000 ans”.
Avoir grossi m’obsède pour toutes les raisons que l’on s’imagine (est-ce pour ça qu’il a arrêté de m’aimer ? Parce que seuls les gens maigres méritent qu’on les aime ?), mais aussi parce que ce n’est pas la place d’une fille, d’être imposante. De prendre la place, l’espace. Ce n’est pas l’espace d’une bonne fille. Mais j’ai appris au fil des ans qu’on ne dompte pas tout et que j’ai un corps de femme populaire, toute en rondeurs, en seins et en fesses, une voix qui porte et un coeur qui bat fort et bien. Ça ne se tasse pas, même quand on essaye, à grands coups de neuroleptiques, de raisonnable et de régimes choc. Quand je n’essaie pas de me rétrécir moi-même, le regard d’un mec relou peut le faire en deux temps trois mouvements. Si j’ai l’air d’un peu trop sortir de moi-même, de déborder de chair, de me rendre visible malgré moi, ces regards d’hommes préemptent mon corps et l’espace qu’il occupe. Je ne peux pas être mes formes pour moi et seulement moi.
Dans une interview où l’on reprochait à Theodora d’avoir grossi, la jeune femme répondait en substance : “Mais vous voulez pas que je m’embourgeoise ? Ouais j’ai pris du poids, parce que j’ai pris de l’argent ! On va être gourmands aujourd’hui”.
Alors aujourd’hui encore plus qu’hier et certainement moins que demain, être une femme gourmande, de la vie, du sexe, de la bouffe. Être la monstrueuse ogresse qui ne rentre pas le ventre et qui prend de grandes respirations. Être la bouffonne qui essaye trop fort, qui se jette violemment dans les choses, qui doute, qui prend des coups, qui se relève, qui décide de n’être jamais qu’une victime. Être la meuf “chubby” qui se balade dans la rue sans doudoune, sans brassière, sans rien comprimer d’elle. Rester cette meuf même après qu’un regard de mec te remet à ta place, celle qui n’a jamais été la tienne. Rester cette folle qui exagère, qui joue effrontément, qui en oublie d’être une femme.
Et dans le miroir, ne pas s’excuser de ce que l’on voit. Mais demander des excuses, pour le pire crime possible : celui de comprimer l’existence de quelqu’un et de l’enfermer dans une boîte trop petite. Nous voulons des excuses et nos fesses pour nous-mêmes. Gloire aux folles, aux grosses et à tout ce qu’il nous reste de nous-mêmes qu’on n’ait pas encore rogné !