PAR AMANDINE LE BARBIER
Il y a des dates qui marquent. La victoire, la rupture, le deuil. Elles créent les générations, une certaine idée de récit collectif. Chaque jour qui suit demeure alors un après, et pour toujours.
Celle du 27 octobre 2005 en fait partie.
Celle du 28 octobre aussi. Et toutes les autres ensuite.
J’ai 13 ans. L’environnement dans lequel je grandis ne ressemble pas à celui de Zyed et Bouna. Il ne ressemble pas aux quartiers qui nous sont montrés chaque soir à partir du 28.
En guise de tours, ce sont des immeubles à 3 étages que je vois depuis la fenêtre de notre cité pavillonnaire. Les seuls policiers qui y transitent y sont appelés.
On n’y est pas contrôlé, on n’y est pas arrêté.
Les principaux contrôles qui s’imposent à nous sont les regards de celles et ceux qui vivent en maisons neuves ou en centre-ville. Ils pèsent, heurtent mais ne tuent pas. Ils viennent simplement congratuler la réussite rassurante, construite, médiocre de ne pas avoir le mot “social” accolé à son logement.
Mais je peine encore à le nommer, en 2005.
Dès le 28 octobre sur nos écrans, d’auto-proclamé·es expert·es instrumentalisent la colère pour la faire taire. Comme si l’assassinat de deux enfants pouvait inviter à la nuance, chacun·e tourne autour de la plaque, pour surtout rester à côté.
J’ai 13 ans. Je vois mon grand frère indigné, le copie, et presque immédiatement, nous sommes taxé·es d’ignorant·es. Le même âge qui nous rend trop jeunes pour comprendre et s’opposer, rend pourtant Zyed et Bouna suffisamment âgés pour être jugés responsables. Puisque le droit à l’enfance se décide dès la naissance.
Je mesure le privilège d’avoir attendu mes 13 ans pour réaliser que le contrat social n’existe pas, que l’ordre force et que la révolte est nécessaire.
Je mesure aussi que l’histoire de Zyed et Bouna n’est pas la mienne. Que ça n’a jamais été nous et que ce ne sera jamais nous, puisque les couleurs se voient.
Dans nos familles pas racistes, le lointain copain non-blanc est brandi comme étendard pour défendre l’abject.
Les figures d’autorité parentale qui aiment à raconter des victoires syndicales dépassées et encenser la mémoire des fantômes qui ont osé contredire et se positionner se révèlent soudain gardiennes du même ordre qui les étouffe.
On n’a pas internet à la maison en 2005. Les non-débats se font sur les plateaux et à l’heure des repas. Ils sont timidement rapportés dans la cour du collège, déformés, jamais incarnés. Les professeur·es quant à elles et eux démissionnent de leur éducation civique. Sans un mot.
Dans cet espace clos, j’entends une voix. Celle de mon amie connue plus tôt, rencontrée désormais. Nous sommes enfants et pour la première fois, nous osons la colère.
Et tout peut être dit, sans l’interruption du savoir maturé.
On se reconnaît toutes deux dans la classe, celle qui écarte, celle qui fait honte. On se met à identifier les privilèges de nos pair·es – encore peu conscientes des nôtres – et dès lors, chacun de leurs faits et gestes, est classé, définitif, comme pour s’assurer qu’on ne sera jamais de celles et ceux qui humilient et silencient.
On semble trouver la vue, on s’approprie le savoir.
On s’offre le nécessaire orgueil. Celui du droit à la parole.
C’est ainsi que se bâtit notre pacte de la colère, et ma plus belle amitié.
On a aujourd’hui 33 ans. On s’écarte peu à peu de la classe – celle qui nous a liées, puis rendues fières – sans parvenir à la laisser filer. Et toujours, chacune de nos rencontres résonne comme un rappel au devoir.
Pour autant, quel usage fait-on réellement du droit à la parole qu’on pensait s’être octroyé ?
Comment vit notre promesse, en dehors de stories partagées pour se dédouaner ?
Comment nos privilèges servent-ils la colère inchangée ?
162 nouvelles personnes ont été tuées depuis Zyed et Bouna. (1)
Et 162 jours d’après, censés nous obliger, continuent à faire résonner le silence blanc, complice et démissionnaire, bourgeois et populaire.
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