PAR CHARLOTTE GIORGI
Presque concomitante avec la commission sur les liens supposés entre mouvements politiques et islamistes, la journée de la laïcité de mardi dernier a fait chou blanc. Pour la valeur star de notre chère devise, pas de son pas d’image, si ce n’est celle de Mélenchon qui doit redire à voix haute qu’il n’aime pas du tout les nazis, entre deux soupçons et trois sous-entendus lourdingues sur son frérisme supposé. Comme chacun le sait, Méluche fait sa prière cinq fois par jour et ne mange plus de porc. Il aurait également dit “mashallah”, une fois, en manif.
Revenons à nos moutons (je vous fais grâce de la blague associée – on n’a pas le temps.). Personnellement, cette journée de la laïcité et celles d’avant très probablement, je les ai passées dans le Grand Paris. Ce qui veut dire que j’ai grandi en banlieue parisienne, entourée des mamans voilées de mes camarades de classe. Un de mes premiers souvenirs d’enfance fait intervenir mon frère, mort de trouille en arrivant à l’école, face à une dame dont le hijab noir couvrait la majeure partie du corps. Ce jour-là en rentrant de l’école il a décrit à ma mère “la dame en noir”, qui a du hanter quelques cauchemars dont l’enfance masque l’histoire. Mes parents ne regardent pas CNews en boucle – dieu merci –, mais ils sont suffisamment blancs pour que certains réflexes un peu aigres soient transmis en intraveineuse de générations en générations. De cette peur désordonnée de la dame en noir, aujourd’hui je ne sais pas ce que conserve mon petit frère. Mais nous, les blancs, on garde sans aucun doute ce réflexe de rejet, ce haut-le-coeur irrépressible venu des profondeurs de notre culture de la “laïcité”, et de cette enfance pendant laquelle on apprenait pourtant à considérer son prochain avec respect, sans présupposer de son libre-arbitre, tout en gobant hélas au passage cette idée qu’au fond, ce voile sur la tête était un geste de soumission plus insupportable que tous les actes sexistes de cette société câblée à l’envers. À l’école, on apprenait en pointillés que nous autres civilisés devions certainement mieux savoir juger cette culture obscure que les premiers concernés. Les tentatives de viols toutes les 2 minutes 30 en France ont manifestement de quoi inquiéter les grands féministes français qu’un bout de tissu sur une tête, forcément symbole « d’une radicalité misogyne », et pas d’une piété inconnue ou même d’un mouvement de revendication culturelle plutôt compréhensible – c’est un euphémisme.
En grandissant, j’ai bien sûr été outrée par celles et ceux qui refusaient de se taire et d’appliquer la minute de silence après les attentats de Charlie Hebdo, ou qui, simplement, la questionnait. D’accord avec mon entourage et les médias publics, qui, de plus en plus, mettaient en cause dans un gloubi-boulga infect les liens pas même subtils entre voile et terrorisme. Au lycée, je vois des camarades remettre le bout de tissu sur leur tête à la sortie des cours ou s’absenter pour le Ramadan, pendant lequel je me dis que je serais bien incapable de jeûner, moi. À mesure que je grandis et que j’observe, le culte de la laïcité se redéfinit : il glisse de manière grossière d’une liberté de culte à un lissage culturel global. Ma construction politique première a très certainement été d’intégrer sans broncher le fait que la liberté de culte n’était pas un droit pour les musulmans, mais un moyen de contrôle de leur existence par les blancs. Le tout sur ce fond malhabile et difficilement traduisible dans le langage (parce que qui veut s’avouer cette peur primale et ridicule de l’autre dont on connaît si peu et s’imagine tant) : cette peur féroce de “la dame en noir”.
La suspicion en bandoulière, la laïcité en paravent à cet ego surdimensionné qui croit que tout est matière au jugement via sa prétendue supériorité morale, la république française comme étendard pour ne pas avoir à s’accoutumer de ces barbares, leur langue qui accroche, leurs traditions qui nous dégoûtent spontanément, et ces attentats terroristes qui ressortent des tiroirs à intervalles réguliers, et dépossèdent les victimes de leurs drames pour rajouter de la peur à la confusion, dans un amas d’amour du prochain hypocrite et de haine sobrement libérée.
Et puis peu à peu, en grandissant, d’autres discours. Les entendre parler, se raconter, les dames en noir. Les voir dans ce qu’ils sont, ces autres dont on parle toujours à leur place : des êtres imparfaits, dont on ne peut pas exiger plus que ce qu’ils ont, et qui aspirent à exister, tout simplement, sans conditions préalables. Des amis et des camarades, qui replacent les discours, qui recadrent le débat, qui arrachent de mes oreilles les angles médiatiques et les injures implicites. Le réflexe raciste s’atténue. Je comprends aussi que penser l’émancipation, ce n’est pas nier le danger de la radicalisation, les souffrances encourues par les familles brisées par une pratique de la religion intégriste et intolérante. Mais c’est savoir ne pas essentialiser. Ne pas décider avant de connaître, ne pas adapter sa position politique à son haut-le-coeur fascisant. La glissade est rapide, et largement encouragée par les médias du pays qui ne s’en cachent même plus. Accepter d’être dérangé, chatouillé dans son identité, comprendre le pluralisme d’un pays colonial sans le nier, regarder en face les velléités d’annihilation que notre réaction épidermique signifie en vérité. Les justifications qu’on se trouve, les comparaisons qu’on s’évite. Le sujet qu’on en fait.
À 26 ans je commence à peine à démêler la pelote de fils avec laquelle on a savamment remplacé mon cerveau. Je les tire sans délicatesse, les fils, ils sont laissés là en plan, et pourtant on s’en saisit peu. Ce faisant je sors les gros mots, blanchité, racisme, colonialisme, islamophobie même. Autour de moi on fait les gros yeux, on n’est pas censés grandir en changeant de lunettes sur les mamans voilées des petits camarades. On n’est pas censés tiquer, en entendant le soupçon permanent et les attaques qui se multiplient, la traque de leur soumission présupposée, les regards en biais, à la limite de rechercher le gilet d’explosifs sous le vêtement. On est censés continuer les messes basses faites de préjugés dégradants, entre la dinde et le fromage, aux repas de famille. On est censées revendiquer d’être une sale conne, oui, mais les sales connes n’ont pas toutes la même gueule. Être une sale conne implique-t-il d’avoir les cheveux visibles ? Question qu’on ne pose pas. Vous avez peur de la meuf voilée qui traverse la rue et pas de l’oncle un peu border (car d’une autre époque) qui raconte sa blague limite en tripotant le haut du crâne de votre enfant ? Et pensez qu’on va sortir du terrorisme par ce chemin tracé par Pascal Praud et autres arbutis ? Bien. Je vois par où ça passe, si cette confession de féministe blanche doit servir à quelque chose. Mais n’hésitez pas à emprunter l’autre chemin, celui du doute, de la part des choses et de l’écoute des femmes (ces sales connes).
J’ai 26 ans, et j’ai grandi avec la peur de la dame en noir. Des pensées islamophobes me traversent régulièrement. Je les connais bien, et je peux les nommer sans m’en départir. Je me convaincs tous les jours de déprogrammer ces travestissements de la réalité que l’on plaque sur le présent, et qui nous rassurent. Le bien, le mal, les habits qui vont avec. Je me retiens d’être une sale conne. D’autres le font très bien. Chaque jour, un combat contre moi, les réflexes, et cette époque qui distille en nous son goût rance. Un jour, j’espère, la dame en noir portera en elle d’autres symboles, d’autres récits, d’autres lectures du monde, de celles qui donnent envie d’y vivre. Inshallah ?