MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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Avis aux requins aux dents d’or

PAR JESS

Décembre 2025.

Alors que l’année se termine, une discussion avec un ami vient quant à elle clôturer mon optimisme de fin d’année. 

Avec cet ami, on vient de milieux sociaux différents, et de cultures différentes. Je vous pose le contexte : lui a grandi à l’étranger et vient d’un milieu aisé. Quant à moi, je viens d’une classe moyenne de banlieue parisienne. On s’est rencontré à l’étranger et on s’est très vite lié d’amitié. Depuis, nous vivons tous les deux en France. 

Je ne sais même plus comment nous venons à parler de ce sujet, mais on en parle. En bref, on échange sur la matérialisation de nos valeurs dans la société. 

Son discours est simple : il faut comprendre la société dans laquelle on vit pour profiter du système, sans quoi, on se fait manger. Premier silence. Je lui demande de préciser son propos. Ce qu’il entend par profiter du système sous-entend vivre son individualité en faisant ce qu’il faut pour soi, au détriment du reste. Deuxième silence. Dans l’idée je comprends, prendre soin de soi avant de prendre soin des autres. Comme cette annonce dans l’avion au moment de l’explication des masques à oxygène. D’abord mettre le sien pour ensuite pouvoir aider les autres. Mais ce n’était pas ce qu’il essayait de dire. Je comprends peu à peu que je nage dans des eaux troubles, et que je suis face à un requin.

Attachez vos ceintures, et soyez prêt·es pour les turbulences. 

Mon ami m’explique que lui aussi, au plus profond de son cœur, se dit anti-capitaliste et rêve de vivre en autonomie dans la forêt. Seulement, ce rêve n’est pas viable. Il le qualifie même d’utopie irréaliste, comme si le réel était une excuse suffisante. Il utilise même ce mot qui me donne des envies de tondre ses sourcils à coup de machette : bisounours. Ce mot “bisounours”, je l’ai souvent entendu, toujours de la bouche d’hommes cis blancs de classes moyennes supérieures qui jugeaient ma manière de vivre et de penser. Toujours de beaux parleurs.

Apparemment, je vis donc dans une utopie. Pas dans la même société qu’eux où les 10% les plus riches du monde possèdent les trois quarts du patrimoine mondial. Manifester et limiter l’avion ne vont pas changer le monde (c’est toujours ces deux choix que j’applique dans mon quotidien qui sont repris dans leurs discours). Il faut que je me rende à l’évidence. Apparemment, faire cela, ça nous fait surtout passer pour des illuminé·es gravitant dans les nuages. L’idée n’est pourtant pas pour me déplaire.  

Selon lui, il faudrait vivre dans le concret. Traduction : vivre comme bon nous semble, peu importe les conséquences. Il n’est pas prêt à faire de concessions. Il souhaite vivre selon ses envies, comme il le souhaite. 

Sauf que vivre comme on l’entend n’est pas une posture universelle, c’est une position sociale. C’est possible lorsque l’on est suffisamment protégé du monde pour ne pas subir directement ses violences. Je comprends aussi rapidement que l’on n’a pas la même notion du “concret”. Pour lui, c’est ce qui est tangible maintenant : ses désirs, son confort, sa liberté individuelle. Pour moi, le concret ça implique aussi les conséquences de nos actes, leurs effets sur les autres, sur le monde, sur demain. Lui, ne se pose pas de questions. Et s’il s’en pose, il ne semble pas prêt à s’investir dans leurs réponses pour un sou. Seulement, la liberté sans responsabilité est une liberté de dominant. Et pour être honnête, je suis déçue de sa position. Il a grandi dans un pays africain et m’a dépeint son enfance. Je m’attendais à ce qu’il soit conscient des problématiques sociales actuelles, qu’il s’implique, s’indigne. Mais ce n’est pas le cas. 

Ce que je retiens de cet échange, c’est qu’une personne privilégiée et pas vraiment politisée prend un ton moralisateur et rabaisse mes convictions les plus profondes pour gagner son point. +1 pour lui, -10 pour notre amitié. 

Pour revenir à son discours, si vous avez bien suivi, mon pote a des valeurs utopistes mais selon lui, elles ne peuvent pas exister dans une société capitaliste, patriarcale et coloniale… Je me pose alors la question suivante : si tout le monde agit de cette manière, comment de telles valeurs pourraient-elles exister ? 

Je crois que celles et ceux qui ont le luxe de ne pas agir oublient qu’on ne peut pas vivre dans un monde plus juste sans le faire exister à notre hauteur. Aujourd’hui, ces gens critiquent plus l’envie d’entrer en action que celle d’accepter docilement notre condition. À quel moment on a lâché l’affaire ? 

Je ne suis pas là pour défendre les actions “colibri” (ces petites actions du quotidien, souvent invisibles) et remettre les malheurs du monde sur les épaules des citoyen·nes. En réalité, je sais bien qu’à soi tout·e seul·e on ne va pas changer le monde. Le changement doit venir d’en haut, il doit être systémique et global. Mais pour autant, chacun·e est aussi responsable de sa cohérence, surtout si l’on est suffisamment privilégié pour qu’un peu d’action politique ne nous coûte pas grand chose. . Nos choix ont des conséquences sur les autres, sur le monde. Pour une bonne partie d’entre nous, ici en France, nous avons le choix de ne pas suivre cette frénésie compulsive de vivre maintenant, plus vite, à tout prix et à n’importe quel prix. Un choix inconfortable certes, mais un choix.

Bref, on ne peut pas dire que le système est mauvais tout en l’alimentant en âme et conscience. Bien sûr, je ne suis pas parfaite, c’est d’ailleurs une contre-attaque souvent utilisée pour décrédibiliser les personnes comme moi qui essayent de sensibiliser leurs pairs. Puisque la perfection n’existe pas, nous sommes toustes en construction, en constante évolution. Et heureusement, il n’y a pas à attendre d’être parfait·e pour critiquer le système dans lequel nous vivons, et vouloir le changer. Mais même dans mon imperfection, je me permets d’ouvrir ma gueule. J’ouvre ma gueule parce que ça me flingue de voir tant de gens dans la rue cet hiver, ça me flingue que certains pays dérogent au droit international sous prétexte d’une supposée suprématie. Ça me flingue de voir que dans ce contexte un  ami se permette de m’attaquer sur ma manière de vivre ma vie et mon militantisme, alors qu’ils sont l’incarnation bien réelle d’une utopie 

C’est parce que nous vivons dans un monde individualiste qu’il nous faut plus que jamais revenir au collectif. 

Alors en ce début d’année, j’incarne haut et fort mon idéalisme. Car l’idéalisme, c’est imaginer mieux. L’hypocrisie, c’est défendre un idéal tout en agissant comme si on n’y croyait pas. Je préfère être idéaliste que résignée et hypocrite.

À tous mes bisounours qui manifestent, qui haussent la voix et surtout, qui gardent espoir malgré ce monde chaotique dans lequel nous vivons. 

Belle nouvelle année et longue vie à nous.