MÉDIA ENGAGÉ SUR LES ONDES
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[ÉDITO] Gros bras et livres de coloriage : la librairie Violette&Co perquisitionnée à Paris

PAR CHARLOTTE GIORGI

C’est l’histoire du grand méchant loup qui avait peur d’un livre de coloriage 

Test de moralité : saurez-vous choisir le bon cahier de coloriage pour passer votre contrôle idéologique haut la main ? 

Nous autres adeptes de tout ce à quoi on accole l’adjectif “indépendant”, connaissons évidemment par coeur les arguments pour inciter les amis et collègues à acheter des livres en librairie indépendante. Le premier d’entre eux, utilisé à tour de bras, consiste à rappeler que le prix d’un livre est le même partout en France. 

« En librairie indépendante, ça ne coûte pas plus cher ! »

…Sauf que depuis quelques mois ce n’est pas exactement vrai… Pour nos libraires préférées, la tenue de la barque de la résistance culturelle à la médiocrité ambiante commence à coûter très, très cher. On entendait régulièrement parler de tags, de menaces, de vandalisme, de cyberharcèlement commis par des forces réactionnaires terrorisées par trois autrices wokes en vitrine (bien dire autrICES), ou par un slogan politique lâché en soumsoum par le vendeur de bouquins. En janvier 2026, le pouvoir innove dans sa dérive autoritaire : on passe aux perquisitions pour… des livres de coloriages. 

Le 7 janvier 2026, la librairie Violette&Co, institution parisienne queer et féministe, a été perquisitionnée à l’ouverture. Le communiqué de la librairie détaille le déroulé des faits, mais on retiendra d’abord qu’une perquisition sans consentement dans le cadre d’une enquête préliminaire est illégale. 

Bon… qu’est-ce qui a bien pu pousser une demi-douzaine de policiers à basculer dans l’illégalité et à frôler du doigt le fascisme de bon matin ? La librairie cachait-elle un portail vers l’Upside Down dans la remise ? Dark Vador avait-il pris possession de la programmation du lieu ouvert se trouvant au sous-sol ? La construction d’une arme atomique avait-elle lieu en secret derrière les rayonnages ? 

Eh bien, presque tout ça à la fois, finalement. La fin du monde était à deux doigt de nous péter à la gueule, puisque dans la devanture de cette librairie un peu trop “woke” pour ces hommes en uniforme (lourdement armés au cas où), avait été aperçu un petit carnet de coloriage intitulé “From the river to the sea”, oeuvre d’un artiste sud-africain et proposant aux parents une manière pédagogique et adaptée aux enfants de parler de la situation en Palestine. Un ouvrage comportant apparemment “un contenu dangereux pour la jeunesse en raison de son caractère pornographique, illégal ou immoral”. 

Ce qui est bien, avec la fascisation de la société, c’est qu’au moins on n’est pas perdus. C’est vrai quoi, heureusement que le traitement de la question palestinienne n’a pas gagné en subtilité depuis près de 50 ans que ça dure, on n’aurait rien compris. Parce que si on résume cette procédure aussi opaque que disproportionnée, le problème est toujours le même : “ah ben non, on peut quand même pas dire aux enfants que le slogan de la résistance palestinienne au nettoyage ethnique d’Israël depuis des années se résume en cette périphrase poétique “From the river to the sea, Palestine will be free”. Ben non, parce que tu comprends, libérer la Palestine (oui, c’est de ça dont on parle assez littéralement), c’est assez clair, ça signifie que tous les Juifs doivent mourir. Logique.

Prends-ça, vivre ensemble israélien. D’après les analyses de ces dégénérés, si l’état d’Israël n’est pas ethniquement pur, sans palestinien libre, alors c’est la fin des haricots. Je ne vais pas m’appesantir sur ces arguments, nous en avons largement fait état sur le média, dans d’innombrables éditos ou en vidéo pour contrer le narratif délirant auquel les pouvoirs en place adhèrent avec joie. Le tout pour protéger le récit très confortable selon lequel “la situation au Moyen-Orient” serait une guerre, menée par Israël, pays occidentalisé et donc moralement supérieur, pour anéantir le Hamas (bon, et si on doit bousiller quelques centaines de milliers de vies au passage, après tout, ça vaut quand même le coup, c’est le bien contre le mal!). 

Des questions les enfants ? 

Au-delà de ce qu’on pense de ce petit bouquin (de coloriage, je rappelle qu’on n’est toujours pas en train de parler d’un manuel idéologique), on peut s’accorder sur la fragilité de ces petits fachos en herbe qui passent leurs journées à accuser les gauchistes d’être trop sensibles ou débilitants, ceux-là même qui hurlent à la vue d’un point médian ou qui, aujourd’hui, après avoir signé moults tribunes pour réhabiliter des pédophiles, se chient dessus à la pensée que leur enfant pourrait tomber sur un petit livre intitulé “From the river to the sea”. 

L’interdiction supposée du livre n’ayant par ailleurs jamais été communiquée avant la perquisition, ni à l’éditeur du livre, ni à la librairie, les “autorités compétentes” auraient jugé que le contenu de l’ouvrage « est susceptible d’inciter à la haine envers un groupe de personnes, à savoir la population israélienne, et de nuire à l’épanouissement moral de la jeunesse », d’après Mediapart. La logique de contrôle idéologique se poursuit, en réduisant toute opposition politique à un caractère immoral. Pire qu’impuissant·es, ces gens au pouvoir veulent nous rendre débiles. Les librairies, comme le mentionne Violette&Co sont au contraire “des espaces de pensée critique, de circulation des idées et de résistance culturelle”. Qu’elles puissent être visées spécifiquement pour ça, pour avoir proposé un récit alternatif au narratif dominant, politisé plus que moralisateur, et engagé plus que passif, est à la fois scandaleux et logique. Par ailleurs, la librairie elle-même avait déposé une plainte en septembre dernier pour toutes les dégradations et menaces subies à l’été 2025, plainte qui, d’après la police aurait été… “perdue”. Ben voyons. Comme on le lit dans le communiqué : « Cette asymétrie de traitement révèle une utilisation politisée de l’appareil policier et judiciaire, qui vise moins à protéger qu’à contrôler des espaces culturels et militants. »

En bref, une intervention qui semble avoir un but bien clair, et spoiler, ce n’est pas celui de protéger les enfants : intimider, menacer, dissuader. Elle s’ancre ainsi dans la droite ligne de la répression de la solidarité envers le peuple palestinien en plein génocide et au milieu des desseins impérialistes de plus en plus désinhibés des uns et des autres (mais surtout des uns), de la criminalisation systématique de l’opposition politique, et de la réduction d’une pensée politique à un critère mobilisable pour un procès d’intention en moralité. Le tout sous le giron de la milice du moment, qui n’a manifestement que ça à faire, alors que son devoir est, on le rappelle, de “protéger la population” et non de la réduire au silence et à la bêtise. 

À bon entendeur, je remets ici la définition du fascisme d’Ugo Palheta : un projet, qui vise la « régénération d’une ‘communauté imaginaire’ considérée comme organique […] par purification ethno-raciale, et par l’anéantissement de toute forme de conflit social et de toute contestation » 

Bon, on se voit en librairie indé, du coup… 

 

Et j’en profite pour faire passer un petit guide d’autodéfense à l’intention des libraires qui nous lisent : https://sud-culture.org/wp-content/uploads/2025/11/SudCulture-Tract-guide-autodefense-librairie-sud-culture-Internet.pdf