PAR CAMILLE
L’idée de base du dry January ou mois sans alcool est plutôt smart : il s’agit d’un mois d’abstinence, sans consommation d’alcool, comme une résolution pour bien commencer l’année. Pourtant, ce concept, bien qu’incontestablement vertueux pour la santé, et donc le bien-être (le fameux men sana qui corpore sano), me laisse un peu dubitative.
Je crois que ça tient au un sentiment d’agacement que je ressens envers toutes ces pratiques qu’on ne cesse de nous présenter comme saines, presque nécessaires à notre équilibre. Ce n’est pas le postulat de base qui me tracasse mais le contexte de sa mise en œuvre. Le meilleur parallèle que j’ai trouvé est celui de la course à pied : à l’origine je trouve plutôt chouette l’idée de fouler le sol à intervalle régulier, en sentant le vent caresser son visage et observant le paysage défiler devant soi. Mais j’ai l’impression qu’avec le développement de « Strava » et autres plateformes d’exhibition infatuée de records personnels, cette recherche de bien être n’a de valeur qu’en tant qu’outil de performativité.
C’est mon coup de gueule contre le libéralisme – glissé dans ses habits techniques- qui une fois de plus, sous couvert de santé et de raisons vertueuses, s’immisce dans tous les pans même les plus intimes de nos vies, pour transformer la moindre activité en course à la productivité.
Attention, je ne dis pas que l’arrêt de l’alcool n’est pas une bonne chose. Au contraire. Et a minima, interroger son rapport à la drogue qui ne dit pas son nom mais fait le plus de ravage est, il me semble, hyper important. Le problème tient au fait que ça ait lieu dans un certain calendrier, comme une trend dans cette doxa libérale et son éternel « dépassement de soi ».
En réalité ce qui m’énerve c’est de mettre un coup de projecteur sur cette problématique, pourtant essentielle, seulement le temps de 31 jours. Surtout après les fêtes de fin d’année et toutes ces pubs de la boisson dorée à bulles et consorts qui pullulent à chaque coin de rue. Après t’avoir poussé à la consommation en décembre, le capitalisme te rappelle à l’ordre en janvier.
Si ce défi peut créer le sentiment d’être soutenu·e, notamment quand tu le fais entre potes, ce qui nous plaît tient davantage à ce besoin de sentiment collectif, comme une forme de motivation à être emporté ensemble dans une dynamique, plutôt qu’à cette idée d’un calendrier qui serait dicté par des acteurs extérieurs – et qui en profitent pour faire leur beurre sur nos bonnes intentions. Mais si on porte un regard sincère sur ses consommations dans un angle plus global, qui intègre le rapport sociétal à l’alcool, on se rend compte que bien souvent, une fois le challenge terminé, ça n’empêche pas les personnes qui l’ont suivi de continuer à porter une forme de jugement sur les personnes qui ne consomme pas, avec des sempiternels « roh t’es pas fun », « c’est juste un verre »… qui soulignent le caractère exceptionnel de leur propre sevrage. Comme si c’était précisément ce mois de janvier qui permettait de rendre admirable un arrêt de l’alcool qui, d’ordinaire, ne bénéficie pas forcément des mêmes louanges.
Le Dry January est aussi une pratique très socialement située, plutôt urbaine : quand tu es dans une grande ville, avec une large offre culturelle, des bars et maintenant même des soirées « alcool free », il y a plus d’alternatives que dans les petites bourgades où très souvent les bars demeurent les seuls lieux de socialisation où on peut être en collectif.
Le Dry January, au fond, c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. On se focalise sur une initiative individuelle, temporaire, presque ludique, pendant que, dans le même temps, les politiques publiques de santé restent largement ambivalentes : des rayons entiers d’alcool au supermarché, de la publicité omniprésente, des lobbys ultrapuissants jusqu’à la buvette au sein de l’Assemblée nationale- aka l’endroit où sont censées être votées lesdites politiques publiques. Et, dans le même souffle, toujours les mêmes discours moralisateurs et culpabilisants, à l’égard des consommateurs, comme si la responsabilité ne pesait que sur les individus et jamais sur le cadre collectif qui organise, banalise et encourage ces pratiques.
Parce qu’on refuse de regarder le problème là où il se situe réellement : nous vivons dans un pays où l’alcool est sacralisé. Culturellement, économiquement, politiquement. Un pays où l’alcool est un facteur majeur de violences sexistes et sexuelles, de morts prématurées, de maladies chroniques. Un pays où l’alcool est responsable de 49 000 décès par an sans pourtant n’être jamais vraiment remis en question.
On pathologise certaines consommations, sous couvert de médecine (le fameux joint qui rendrait schizophrène) tout en continuant à présenter l’alcool comme une évidence sociale, presque une norme, alors même qu’il arrive en tête de la pyramide des addictions, avec les dégâts les plus colossaux sur soi, son entourage et la société. Alors on fait un Dry January, et on se félicite. À force de renvoyer la question aux comportements individuels, on invisibilise ce qui devrait être au cœur du débat : la prévention, le soin, l’accompagnement, et surtout le refus du jugement moral.
Alors, quoi que vous buviez, bonne année à toutes et tous.