PAR ROSE
La famille est souvent le premier lieu de sociabilisation, celui qui apprend les règles de domination ou de coopération, qui laisse l’espace ou vole le temps, l’endroit où on apprend en premier ses contours propres et où on apprivoise l’altérité. La famille, je sais pas sur combien de doigts ça se compte. Dans ma tête elle est nombreuse et chaleureuse. Dans ma vie elle est disparate et effritée.
En ce moment, ma famille, c’est l’espace où je me heurte aux limites de la loi et où je défriche sa perméabilité. Vous savez, les adages là, du genre « ça reste en famille », « c’est la famille » ou « la famille avant tout ». Ces exclamations qui ont l’air de tout vouloir dire sans rien dire du tout. Sans déconner : qu’est ce qui reste en famille ? Au nom de quoi elle passe avant tout ? C’est quoi son sacré ?
Si on choisit sa.on partenaire, c’est bien tout ce qui relève du choix dans une famille. Le reste on le subit. Et il est étonnant d’apprendre à taire ce qu’on subit. Au nom du sacré. En raison des vieux adages. De la poussière sur les mots.
La famille a toujours été un objet politique, la rentrée littéraire n’a parlé que de ça, les conservateurs l’érigent en symbole, les religions l’organisent en système, la société est pensée pour et autour. Et, surprise, la loi en fait une exception. C’est une circonstance atténuante, un objet en-dehors de l’État de droit. Une enclave indépendante.
J’ai récemment appris, la bouche grande ouverte d’étonnement et les yeux secs, qu’un certain nombre de délits n’existent pas, pénalement, dans le cadre de la famille. Ils ne sont pas répréhensibles. Personne ne se verra condamné.e. La liste est étonnante. Elle comprend le vol, l’abus de confiance, l’escroquerie. Et cette exception porte un nom : « l’immunité familiale ». L’objectif est simple : préserver la solidarité et l’harmonie. Ça me file un goût amer de vieux patriarcat en bouche. Le père remplace l’État. Le premier domine l’intime, le second laisse faire. Ça reste en famille.
Alors quand sa famille est dysfonctionnelle, que les uns abusent des autres, que le vol est coutumier et que les plus fragiles doivent être protégé.es, si le bon père de famille est celui-là même qui fait régner le chaos, et si la loi n’existe pas, comment on fait ? Comment on sort de l’intime, qui broie les cœurs en criant à la loyauté et qui sape l’espoir en taisant les abus, pour rentrer dans le droit ? Comment on demande de l’aide ? Comment on s’extirpe du cadre familial ? Parce que la famille ne protège pas.
Le recours à l’État est rarement une solution en soi, souvent des conflits y sont traités comme des agressions et la réponse punitive apporte de la honte là où il s’agirait de réparer. Mais quand l’agression est véritable, quand il faut protéger, quand il est nécessaire de bien distinguer les individus et la famille, qui reste-t-il sinon la loi et les limites collectives qu’elle impose ?
Quand ça reste en famille, ce n’est pas nommé, ce n’est pas reconnu, et chacun s’agite avec ses conflits de loyauté, ses pensées limitantes, son cadre acquis. Quand ça reste en famille, ça n’existe pas. Quand ça reste en famille, ça arrange surtout ceux qui profitent, et ceux qui n’en n’ont pas à s’en occuper.
Les bons pères de famille font leur loi, l’État délègue, et les dos se courbent. Les nerfs se tendent. Les traits s’affaissent. Les prises de tête et les vaisseaux qui coagulent.
La famille devient la condition du silence, une sentence d’impunité. Et ainsi prospère le plus violent apprentissage : en famille, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transmet et dans le silence.
Pourtant, la responsabilité est immense et collective. L’immunité familiale ne permet aucune harmonie, elle protège simplement les plus violents. L’immunité familiale est un abandon. Et il est grand temps que ça change.
Ne laissons pas nos violences en famille. Ne taisons pas par loyauté. Ne protégeons pas par habitude. Jetons-les aux visages des bons pères de famille.
Sortons les démons de la maison.