PAR ROSE
Ça va vous ? Parce que moi je bois la tasse. Salée, âpre, celle qui irrite la gorge, qui inonde le nez, qui brûle. La tasse qui noie.
J’ai commencé une thérapie cet hiver. Un truc de trentenaire peut-être. Un truc de bourge, certainement. Mais la vie m’a fait comprendre qu’il était temps d’aller à la rencontre de mon honnêteté. Prendre un biais, sortir les scalpels, aller regarder ce qui se trame sous l’enveloppe charnelle. J’ai toujours pensé que j’allais bien, et c’est en partie parce que j’allais bien. La simplicité parfois. Mais c’est surtout parce que j’avais l’élan de l’espoir et de la vie devant moi. Les problèmes devaient se résoudre, l’énergie devait se porter, et moi je devais agir.
Or, la vie me terrasse depuis deux ans. Je sais pas comment on va bien aujourd’hui. Je sais pas comment on s’en sort. Le crépuscule est partout et personne n’a l’air de pouvoir nous sauver. J’ai cru qu’en allant mieux moi, je pourrais surement me remettre à croire en quelque chose. À la fatalité des cycles au moins.
Mais non.
Rien.
Je le savais, quelque part. Évidemment que la thérapie individuelle se heurte à d’énormes murs quand une grande partie de la souffrance provient de l’ouragan qui rase le lien entre ses idéaux, ses capacités d’action et la fascisation brute et tranchante d’une société toute entière. Mais à défaut de sauver le monde, il fallait bien que je débute par moi, non ?
Et non.
Je commence inéluctablement à me sentir très loin de ce monde. Comme s’il ne me concernait plus. Je reconnais plus rien ni personne. L’impression d’avoir pris la pilule rouge alors que j’ai rien demandé. J’étais sur la scène avec tout le monde, au milieu du carnaval, et voilà que je me retrouve dans les gradins, sur le trottoir. Il fait noir. Alors je garde mes distances. C’est la stratégie que mon cerveau est en train d’adopter pour survivre. Et c’est dangereux.
La stratégie la plus adoptée autour de moi est celle de l’hypernormalisation. On vit quoi qu’il arrive. Tout le monde fait semblant que ça va. Que c’est normal. Chacun trace ses projets, se donne les moyens d’y arriver, en discute autour d’un verre. On célèbre les anniversaires, les mariages, les naissances. C’est la période à trente ans. Les familles s’ancrent, on croit au futur, on porte l’espoir.
Mes amis gagnent de plus en plus d’argent, accèdent à des postes où on les appelle directeurices, où on leur serre la main avec respect. C’est jubilatoire. Iels ont “réussi”.
Pendant ce temps, moi, je bois la tasse. J’ai même plus d’air pour dire mon nom. Et secrètement, j’espère qu’iels se mettent toustes à abandonner. Quitter la scène, rendre les costumes. Me rejoindre dans le noir.
J’attends que quelqu’un nous sauve, ou que tout brûle. C’est complètement con. Au lieu de ça je vois tout le monde faire comme si de rien n’était. Alors moi aussi, je finis par faire comme si de rien n’était. Mais incapable de continuer à jouer le jeu, je commence au contraire à resserrer ma vie très près autour de moi. Pour ne plus entendre leur banalisation de l’horreur, pour me concentrer sur les quelques mètres carrés qui nous séparent du gouffre. Me barricader dans un soir d’été éternel. Choisir mes angles. Sauver mes larmes. Rétrécir ma focale. Maîtriser seulement ce que je peux toucher du bout de mes bras.
Ma force me laisse en plan.
Peut-être que c’est l’hiver. Peut-être que c’est eux qui sont en train de gagner. Peut-être que c’est le carnaval qui révèle les visages derrière les masques. Peut-être que pour la première fois je suis en train de comprendre que le monde qu’on m’a vendu toute ma scolarité, dans toute ma filmographie, dans tous les contes, à base de justice, de lois et d’humanité n’a jamais existé autrement qu’en façade. Je savais pas. J’étais d’une grande naïveté de privilégiée. Et c’est un deuil incommensurable.
Peut-être simplement que c’est ça devenir cynique ?
On vit présentement tous avec un père pervers narcissique et une mère immature émotionnellement. On navigue entre le gaslight, la culpabilisation permanente, et les discours séniles. On est tous dissociés. On sauve tous les meubles.
Il faut de la joie dans la détresse, il faut de la poésie dans le deuil, il faut du collectif dans la peur. Continuer à vivre est résistance. Mais faire comme si tout était normal, n’est-ce pas simplement le signe qu’on est tous devenus fous ? Barges. Complètement dingos. On trinque au milieu des flammes en pensant qu’on lutte. On croit les narguer. Et il y a le loyer à payer. Et on a le droit de vouloir danser. Et heureusement qu’on est pas tous au fond du trou.
Jusqu’où ira la normalisation ? Jusqu’où on ira, nous ? Il est profond comment le gouffre ? Est-ce qu’on peut remonter ?
Comment on survit dans un monde qu’on trouve anormal ?
Le carnaval c’est un exutoire, la fête des fous, le moment où les serfs sont rois et où les rois ne sont rien. Le carnaval c’est faire semblant. Prétendre. C’est la liberté des excès et de l’inconséquence. Cathartique. Une pulsion. Une effervescence. À la condition que le reste des jours ne le soit pas.
Aujourd’hui, c’est mardi gras. Et pour la première fois je me demande : c’est aujourd’hui le carnaval ? Ou est-ce le seul jour de l’année où ça l’est pas ?