PAR CAMILLE ET ENTHEA
// Pour la Saint-Valentin, Motus explore la « Sans Valentin ». Ici, Camille et Enthea mêle leurs expériences du couple hétérosexuel pour s’épargner les épines, et peut-être même les roses. //
Cet article a été écrit au regard de ce que nous avons à raconter à travers nos vécus de femmes cisgenres et hétérosexuelles. Nos expériences et la réception de ces expériences sont conditionnées par notre alignement à la culture hégémonique, et les carcans que nous rejetons sont également propres à ce que notre génération peut se permettre de faire et de penser. Ci-gît l’indignation de deux femmes vingtenaire et trentenaire de 2026 désabusées par ce qui a longtemps été présenté comme le gage d’une vie réussie : le couple hétéro.
Qu’est-ce qui nous manque tant pour qu’on ait besoin de roses ?
« Présenter le célibat comme le pire état possible, fait partie du continuum des violences de possession (Daycard, 2023) (1) ». Nous, personnes éduquées comme femmes (des années 90-2000), avons grandi avec les récits et contes d’un prince charmant, traversant des péripéties pour nous libérer, et que nous puissions enfin commencer à vivre. Mais cette libération promise a toujours été conditionnée à une appartenance et une dévotion que nous lui devrions. Avant lui, pas d’existence. Après lui, nulle autre aventure que celle de le rendre heureux et lui faire plein d’enfants. Quelle princesse se lève, lui serre la main, lui jette une bourse d’or en remerciement, puis s’en va sans se retourner ni lui demander son numéro de téléphone, pour fêter ça au bar avec ses copines ? Nous avons grandi en nous identifiant à la belle au bois dormant, qui attend une agression sexuelle pour se réveiller, et se donner entièrement à un inconnu, parce qu’il l’a choisit, elle. Ce n’est qu’un conte, une légende, nous diriez-vous ? Alors quid de ces hommes, des random good guys (mais pas tant non plus) qui, pour nous séduire, nous jettent un flemmard et langoureux « T’es belle… » ? C’est vrai, je suis belle. Pas pour tout le monde, mais au moins pour moi. Visiblement pour toi aussi, mais… Et puis quoi ? Mais quel égo, celui-là ! Mon affection pour ce type devrait d’un coup se développer car il valide mon apparence, il désire mon corps ? Nous sommes tellement conditionnées à être des objets désirés plutôt que désirants, que cette technique de séduction (il faut le dire vite…) devient un rituel incontournable. Il ne s’agit plus là d’embrasser une inconnue qui dort, mais de valider le physique d’une inconnue qui passe. Différentes époques, différentes techniques, même merde. En bref, nous sommes conditionnées à ce que la validation du regard masculin définisse notre valeur sociale, au point que l’ultime réussite soit celle de décrocher une validation masculine en CDI. La belle au bois dormant n’est pas allée porter plainte, puis reprendre ses études et monter son business avec sa meilleure pote.
Cette indépendance ne nous est pas apprise, l’importance de la qualité de nos relations hors du couple, si elle peut découler d’une évidence, ne nous est pas non plus expliquée, présentée comme modèle. Nous perdons du temps à chercher notre « moitié » en oubliant à quel point nous sommes complètes et bien plus que cela, nous sommes aimées, soutenues, choyées, par la famille que nous avons choisie et construite. Cette injonction complètement genrée à « trouver sa moitié » n’est qu’une vaste perte de temps, qui nous détourne de nos ambitions personnelles, qui nous apprend à « ne pas être trop », et à s’effacer suffisamment dans l’unique but de plaire à l’élu de notre coeur, que l’on ne connaît pas encore mais qu’il faudrait déjà essayer de combler, en l’attendant lascivement. Tous ces efforts pour tendre au graal ultime, le sacro-saint couple et ses multiples promesses : bonheur quotidien, stabilité émotionnelle, sécurité financière, soutien, plénitude, partage du poids du quotidien, … bien souvent trahies.
D’objet désirable à satellite de son existence
Face à ces défaillances, sans se résoudre à déserter complètement les lieux de l’hétérosexualité et du couple – ce qui peut également être un choix, un horizon politique et relationnel pour se préserver de ces amers constats – je pense qu’il y a aussi un grand enjeu de rééquilibrage voire de priorisation d’autres formes relations. La notion de « famille choisie » (2) en est l’une des meilleures illustrations. Elle renferme l’idée de liens si forts et si puissants qu’ils s’apparentent aux relations imposées par mère nature, la dimension de choix en plus.
L’amitié apparaît alors comme un espace capable de répondre aux défaillances du couple. Ces amitiés, en particulier entre femmes, ont longtemps été discréditées, reléguées à l’arrière-plan, alors même qu’elles peuvent-être des lieux de stabilité, de soutien – des “safe place”.
Cette famille choisie devient ainsi un rempart contre la violence du monde. Elle constitue un cocon dans lequel il est possible de se construire, de se retrouver, de penser des lendemains qui chantent. Un espace où l’on acquiert de la confiance en soi par la valorisation et le regard bienveillant de ses proches.
Elle permet aussi, très concrètement, de se protéger autant que possible des violences conjugales, ou de pouvoir s’en extraire, grâce à un entourage vigilant et attentif. Puisque précisément, le couple est le lieu de l’intime, celui qui se joue en dehors des regards, laissant parfois la place aux violences – verbales, psychologiques,économiques,physiques – l’existence de liens solides et extérieurs est essentielle pour les déceler, y répondre par le soutien et l’accompagnement, et amorcer un processus de réparation.
Il y a une citation de Balzac qui résonne intensément en moi : « ce qui rend les amitiés indissolubles et double leur charme est un sentiment qui manque à l’amour : la certitude. » Pourtant, l’amour romantique, matérialisé par le couple est la relation qui incarne, dans l’imaginaire collectif, l’équilibre et la stabilité. Comme s’il s’agissait d’un horizon indépassable, un baromètre qui viendrait mesurer ton degré d’épanouissement personnel.
Dans de très nombreux cercles qui constituent ma vie sociale, c’est la première question qui surgit : “t’as quelqu’un?” (et encore, ça a le mérite d’être inclusif…). On ne me demande jamais si je suis épanouie, bien entourée, si j’ai des relations qui me nourrissent et me font grandir. Comme si le couple était la seule relation digne d’intérêt, la seule qui vaudrait le coup, qui serait gage de mon équilibre, de ma bonne insertion dans la société voire dans la vie tout court.
Quant à elles, les relations amicales pourtant si belles et si fortes, ne sont jamais présentées comme des gages de stabilité. Par exemple, quand tu es en couple, t’as plus de chances d’obtenir un appart qu’entre potes (les proprios eux même le disent), alors même que ces configurations sont statistiquement plus stables et pérennes.
Je me désole du fait que les amitiés ont bien souvent tendance à passer en second plan, nourrissant cette peur viscérale que la relation amoureuse éloigne des relations piliers construites sur plusieurs années. Le couple prend de fait une place centrale, comme si ces liens n’étaient que temporaires, en attente de l’avènement du couple qui serait la finalité en soi.
Il devient alors nécessaire de décentrer le couple de nos vies.
J’ai l’exemple de ces potes qui achètent des terrains en commun et réinventent de nouvelles manières de vivre en collectivité, ou même parfois dans un engagement plus fort avec les questionnements -encore émergents et embryonnaires – sur la coparentalité. J’ai eu cette discussion avec une amie qui m’a évoqué l’idée saugrenue, étrange, parce que profondément inhabituelle d’avoir des enfants ensemble. Et pourtant, élever des enfants ensemble aurait du sens : parce que les enjeux de la relation ne sont pas les mêmes, parce que nous ne sommes pas soumises aux mêmes mécanismes de domination, et parce que nos évolutions amoureuses n’influeraient pas sur l’éducation de nos enfants.
Choisir l’amitié comme relation centrale est donc un choix individuel mais aussi éminemment politique : sortir des cases de l’hétéronormativité et choisir ces relations qui ne représentent rien dans la société capitaliste, qui ne produisent rien, n’ont pas de consécration juridique.
Redonner une place de choix à nos relations hors du couple hétéro, c’est également s’offrir un espace qui nous permet de penser le monde, et d’exprimer notre radicalité, sans avoir à temporiser nos propos. Pour être plus précise, je veux parler de ces moments où l’on se retrouve entre minorités de genre (3) autour d’un verre, pour parler sans filtre des violences sexistes que l’on subit, se soutenir, se donner des conseils, apporter de l’amour, sans avoir à justifier que nos propos sont légitimes, parce qu’on se sait. Avoir le soulagement de ne pas devoir adoucir ses récits pour ne pas brusquer « son homme » assis à côté, ne pas devoir lustrer son égo une fois rentré·es à la maison, parce que la vérité était trop crue et aurait risqué de lui érafler l’orgueil. C’est s’entourer d’amour, de rage, se faire porter et se soutenir mutuellement, par la puissance du collectif. C’est aussi ne pas faire porter la charge de notre épanouissement social sur une seule personne, ce qui me paraît très sain, tant pour les intérêts de ladite personne, que pour nous-mêmes. Nos aînées, nos sœurs se sont battues pour ce privilège du célibat à une époque où elles devaient passer de la tutelle de leur père à la tutelle de leur mari. C’est d’ailleurs une symbolique qui existe encore dans les mariages, où la mariée est conduite par son père pour arriver au bras de son futur époux. Ce symbole d’appartenance de nos corps n’est pas anodin, puisque ce n’est qu’à partir de 1970 que la loi reléguant la femme au statut d’une personne mineure soumise à l’autorité du « chef de famille » a été progressivement réformée, lui accordant le même droit parental. Cela fait donc 56 ans seulement que les femmes majeures sont des individues qui peuvent jouir des mêmes libertés que les hommes. Comme s’il en fallait encore pour nous convaincre, c’est grâce à la loi du 13 juillet 1965 que « les femmes peuvent gérer leurs biens propres et exercer une activité professionnelle sans le consentement de leur mari. ». Soixante-et-un ans que nous pouvons assurer notre subsistance sans dépendre du bon vouloir d’un type qui pensait et considère parfois encore qu’il est normal de nous frapper.
Baisse un doigt si tu as déjà pris conscience des mois, des années trop tard, d’à quel point tu as sacrifié tes ambitions, tes projets, ton énergie pour maintenir ton couple. Baisse un doigt si tu as déjà consciemment ou inconsciemment minimisé ta puissance, ta sensualité, ta présence dans l’espace, pour préserver l’égo de ton partenaire. Baisse un doigt si tu as déjà évité de dire toute la vérité à tes ami·es pour ne pas qu’iels aient connaissance des comportements nazes voire carrément violents de ton partenaire. Baisse un doigt si tu as déjà temporisé ton militantisme ou tes opinions sur un sujet qui t’est cher, pour ne pas heurter ton partenaire. Baisse un doigt si, après calcul, tu te rends compte que tu es perdante dans la gestion économique d’une vie de couple (4). On pourrait baisser bien plus de doigts que l’on en a, si on devait comptabiliser toutes les fois où l’on s’est minorées, mise de côté, silenciées, sacrifiées, faites passer en dernier, au nom de la sacro-sainte harmonie du couple. Cette relation qui, tout bien regardé, ne tient surtout que portée à bout de bras par celles qui ont grandi (et nous sommes nombreuses) dans la croyance que leur valeur ne peut s’exprimer qu’à travers la validation des hommes, de son homme. D’une perspective purement matérielle, sommes-nous au moins un tant soit peu gagnantes à cet appairage ? Selon l’INSEE, en 2011, les femmes vivant en couple ont perçu un revenu annuel de 42% de moins que leur conjoint. Contre un écart qui n’est que de 9% entre les hommes et les femmes célibataires. Encore une entourloupe déjouée, tant mieux, et en plus le 14 février, on avait déjà calé un apéro avec les copaines.
Conclusion à la sauce dev’ perso
À ce jour, il nous paraît nécessaire, vital, de descendre le couple, et dans nos expériences le couple cis hétéro de son piédestal, et redonner à nos amitiés la place de choix qu’elles prennent ou peuvent prendre dans nos vies. Nous appelons également à une remise en question collective de ce que le couple hétéro fait à nos convictions, notre santé mentale, notre estime de nous, notre temps et espace personnel, car faire le choix de ne pas centrer sa vie autour de ses amours, c’est aussi savoir se choisir soi-même, et résister à la tentation de s’abandonner pour ou à un autre. Nous encourageons à un self-love démesuré, qui nous donne la force de refuser l’impératif du couple, et la témérité d’affronter la peur de l’inconnu, de la solitude, et du jugement. Ce couple, qui prend la forme d’une promesse de sécurité, que l’on présente trop souvent comme l’unique voie possible, comme le dénonce très justement Alex Témécylia lorsqu’il dit qu’« en dessous du siège héteréjectable il n’y a aucun filet de sauvetage » (5) : le couple hétéro devient alors le centre, mais aussi la seule ressource disponible en cas de coup dur.
Nous sommes valables bien au-delà de la « case à cocher » du couple, et sommes complètes par nous-mêmes. Nul besoin de trouver une quelconque « moitié » qui finira un beau jour par nous phagocyter, nous effacer, nous rayer de la carte des identités individuelles, lorsque devenues « femme de », nous nous apercevrons soudainement que nous avons perdu notre nom, notre temps, notre énergie, notre identité, notre argent, et nos espoirs. Les relations amicales ne sont ni saines par essence, ni dépourvues de dynamiques de domination ou de violences. Elles peuvent évidemment nous apporter de grosses déconvenues tout autant que des joies intenses. Mais à la différence du couple hétéro, ces relations amicales n’ont pas édifié leurs fondations sur des logiques de domination et de violences systémiques.
Le violentomètre est un outil qui a été réalisé pour mesurer la violence au sein d’un couple. Il commence à alerter dès les premiers signes de chantage, de rabaissement, de manipulation, car les violences et l’emprise ne commencent pas et ne se limitent pas aux atteintes physiques. Ces micro-violences du quotidien peuvent également prendre corps dans des (non)actions, des paroles, de l’ignorance, ou de la non-prise en compte de ses responsabilités (notre bonne amie la charge mentale).
Alors si on devait résumer, disons qu’on va tâcher de garder conscience d’à quel point on est fabuleuxes, puissant·es, futé·es, drôles, et sympas.
Puisse cette certitude nous assurer un respect de nous-mêmes qui nous amènera à diffuser notre amour aux êtres cher·es sans pour autant nous perdre dans la subordination et l’objectification qui ont longtemps été notre destinée.
__
(1) Citée dans le livre de J. Duportail, (2024). Maternités rebelles. Binge Audio.
(2) Le fait d’accorder à une personne (ou un groupe de personnes) une place prépondérante dans sa vie, et ce, même si l’on n’est pas liés biologiquement
(3) Entendre par là des personnes subissant des oppressions liées à leur genre. Le terme « minorisé » peut-être privilégié à « minorité » dans l’optique de signifier les oppressions de genre plutôt que de quantifier les genres.
(4) la théorie des pots de yaourts / « le couple et l’argent » de Titiou Lecoq
(5) Les féministes t’encouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine