(PAS ENCORE) GROSSE (MAIS PRESQUE)
PAR CHARLOTTE GIORGI
“Quand j’écoute des gens gros parler de leur vie, j’ai l’impression que beaucoup tentent de ne pas se détester, voire de s’aimer. Certains ont raconté dans des podcasts s’être dits devant le miroir qu’ils étaient des merdes. Eh bien moi, ce n’est pas le cas”, je raconte fièrement à la psy, qui me laisse dérouler depuis 3 séances sur les 20 kilos pris entre la rencontre amoureuse et la rupture amoureuse (même pas foutue d’être définitive, mais bon j’y reviendrai ailleurs). J’enchaîne en lui disant, et c’est là que ça se complique : “Moi je ne me déteste pas quand je me regarde. C’est plutôt que je ne me vois pas. Je ne fais qu’imaginer ce corps délesté de son poids. Comme si je n’existais pas maintenant. Comme si je ne pouvais exister qu’en redevenant désirable aux yeux de la société, des hommes, de l’industrie des régimes qui a gagné en moi une fidèle et zélée représentante. J’attends. J’attends tout le temps en fait : j’attends qu’il revienne encore, j’attend que le média décolle, j’attends d’être plus mince. Je n’existe même pas assez pour me détester : je ne fais qu’attendre.”
Entre le moment où je l’ai rencontré et le moment où j’écris, j’ai gagné une maladie mentale et 20kg, quasiment pile. Je n’ai pas perdu trop d’argent, mais avec notre histoire rocambolesque, j’aurais pu en gagner davantage, si on me demande. Et comme c’est toujours aux femmes brisées à qui on demande de porter le monde sur le bout de leur petit doigt, en plus d’essayer de l’oublier, voire de rencontrer quelqu’un qui l’effacerait plus rapidement que moi, de prendre le blâme en cas de rechute, de sortir de la précarité avec brillo, de découvrir / comprendre / traiter les courts-circuits que toute cette histoire a provoqué dans mon cerveau, je me suis attelée avec la ferveur d’une sainte canonisée par tous les régimes minceur, à la perte de ces kilos en trop.
Si on me demande, je dirais que c’est sans doute que je ne me reconnais pas, que je me sens lourde et empâtée, et que cette soudaine prise de poids pèse (sans mauvais jeux de mots) sur ma santé. En vrai, la malédiction des femmes qui n’existent qu’en ce qu’elles provoquent sur les hommes ne m’a épargnée, et au lieu de m’en sauver je m’y jette en pleine conscience, en espérant que le feu au cul que j’ai toujours eu me servirait à perdre plus vite, à fondre plus fort. Je maigris parce que je ne sais plus qui je suis, parce que j’ai peur d’être reléguée aux marges comme un objet désuet, je maigris parce que je n’existe plus sans mon pouvoir de séduction.
« Tu as un si beau visage, c’est dommage »
Si tu veux l’attirer encore dans tes filets (ou disparaître dans les siens, on ne sait plus trop), il faut maigrir, mincir, redevenir comme avant, lisse, blonde, les cils hauts, les fringues avec.
Le temps passe et je ne perds rien, même en arrêtant le pain à tous les repas ou en me mettant à la course à pied toujours honnie, mais un sursaut d’orgueil malheureux (soutenu par des millénaires d’un patriarcat intraitable) me fait croire que moi, contrairement à toutes les autres, j’en sortirai indemne. Que j’aurai le beurre et l’argent du beurre. Pas une égratignure, pas une plaie, pas un bourrelet ni une mêche un peu terne. Moi je peux tout avoir, vous allez voir. Être brillante, riche, belle. Je peux tout faire à la fois, la fête, la détox, voir des concerts et des amis, écrire et faire de la musique, je peux maigrir si je le décide et manger quand je ne contrôle plus rien. Et si encore je me racontais ces salades pour la bonne cause, pouvoir courir sans être gênée, penser à la longévité, réapprivoiser ma relation avec la nourriture qui comble tous les vides qu’il a laissé. Mais non, au fond je le sais, je me dis “j’ai 27 ans, c’est maintenant ou jamais” et je m’imagine en petite pétasse renouvelée (oui je sais, les mots sont durs, mais ils font mal parce qu’ils sont vrais, pas parce qu’ils sont durs). Je regarde les vieilles photos des femmes de ma famille et j’imagine que mes enfants devront regarder ce que je suis aujourd’hui, et ça m’est insupportable. Je veux qu’ils prennent en photos les albums et qu’ils les postent en story moi, voilà ce que je veux. La voilà ma grande ambition pour ma santé. Être instagrammable. Le rester, plus exactement.
Alors voilà où je me trouve et d’où j’écris, sur ce chemin que tant de corps déviants (et pas plus en mauvaise santé que d’autres par ailleurs) ont affronté : je connais par coeur mon corps et ses mécanismes, la valeur nutritionnelle de chaque aliment, ce que je dois faire pour séduire avec ce corps-là qui a le mérite d’avoir des seins et du cul. Je sais par coeur les visées capitalistes, normées, inatteignables que nous proposent les applications de régime que j’utilise. Je sais que le rapport à la nourriture ne se règle pas en comptant tout, je sais que c’est ma tête qui est cassée et que c’est pourtant mon corps à qui je demande d’arrêter d’encaisser, je sais que je reprendrai sans doute les kilos que je perdrais, je sais que c’est me perdre moi que je risque en prenant pour obsession la beauté normée de mon corps puisqu’à l’intérieur il n’y a plus rien à sauver. Tout est fait en lucidité, en conscience, pas besoin de conseils, pas besoin d’avertissement, pas besoin d’apprendre, de discuter, de psychoter. Je suis au clair et cet endroit de conscience est plus obscur qu’on ne le pense.
Je suis en croisade contre cette protection que mon corps oppose à ce monde qui l’écorche, je serai belle et à vif. J’ai l’intention de réussir mais réussir quoi on ne sait pas – en attendant je file sur le chemin des laitages 0% et craquages stratégiquement calculés, les boissons à l’asparthame qui vous filent le cancer à défaut des calories, tout ça pour m’enfiler des pilules qui font grossir le soir venu, incapable de gérer toute seule ni ce corps ni cette tête qui décidément ne veulent pas se réconcilier. Tous les mois sur mon compte en banque on peut lire un prélèvement de 6,45€ (je me suis bien démerdée, j’ai sauté sur l’offre promotionnelle) qui correspond à mon utilisation d’une petite appli que j’ai largement critiqué lorsque mes parents ont eu envie de “s’y mettre”, et à laquelle je confie désormais mes données, mes repas et un bout de mon salut sur cette Terre.
À me relire quelques jours plus tard, un ami me dira que je suis dure. Que je fais aussi ça parce que je suis forte, que je suis pleine de désirs, d’envies. Que je prends soin de ma santé, de moi, que j’y réussis bien et que ce serait bête de se flageller dans de grandes considérations historiques sur la vraie nature des régimes. C’est vrai qu’il n’a pas tort. Ces jours-ci je suis aussi lumineuse, sincère et motivée. Ça compte aussi et je l’inscris là.
J’en profite pour vous glisser une vidéo qui a déjà plus d’un an mais où je m’attachais déjà à développer un argumentaire périlleux sur la question du poids ⤵️
J’aurai sans doute, je l’espère, l’occasion de revenir sur ce parcours infini, dont je me croyais préservée, et auquel je finis toujours par revenir. J’ai encore grossi, je maigrirai encore. Je m’obstinerai à ne pas voir que mon corps a toujours été fort et charnu, et je savourerai ce moment de contrôle ultime que procure le modelage de soi, à grand coup de privation et d’ambitions vénales. Je suis lancée pour quelques temps (je suis à 1,6kg de perdu sur 20 c’est vous dire si on a le temps!) alors si je dois être cette horrible personne qui maigris, en croisade contre soi ou le monde sans savoir choisir, je promets au moins de le documenter ici, de vous montrer comme on nous apprend à vouloir disparaître, ce qu’il se passe quand nos chairs prennent la place qu’on n’ose pas s’accorder, mais aussi comment on peut s’affranchir de tout ça et choisir, avec lucidité, comment prendre soin de nous sans nous détester à l’excès. Bon appétit !